
Source : « Cristiano »

Source : Claude Truong-Ngoc
Cet article est issu dâun travail de thĂšse qui a visĂ© Ă Ă©tudier dans quelle mesure â  notamment au cours de lâadolescence â les alternatives rĂ©elles de mobilitĂ©s Ă vĂ©lo des filles sont plus limitĂ©es que celles des garçons. Cette ambition a conduit Ă prendre des prĂ©cautions mĂ©thodologiques particuliĂšres ainsi quâĂ Ă©laborer un outil dâanalyse spĂ©cifique dont il sâagira ici de rendre compte. Mais avant, il convient de dĂ©crire plus en dĂ©tails le constat de dĂ©part de la recherche.
En Europe comme ailleurs, câest principalement durant lâadolescence â  pĂ©riode particuliĂšrement marquĂ©e par le durcissement des prescriptions, assignations et affirmations des identitĂ©s sexuĂ©es (Chiland, 2014) â que les filles sont moins « physiquement actives » que les garçons (Dumith et al., 2011). Alors que le phĂ©nomĂšne prĂ©occupe depuis plus de vingt ans les gouvernements des Ătats-Unis et du QuĂ©bec (Dugal, 1998), ce nâest que rĂ©cemment quâil a fait lâobjet dâun chapitre dans un rapport ministĂ©riel en France (Naves et Octobre, 2014). Lâinitiative vise essentiellement Ă lutter contre les inĂ©galitĂ©s dâopportunitĂ©s entre filles et garçons et la cristallisation des « natures » « fĂ©minine » et « masculine ». Les mobilitĂ©s Ă vĂ©lo constituent des activitĂ©s physiques sous-tendues par des enjeux environnementaux, sanitaires et Ă©conomiques considĂ©rables (Papon et Dusong, 2016). Mais aussi bien lorsquâelles sont Ă©tudiĂ©es en tant que dĂ©placements (Papon et de Solere, 2010) quâen tant quâactivitĂ©s sportives (Naves et Octobre, 2014), elles ne sont pas exclues par la tendance et apparaissent particuliĂšrement sexuĂ©es durant lâadolescence. MĂȘme aux Pays-Bas, pays roi du vĂ©lo et rare territoire oĂč les femmes dans leur ensemble font autant sinon plus de vĂ©lo que les hommes (Pucher et Buehler, 2008), les adolescentes (12-17 ans) prĂ©sentent une probabilitĂ© de se rendre dans leur Ă©tablissement scolaire Ă vĂ©lo prĂšs de 28 % infĂ©rieure Ă celle des adolescents (Soemers, 2016).
En France, deux enseignements majeurs ressortent de lâexploitation statistique de la derniĂšre EnquĂȘte Nationale Transports et DĂ©placements disponible (ENTD 2008). Il est observĂ© dâune part, que le clivage sexuĂ© des pratiques du vĂ©lo se creuse surtout entre les classes dâĂąge 11-13 ans et 14-16 ans, entre lesquelles la probabilitĂ© de dĂ©clarer une pratique rĂ©guliĂšre ou occasionnelle dĂ©croĂźt de maniĂšre beaucoup plus prononcĂ©e chez les filles ; dâautre part, que câest systĂ©matiquement en Zones Urbaines Sensibles (aujourdâhui remplacĂ©es par les Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville : QPV) que ce clivage sâavĂšre le plus sexuĂ© (Sayagh, 2016). Dâailleurs, si dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les adolescentes dĂ©sinvestissent la sphĂšre sportive avec lâavancĂ©e en Ăąge, câest en QPV que la part des filles parmi les pratiquant·e·s dâactivitĂ©s sportives en dehors des heures dâEPS est significativement la plus faible (GuĂ©randel, 2017). Comme le soulignent de nombreux travaux, lâadolescence est souvent marquĂ©e par un renforcement des pratiques Ă©ducatives sexuĂ©es se traduisant par des socialisations sexuĂ©es Ă lâinvestissement de lâespace public, les filles Ă©tant gĂ©nĂ©ralement plus restreintes dans leurs activitĂ©s extĂ©rieures, notamment au moment de la pubertĂ© (RiviĂšre, 2014) et lorsque leurs parents ne sont pas rassurĂ©s par lâenvironnement Ă proximitĂ© du lieu de rĂ©sidence (Carver et al., 2012). Enfin, les adolescentes apprennent notamment quâ« une jeune fille ne doit pas se dĂ©placer seule » (de Singly, 2002, p. 29) et se font plus systĂ©matiquement accompagner par leurs pairs (ibidem), ce qui restreint probablement leurs alternatives rĂ©elles de mobilitĂ©s Ă vĂ©lo.
Ainsi, il est question dans cet article de se demander comment saisir et rendre compte de socialisations diffĂ©renciĂ©es Ă lâorigine dâinĂ©galitĂ©s dâopportunitĂ©s de pratiques de mobilitĂ© Ă vĂ©lo.
Durant lâadolescence, une partie non nĂ©gligeable des mobilitĂ©s Ă vĂ©lo prend la forme de « jeux en mouvement », de poursuites, etc. (Devaux, 2013) appelant une acception qui dĂ©passe la simple adĂ©quation « origine-destination » des dĂ©placements. De plus, il est indĂ©niable que tout·e cycliste dĂ©clarant ne faire du vĂ©lo ni spĂ©cialement pour ses dĂ©placements, ni spĂ©cialement pour faire de lâactivitĂ© physique, se dĂ©place, et fait de lâactivitĂ© physique quand mĂȘme. Ainsi, les mobilitĂ©s Ă vĂ©lo sont apprĂ©hendĂ©es comme des pratiques en soi et dĂ©signent toute pratique du vĂ©lo impliquant le corps comme principal moteur de sa propre mobilitĂ© dans lâespace public. InspirĂ© des concepts de capabilitĂ©s dâAmartya Sen (1988) et de motilitĂ© de Vincent Kaufmann [1], le cadre thĂ©orique dispositionnaliste retenu postule quâau cours de leurs parcours, selon leurs socialisations, les individus ne sont pas sujets aux mĂȘmes injonctions et dĂ©veloppent des dispositions, des compĂ©tences et des croyances diffĂ©renciĂ©es ne leur permettant pas dâenvisager les mĂȘmes possibilitĂ©s rĂ©elles de pratiquer le vĂ©lo, de telle ou telle maniĂšre, dans tel ou tel contexte [2]. Ă lâinstar de Bernard Lahire (2002), les « dispositions » sont entendues comme des tendances, des inclinations, des propensions socialement construites Ă agir, Ă penser ou Ă ĂȘtre de telle ou telle maniĂšre, dans tel ou tel contexte dâun acteur. Aussi, sont considĂ©rĂ©es comme dispositions « fĂ©minine » ou « masculine » des dispositions observĂ©es chez une proportion notablement plus grande de femmes ou dâhommes (Zolesio, 2010). Enfin, dans lâoptique dâune sociologie des rapports sociaux, il est admis que certaines dispositions, croyances ou normes sont restrictives et que dâautres sont incitatives, selon que â  dans des contextes donnĂ©s â elles se traduisent pour les groupes ou individus concernĂ©s par une rĂ©duction ou par un accroissement de leurs possibilitĂ©s rĂ©elles de mobilitĂ©s Ă vĂ©lo.
1. Combiner entretiens semi-directifs, observations et expérimentations.
1.1 Demander aux enquĂȘté·e·s de raconter leur propre histoire du vĂ©lo, depuis lâapprentissage jusquâĂ aujourdâhui.
Puisque lâun des principaux enjeux Ă©tait de permettre une description des mobilitĂ©s Ă vĂ©lo qui tienne compte du sens que les adolescent·e·s leur attribuent â  en se demandant si certaines maniĂšres de pratiquer sont plus ou moins contraintes et associĂ©es Ă diffĂ©rents types de rapport au vĂ©lo â lâenquĂȘte par entretien a semblĂ© pertinente. Les entretiens reprĂ©sentent Ă©galement un moyen de faire revenir lâinterviewé·e sur des expĂ©riences marquantes de mobilitĂ©, afin dâapprĂ©cier la maniĂšre dont celles-ci ont pu modifier ses habitudes dâaction prĂ©alablement incorporĂ©es. Aussi, ils sont lâoccasion dâapprĂ©hender les mobilitĂ©s nâayant pas de vĂ©ritable motif Ă destination, mais Ă©galement celles que les enfants/adolescent·e·s ne considĂšrent pas comme des mobilitĂ©s, au mĂȘme titre que celles quâils/elles dĂ©crivent comme des contraintes, ou au contraire celles quâils/elles auraient aimĂ© rĂ©aliser.
Parce quâil Ă©tait question de se demander dans quelle mesure â  au cours de leurs socialisations (enfance et adolescence) â les adolescent·e·s dĂ©veloppent des compĂ©tences et incorporent des dispositions diffĂ©renciĂ©es ne leur permettant pas dâenvisager les mĂȘmes alternatives rĂ©elles de fonctionnements vis-Ă -vis des pratiques du vĂ©lo, il a semblĂ© que des entretiens de type biographique Ă©taient particuliĂšrement appropriĂ©s. Lâobjectif Ă©tait de susciter la production dâune parole centrĂ©e sur lâinterviewé·e et rendant compte de « fragments de son existence, de pans de son expĂ©rience, de moments de son parcours, dâĂ©lĂ©ments de sa situation » (DemaziĂšre, 2008, p. 16).
Dans le but de renseigner diffĂ©rents mĂ©canismes et effets de socialisations aux (et par les) pratiques de mobilitĂ©s Ă vĂ©lo, deux opportunitĂ©s principales incitaient Ă interviewer Ă©galement les parents : celle de mettre en rapport leurs pratiques Ă©ducatives avec les pratiques de mobilitĂ© de leurs enfants, et celle de faciliter la mise en perspective de leurs pratiques et de leur rapport Ă la mobilitĂ© avec ceux de leurs enfants. Les guides dâentretien ont Ă©voluĂ© au fil des enquĂȘtes tout en conservant la majeure partie de leur structure. Il sâagissait en prioritĂ© de reconstituer a posteriori, les parcours de jeunes en fin dâadolescence [3] vis-Ă -vis de leurs pratiques et rapports au vĂ©lo [4]. La premiĂšre question du guide leur Ă©tant destinĂ© consistait Ă leur demander : « Est-ce que tu peux me raconter ta propre histoire du vĂ©lo depuis que tu as appris Ă en faire jusquâĂ aujourdâhui ? ». Les relances visaient Ă porter une attention particuliĂšre aux souvenirs marquants, aux phases de changement, aux obstacles rencontrĂ©s, aux pratiques Ă©ducatives et habitudes de mobilitĂ© des parents, Ă lâinfluence des pairs, aux rapports au vĂ©lo et aux autres activitĂ©s physiques et modes de dĂ©placement, aux rapports Ă lâespace de rĂ©sidence et aux espaces pratiquĂ©s, ainsi quâaux rapports aux dangers perçus et Ă la prise de risque. En fin dâentretien, chaque interviewé·e a par ailleurs Ă©tĂ© amené·e Ă revenir sur les types de montures et Ă©quipements utilisĂ©s depuis son apprentissage du vĂ©lo, ainsi que sur ses caractĂ©ristiques sociodĂ©mographiques. Le guide dĂ©diĂ© aux parents traitait des mĂȘmes thĂ©matiques, mais visait Ă insister bien davantage sur les pratiques Ă©ducatives. Pour les adolescent·e·s comme pour les parents, le principe de lâenregistrement a Ă©tĂ© systĂ©matiquement acceptĂ©. Loin de reprĂ©senter un frein, il a mĂȘme constituĂ© une source de motivation pour certain·e·s jeunes mâayant affirmĂ© quâils/elles auraient prĂ©fĂ©rĂ© que leurs propos ne soient pas anonymisĂ©s. Ă la fin de chaque entretien, jâai cherchĂ© Ă recueillir le ressenti des enquĂȘté·e·s. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les retours ont Ă©tĂ© trĂšs positifs â  notamment pour les jeunes â qui ont gĂ©nĂ©ralement apprĂ©ciĂ© lâattention qui leur a Ă©tĂ© portĂ©e.
1.2 Maintenir un certain flou sur lâobjet de la recherche.
LâenquĂȘte repose sur la combinaison entre ces entretiens et un travail dâobservation. Ce dernier sâest caractĂ©risĂ© tant par de lâexpĂ©rimentation directe que de lâobservation directe. Dans la premiĂšre situation, il sâagissait dâexpĂ©rimenter Ă vĂ©lo des contextes particuliers dĂ©crits par des enquĂȘté·e·s : une piste cyclable qualifiĂ©e dâ« inconfortable », un parc, une forĂȘt/un bosquet/le quai dâun canal perçus comme particuliĂšrement insĂ©curisants, un terrain Ă bosses, etc., une dĂ©marche notamment utile pour mieux situer les rĂ©cits et complĂ©ter les informations recueillies.
Dans la deuxiĂšme situation, il sâagissait dâobserver directement des pratiques, et donc dâĂ©tudier des socialisations en train de se faire, sans le filtre de la mĂ©moire des enquĂȘté·e·s.
Lâessentiel de ce type dâobservations sâest effectuĂ© aux abords de collĂšges/lycĂ©es, de CSC, de stades (essentiellement citystades) et de places (ou esplanades). Jâai notamment pu observer les tenues vestimentaires, Ă©quipements et vĂ©los des adolescent·e·s, mais Ă©galement leurs maniĂšres de se tenir sur leur vĂ©lo, leurs maniĂšres de monter dessus, dâen descendre, de traverser sur un passage piĂ©ton, de franchir un trottoir, de doubler, de transporter/se faire transporter, de franchir lâenceinte de leur Ă©tablissement scolaire, de stationner devant en faisant des dĂ©rapages, etc.
Ces informations mâont permis Ă la fois dâenrichir mon guide dâentretien, de relancer les interviewé·e·s, et parfois de constater des Ă©carts entre le « dire » et le « faire » (par exemple en observant quâun·e enquĂȘté·e venait au lycĂ©e en tramway les jours de pluie alors quâil/elle avait affirmĂ© venir « tous les jours Ă vĂ©lo » lors de lâentretien). Au mĂȘme titre que mon statut dâobservateur (tantĂŽt « incognito », tantĂŽt « à dĂ©couvert » : Arborio, 2007), le degrĂ© et les modalitĂ©s de ma participation ont considĂ©rablement variĂ© selon les contextes dâobservation. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, plus je passais de temps sur place, plus le nombre dâadolescent·e·s informé·e·s des raisons de ma prĂ©sence augmentait, plus mes observations tendaient Ă se faire Ă dĂ©couvert. En outre, mon degrĂ© de participation Ă des situations de pratiques Ă vĂ©lo en tant que cycliste est restĂ© faible, mais jâai parfois observĂ© des pratiques cyclistes tout en participant Ă dâautres activitĂ©s (principalement le street-foot, et essentiellement avec des garçons). Ce choix de ne pas mâafficher Ă vĂ©lo sur le terrain dĂ©coule de ma dĂ©termination Ă limiter les risques que lâenquĂȘte soit associĂ©e Ă une dĂ©marche visant Ă valoriser, voire Ă promouvoir les pratiques du vĂ©lo [5].
Il mâarrivait par ailleurs de commencer des observations « incognito », puis de venir me prĂ©senter aux protagonistes pour obtenir des informations complĂ©mentaires par questions : avantage non nĂ©gligeable de lâapproche Ă dĂ©couvert (Arborio et Fournier, 1999). Au-delĂ de lâobservation des pratiques de « grand·e·s adolescent·e·s », jâai Ă©galement Ă©tĂ© attentif Ă des situations de pratiques dâenfants ou de prĂ©adolescent·e·s, le plus souvent en interaction avec leurs pairs. Jâai par exemple pu observer la maniĂšre dont un garçon peut mettre au dĂ©fi son petit frĂšre pour lâinciter Ă prendre davantage de risque, la maniĂšre dont un garçon peut chercher Ă prendre des risques pour tenter dâimpressionner une fille, la maniĂšre dont certains garçons transportent des filles sur leur vĂ©lo, le changement dâattitude de certain·e·s jeunes en fonction du contexte de pratique, le changement de trajectoires de certaines filles pour Ă©viter de passer devant des groupes de garçons, etc.)
MalgrĂ© lâinconvĂ©nient de ne pouvoir dĂ©terminer avec prĂ©cision lâĂąge des observé·e·s, ces observations ont permis de dĂ©crire avec davantage de prĂ©cision certains mĂ©canismes de socialisation par les pairs.
En mâinspirant de la grille gĂ©nĂ©rale proposĂ©e par Henri Peretz (1998), je me suis concentrĂ© dans chaque situation dâobservation, sur quatre dimensions renvoyant Ă diffĂ©rents niveaux de questionnements (le lieu, les personnes, lâactivitĂ© ou les activitĂ©s, les rĂŽles) permettant de dĂ©crire avec prĂ©cision les interactions (Annexe 1).
Ă plusieurs reprises, les informations rĂ©coltĂ©es mâont servi de prises pour susciter un second entretien informel avec des jeunes interviewé·e·s prĂ©cĂ©demment. Ce fut par exemple le cas avec une fille que je voyais rĂ©guliĂšrement transporter plusieurs de ses copines sur son porte-bagage arriĂšre. Jâai pu la rĂ©-interviewer par la suite Ă ce sujet et rĂ©colter de prĂ©cieuses informations sur sa disposition sexuĂ©e Ă la passivitĂ© physique en situation de mixitĂ© ainsi que sur les stĂ©rĂ©otypes de sexe Ă lâorigine de sa rĂ©signation Ă transporter des garçons.
Aussi, jâai cherchĂ© Ă chiffrer tout ce que je pouvais chiffrer (Peneff, 1995) : nombre de vĂ©los dans lâabri-vĂ©lo, nombre de vĂ©los dotĂ©s de garde-boue avant/arriĂšre, nombre de garçons/filles qui traversent une route, ou franchissent le portail de leur Ă©tablissement sans descendre de leur vĂ©lo, etc.
Mon choix de ne pas mâafficher Ă vĂ©lo sur le terrain nâavait pas pour seul but dâĂ©viter que lâenquĂȘte soit associĂ©e Ă une dĂ©marche de promotion du vĂ©lo. Il sâagissait tout autant dâĂ©viter dâorienter les enquĂȘté·e·s sur ce qui est entendu par « pratique·s du vĂ©lo ». Au mĂȘme titre, lâintĂ©rĂȘt pour la thĂ©matique du genre nâĂ©tait pas dĂ©voilĂ©. En me basant sur lâidĂ©e « que si lâautre sait ce que je cherche, je ne peux pas le trouver » (Marchive, 2005, p. 80), jâai systĂ©matiquement visĂ© Ă maintenir un certain flou, une certaine imprĂ©cision sur lâobjet de la recherche. Il Ă©tait dit (ou devait ĂȘtre dit par des intermĂ©diaires) que jâĂ©tais Ă©tudiant en thĂšse et que le but de lâenquĂȘte Ă©tait de comprendre pourquoi certains adolescent·e·s pratiquent ou ne pratiquent pas le vĂ©lo, quâils/elles devaient avoir 17 ou 18 ans et ne pas ĂȘtre titulaire du permis de conduire. Pour les mĂȘmes raisons, il Ă©tait important que les relances formulĂ©es en cours dâentretien (notamment dans les premiers temps de lâenquĂȘte) sâappuient davantage sur les propos des enquĂȘté·e·s que sur le guide.
2. Chercher à obtenir un échantillon diversifié.
Sâil aurait Ă©tĂ© trop ambitieux de chercher Ă rendre compte de maniĂšre reprĂ©sentative de la diversitĂ© et de la fluiditĂ© des maniĂšres de penser et de pratiquer le vĂ©lo des adolescent·e·s Ă lâĂ©chelle de la France, jâai tout de mĂȘme visĂ© Ă obtenir un Ă©chantillon trĂšs diversifiĂ©.
2.1 En enquĂȘtant dans des territoires variĂ©s.
Pour ce faire, il sâagissait dâabord dâĂ©viter de nâenquĂȘter sur un seul territoire. Mon premier choix sâest portĂ© vers la mĂ©tropole strasbourgeoise, qui constitue le premier rĂ©seau cyclable de France. Mon second choix sâest tournĂ© vers la MĂ©tropole de Montpellier. LâidĂ©e Ă©tait dâĂȘtre en prĂ©sence dâune mĂ©tropole de taille comparable, mais dont la part modale vĂ©lo (2 % contre 8 % pour la mĂ©tropole strasbourgeoise) est plus reprĂ©sentative de celle observĂ©e Ă lâĂ©chelle de la France [6]. Par ailleurs, les deux territoires en question rassemblent respectivement des communes aux superficies, populations, et densitĂ©s trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes (plusieurs villages agricoles ou dortoirs comptent moins de 1000 habitant·e·s) permettant de diversifier les zones urbaines enquĂȘtĂ©es sur chaque territoire. Ă travers cette recherche de variation, le but nâĂ©tait pas tant dâĂ©laborer un Ă©chantillon reprĂ©sentatif au sens statistique quâĂ diversifier les cas rencontrĂ©s. De plus, le choix de rĂ©aliser deux terrains distincts ne sâest pas tant fait dans lâoptique dâune Ă©tude comparative que dans le but de contrĂŽler que ce qui est observĂ© sur un territoire ne lui est pas spĂ©cifique.
Au dĂ©marrage de lâenquĂȘte, jâavais envisagĂ© de nâinterviewer que les adolescent·e·s qui acceptaient dâen parler Ă leurs parents afin que ceux-ci soient Ă©galement enquĂȘtĂ©s. Cette maniĂšre de procĂ©der ne permettant pas dâobtenir un Ă©chantillon hĂ©tĂ©rogĂšne (jây reviens ci-aprĂšs), jâai cherchĂ© Ă diversifier les lieux des entretiens. Au final, mis Ă part quelques uns rĂ©alisĂ©s en extĂ©rieur et dans des cafĂ©s, environ un tiers ont Ă©tĂ© effectuĂ©s dans des lycĂ©es (gĂ©nĂ©ral, technologique, et professionnel), un tiers sur le lieu dâhabitation des adolescent·e·s, et un tiers dans des CSC (essentiellement en QPV). Au total, entre les mois de fĂ©vrier 2015 et de juin 2016, 43 garçons et 39 filles Ăągé·e·s de 17 ou 18 ans, ainsi que 26 de leurs parents ont Ă©tĂ© interviewé·e·s sous la forme dâentretiens semi-directifs formels. Tou·te·s ont Ă©tĂ© informé·e·s quâils/elles Ă©taient totalement libres de refuser de participer Ă lâenquĂȘte ou de sâen retirer Ă tout moment, et que les analyses seraient anonymisĂ©es. Pour ce faire, leurs prĂ©noms ont Ă©tĂ© modifiĂ©s.
2.2 En enquĂȘtant dans des lieux variĂ©s.
2.2.1 Au domicile, profiter de temps dâobservation et dâimprĂ©gnation privilĂ©giĂ©s.
Pour les raisons venant dâĂȘtre Ă©voquĂ©es, les premiers entretiens ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s au domicile de mes interlocuteurs·rices, oĂč jâinterviewais successivement un·e adolescent·e, puis un parent (les deux dans certains cas), en insistant sur la confidentialitĂ© des propos tenus. Lors des 20 premiers entretiens au sein de la mĂ©tropole de Montpellier, cette façon de procĂ©der mâa permis de rĂ©colter des Ă©lĂ©ments complĂ©mentaires aux entretiens. Au mĂȘme titre que les trajets effectuĂ©s pour me rendre au domicile des enquĂȘté·e·s, les prospections de leur quartier de rĂ©sidence avant mon arrivĂ©e et de certains de leurs itinĂ©raires habituels Ă mon dĂ©part, ont constituĂ© des temps dâobservation et dâimprĂ©gnation privilĂ©giĂ©s. Les moments passĂ©s sur place se sont Ă©galement avĂ©rĂ©s prĂ©cieux pour observer des interactions entre enfant·s et parent·s ou frĂšre·s et sĆur·s lors dâactivitĂ©s quotidiennes (aide aux devoirs, mĂ©nage, prĂ©paration de repas, dressage de table, etc.) et de nĂ©gociations (sorties, invitations, etc.) souvent rĂ©vĂ©latrices de la rĂ©partition des rĂŽles hommes/femmes dans le mĂ©nage. Ces temps se sont en outre rĂ©vĂ©lĂ©s fort utiles pour observer les vĂ©hicules utilisĂ©s (vĂ©los, voitures, motos, skateboards, trotinettes, etc.) et Ă©changer Ă leur sujet. Cependant, je me suis aperçu au fil des entretiens que jâenquĂȘtais Ă travers cette approche principalement des adolescent·e·s de milieux favorisĂ©s, rĂ©sidant dans des habitations confortables, Ă©tant systĂ©matiquement en bons termes avec leurs parents, eux-mĂȘmes prĂ©occupĂ©s par la rĂ©ussite scolaire de leur·s enfant·s. Câest suite Ă ce constat que jâai dĂ©cidĂ© dâinterviewer les jeunes quâils/elles soient ou non rebuté·e·s par lâidĂ©e que je mâentretienne Ă©galement avec leur·s parent·s : choix qui mâa permis de diversifier les lieux dâentretien.
2.2.2 En lycĂ©e, Ă©viter de confĂ©rer Ă lâenquĂȘte une connotation scolaire.
Le principal Ă©cueil qui devait ĂȘtre Ă©vitĂ© lors des entretiens en lycĂ©e Ă©tait de confĂ©rer Ă lâenquĂȘte une connotation scolaire aux yeux des Ă©lĂšves. Jâai ainsi cherchĂ© Ă faire en sorte de « ne pas prĂ©tendre ne pas ĂȘtre plus » quâun adolescent tout en mâefforçant de paraitre « moins quâun adulte » (Lignier, 2008, p. 23). Jâai autant que possible adoptĂ© un langage ainsi quâun code vestimentaire distincts de ceux des professeur·e·s. Par ailleurs, dans le but dâ« abaisser les barriĂšres » (Goffman, 1973, p. 189), jâai fortement insistĂ© auprĂšs des enquĂȘté·e·s sur le fait que je nâĂ©tais lĂ ni pour les juger, ni pour les Ă©valuer. Afin dâĂ©viter de confĂ©rer aux interactions un cadre trop procĂ©durier, jâai rĂ©alisĂ© les entretiens sans avoir le guide sous les yeux, jâai invitĂ© les Ă©lĂšves au tutoiement et Ă lâappellation rĂ©ciproque par le prĂ©nom. Enfin, afin dâĂ©viter dâexclure des jeunes en mauvais termes avec leurs parents, qui auraient craint de les mettre dans lâembarras ou dâĂ©veiller leur mĂ©fiance sur leurs comportements scolaires, jâai fait le choix de ne demander dâautorisation parentale ni pour les entretiens rĂ©alisĂ©s en lycĂ©e, ni pour ceux effectuĂ©s en CSC. Sous forme dâautorisation Ă©crite, une telle demande aurait de surcroĂźt Ă©tĂ© susceptible dâeffrayer certains parents, notamment ceux prĂ©sentant des difficultĂ©s de comprĂ©hension linguistique (Skelton, 2008).
Dans la mĂȘme optique dâobtenir un Ă©chantillon diversifiĂ©, jâai Ă©vitĂ© de constituer mon corpus en me basant sur le seul principe de « lâarborescence », afin de ne pas circonscrire lâenquĂȘte Ă un ou plusieurs sous-groupes spĂ©cifiques de la population plus large (Olivier de Sardan, 1995). Jâai donc procĂ©dĂ© parallĂšlement Ă un choix « raisonné » des enquĂȘté·e·s (Gaudric, Mauger et Zunigo, 2016) en tentant de cibler des Ă©lĂšves selon leurs caractĂ©ristiques sociales [7], leur lieu de rĂ©sidence, leur niveau scolaire (annexe 2), leur principal mode de dĂ©placement (annexe 3) ainsi que leur niveau dâisolement social [8].
En outre, les temps dâobservation Ă lâouverture des lycĂ©es ainsi quâaux horaires de sortie mâont Ă©tĂ© dâune grande aide pour identifier des rapports diffĂ©renciĂ©s au vĂ©lo et diffĂ©rentes maniĂšres de pratiquer (exemples : arrivĂ©e et dĂ©part systĂ©matiques en groupe et/ou descente systĂ©matique du vĂ©lo pour traverser et/ou pratiques dâoccupation de lâespace avec acrobaties sur le parvis, etc.)
2.2.3 En Centres Socio-Culturels (CSC), euphémiser la distance sociale.
19 entretiens ont Ă©tĂ© menĂ©s avec des adolescent·e·s (huit filles et onze garçons) rĂ©sidant dans des QPV particuliĂšrement dĂ©favorisĂ©s des mĂ©tropoles de Strasbourg (Neuhof-Meinau, Hautepierre, Cronenbourg, Elsau, Port du Rhin) et de Montpellier (Mosson et Petit Bard), dont 13 dans des CSC de QPV [9]. Loin dâĂȘtre dans « lâillusion de faire illusion », je nâai ni visĂ© Ă me « prendre pour lâun des leurs » ni tentĂ© dâĂȘtre « accueilli comme lâun des leurs » (Mauger, 1991, p. 128). Deux stratĂ©gies se sont avĂ©rĂ©es particuliĂšrement fructueuses pour le recrutement. La premiĂšre visait Ă gagner en proximitĂ© en participant aux activitĂ©s qui leur Ă©taient proposĂ©es dans les diffĂ©rents centres. Ă plusieurs reprises, jâai ainsi pris part Ă des cessions de street workout, de musculation, de basket, de tennis de table et de foot. Ces interactions sportives mâont permis de recueillir des informations trĂšs riches sur le rapport des jeunes Ă lâactivitĂ© physique (goĂ»t pour le risque/ lâeffort/ lâaffrontement, agressivitĂ©, fair-play, etc.). Sans me contenter de participer, je me suis permis de « vanner » et de dĂ©fier les jeunes en les invitant Ă en faire de mĂȘme avec moi. Dans plusieurs cas, ces temps mâont permis dâidentifier les « chefs de bande », avec qui mes Ă©changes se sont avĂ©rĂ©s prĂ©cieux pour lâacceptation du groupe dans son entier Ă me parler. Ma deuxiĂšme stratĂ©gie visait Ă mâappuyer sur les Ă©ducateurs·rices, qui ont su, bien mieux que moi, trouver les arguments pour convaincre, voire motiver les jeunes.
3. Chercher à lutter contre les défaillances de la mémoire et les omissions conscientes.
La constitution dâun Ă©chantillon composĂ© de jeunes dâune mĂȘme classe dâĂąge (17-18 ans) a Ă©tĂ© notamment dĂ©cidĂ©e afin de limiter les biais incarnĂ©s par la variation de la qualitĂ© des souvenirs dâenquĂȘté·e·s de gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes (HĂ©ran et al., 1992). De plus, dans la mesure oĂč il sâagissait de faire appel Ă des souvenirs rĂ©cents portant Ă la fois sur les pratiques enfantines et adolescentes des enquĂȘté·e·s, ce choix de recrutement dâadolescent·e·s en fin dâadolescence a paru particuliĂšrement appropriĂ©. Comme le relĂšvent plusieur·e·s auteur·e·s, lâobtention du permis constitue un rite de passage de lâadolescence Ă la jeunesse (Oppenchaim, 2012) ou Ă lâĂąge adulte (Masclet, 2002 ; Devaux, 2013), notamment parce quâil modifie souvent en profondeur les pratiques de mobilitĂ©. Le choix a ainsi Ă©tĂ© fait de nâenquĂȘter que des non titulaires du permis de conduire. En somme, lâopportunitĂ© de permettre la reconstitution de la trajectoire de chaque enquĂȘté·e a Ă©tĂ© privilĂ©giĂ©e Ă la possibilitĂ© de centrer lâanalyse sur des socialisations adolescentes en train de se faire.
MalgrĂ© une certaine homogĂ©nĂ©itĂ© de lâĂ©chantillon au regard de lâĂąge des jeunes et de la durĂ©e qui les sĂ©pare de leur pĂ©riode dâapprentissage du vĂ©lo, il mâa cependant Ă©tĂ© difficile de contrĂŽler un biais liĂ© Ă ma prĂ©sence relativement prolongĂ©e dans les lycĂ©es enquĂȘtĂ©s et dans deux CSC. De fait, je nâai pu empĂȘcher certain·e·s Ă©lĂšves dâĂ©changer entre eux/elles sur les dĂ©roulements de leurs entretiens et sur certaines de mes questions/relances. Certain·e·s dâentre eux/elles ont donc eu davantage de recul pour se plonger dans leurs souvenirs.
Cette prĂ©sence plus ou moins prolongĂ©e (de trois Ă neuf semaines selon les cas) comportait nĂ©anmoins lâavantage non nĂ©gligeable de me conduire Ă recroiser rĂ©guliĂšrement certain·e·s enquĂȘté·e·s, et de me permettre de revenir avec eux/elles sur certains points non abordĂ©s lors des entretiens. Cette maniĂšre de procĂ©der a Ă©tĂ© facilitĂ©e par le fait que je mâefforçais de réécouter certains entretiens et/ou de relire mes prises de notes au fur et Ă mesure que lâenquĂȘte progressait. Elle sâest avĂ©rĂ©e fructueuse du fait que jâinvitais systĂ©matiquement les jeunes Ă revenir me voir (notamment sâils/elles pensaient Ă des Ă©lĂ©ments/souvenirs omis lors de lâentretien), et que les situations qui en dĂ©coulaient bĂ©nĂ©ficiaient alors dâun cadre moins formel.
En outre, il est Ă noter que les cas oĂč les parents ont Ă©galement pu ĂȘtre interviewĂ©s constituaient un moyen de contrĂŽler les biais incarnĂ©s par les dĂ©faillances de la mĂ©moire (Auriat, 1996). Au mĂȘme titre, ce procĂ©dĂ© permettait de limiter les biais reprĂ©sentĂ©s par les risques dâomissions conscientes, lesquelles constituent un risque important pour les adolescent·e·s, qui se dĂ©placent notamment dans lâoptique de sâĂ©manciper de la tutelle des adultes (Oppenchaim, 2012). Toutes les manĆuvres mises en place pour persuader les jeunes que je nâincarnais aucune figure/forme dâautoritĂ© ont ainsi Ă©galement visĂ© Ă limiter ces risques.
Enfin, la confrontation des discours des adolescent·e·s et de ceux des parents a permis de contrer le biais incarnĂ© par le risque dâeffacement ou de sous-Ă©valuation des pratiques Ă©ducatives que les parents perçoivent comme les moins lĂ©gitimes et/ou Ă lâinverse, dâune mise en avant de celles perçues comme les plus lĂ©gitimes (Lahire, 1995).
4. Chercher Ă limiter les biais du « sexe de lâenquĂȘte »[10].
MalgrĂ© toutes les prĂ©cautions prises, certaines de mes questions ont suscitĂ© les interrogations, voire la mĂ©fiance de certain·e·s jeunes. Ce fĂ»t notamment le cas lorsque je cherchais Ă apprĂ©cier si le fait dâavoir (ou dâavoir eu) un·e petit·e copain·e avait pu avoir des rĂ©percussions sur leurs habitudes de mobilitĂ©. Surpris·es par mes relances visant Ă en savoir davantage sur le sujet, trois jeunes [11] mâont poussĂ© Ă me justifier sur le rapport quâil pouvait y avoir entre le vĂ©lo et les relations amoureuses. Interrogations face auxquelles je me suis senti forcĂ© de me justifier en mâappuyant sur des exemples dâentretiens prĂ©cĂ©dents, oĂč les enquĂȘté·e·s racontaient avoir modifiĂ© leurs habitudes de pratiques aprĂšs sâĂȘtre « mis en couple » avec quelquâun. Par ailleurs, le sujet en question a Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralement plus difficile â  et parfois impossible â Ă aborder avec certaines filles, notamment celles de confession musulmane et/ou celles me semblant particuliĂšrement intimidĂ©es, que jâai eu peur de « bloquer » en paraissant impudique ; mais Ă©galement avec celles que jâimaginais susceptibles dâinterprĂ©ter certaines questions comme des ouvertures Ă des jeux de sĂ©duction, voire des tentatives de drague. Ce fut spĂ©cialement le cas pour une fille ayant manifestĂ© un intĂ©rĂȘt me semblant « dĂ©mesuré » pour lâenquĂȘte, et pour une autre sâĂ©tant permis de me questionner de maniĂšre dĂ©tournĂ©e sur ma situation conjugale.
Ayant Ă lâesprit les possibilitĂ©s dâĂ©rotisation de la relation dâenquĂȘte â  qui peuvent ĂȘtre favorisĂ©es par la succession des sĂ©quences relativement standardisĂ©es du processus, lesquelles peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es par lâenquĂȘté·e comme porteuses de contenus sexuels (Clair, 2016) â il me semble a posteriori que jâai craint dâĂ©veiller tout soupçon, toute rumeur, toute suspicion susceptibles de mettre en cause la bienveillance de ma dĂ©marche et de nuire Ă lâenquĂȘte. Pour les mĂȘmes raisons, je nâai pas osĂ© questionner davantage les filles ayant pratiquĂ© durant toute leur enfance, qui avançaient lâidĂ©e que le vĂ©lo « fait mal aux fesses » comme un Ă©lĂ©ment qui expliquerait en partie leur cessation de pratique au cours de lâadolescence tout en ne sachant expliquer pourquoi il ne les empĂȘchait pas de pratiquer rĂ©guliĂšrement durant lâenfance. En somme, les biais du « sexe de lâenquĂȘte » se sont avĂ©rĂ©s particuliĂšrement difficiles Ă limiter.
5. Chercher Ă limiter lâeffet des rapports illusoires aux pratiques.
En surcroĂźt des biais prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s sâajoute celui du rapport illusoire que tout·e acteur·rice peut entretenir vis-Ă -vis de ses propres pratiques (Lahire, 2002). Ce dernier aspect a notamment dĂ» ĂȘtre contrĂŽlĂ© vis-Ă -vis des rĂ©cits de prises de risque de certains garçons, qui de maniĂšre plus ou moins flagrante tendaient Ă amplifier les risques rĂ©els de certaines de leurs pratiques. Si on peut se contenter dâanalyser cette attitude comme une illustration de performativitĂ© du genre (Butler, 2005), le rapport illusoire quâelle rĂ©vĂšle mĂ©rite probablement autant dâattention. Selon Bastien SoulĂ© et Jean Corneloup (1998) cette volontĂ© chez les « risqueurs[·euses] sportifs[·ves] », de projeter sur leur entourage une expression amplifiĂ©e du caractĂšre risquĂ© de leur pratique nâest pas forcĂ©ment volontaire, dans le sens oĂč certain·e·s dâentre eux/elles paraissent convaincu·e·s du caractĂšre dangereux de leur activitĂ©. Selon les auteurs, les figures emblĂ©matiques portĂ©es aux nues par les mĂ©dias et les fantasmes de lâextrĂȘme qui y sont associĂ©s tendent Ă gĂ©nĂ©rer une certaine « schizophrĂ©nie » sportive, par un mĂ©canisme de mimĂ©tisme naĂŻf et dâidentification excessive. En somme, cette logique vĂ©hiculĂ©e du « faux semblant » participerait Ă expliquer les surĂ©valuations flagrantes des risques corporels courus.
« [Ă vĂ©lo] jâai failli mourir des centaines de fois, [âŠ], quand on est entre potes, on fait vraiment nâimporte quoi, on traverse sans regarder, on fait vraiment les cons, on se tire la bourre, on se pousse quoi, on respecte rien, on fait vraiment nâimp[orte quoi] » (JĂ©rĂŽme, Term. ES).
Afin de tenter de rĂ©duire lâĂ©cart entre « lâordre du faire » et « lâordre du dire sur le faire » (Lahire, 1998, p. 26), lâobservation objective des pratiques de chaque enquĂȘté·e, in situ et rĂ©pĂ©tĂ©e aurait Ă©tĂ© pertinente en complĂ©ment des entretiens. Ă dĂ©faut, pour tenter de contrer ce type de biais, jâai autant que possible invitĂ© mes interlocuteurs·rices Ă raconter en dĂ©tail des sĂ©quences de pratiques significatives pour illustrer leurs propos, en pointant parfois des contradictions et/ou en revenant sur des points restĂ©s sombres.
Exemple n°1 : « Tu peux me raconter en dĂ©tail la derniĂšre fois que tu as failli mourir, comment ça sâest passé ? ».
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Exemple n°2 : « Tu mâas dit que tu avais failli mourir des centaines de fois, jâimagine que tu as eu des accidents, que tu as dĂ©jĂ Ă©tĂ© hospitalisé plusieurs fois ? ».
6. Ălaborer un outil permettant de dĂ©crire la variĂ©tĂ© et lâĂ©volution des maniĂšres de pratiquer au cours de lâadolescence.
Les axes dâanalyse issus de lâenquĂȘte ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s sans prĂ©supposer de critĂšres de classement a priori. En revanche, certaines dimensions se sont rĂ©vĂ©lĂ©es discriminantes au fil des recherches pour distinguer les adolescent·e·s entre eux/elles. Une attention soutenue a ensuite Ă©tĂ© portĂ©e Ă ces dimensions en en systĂ©matisant lâĂ©tude dans les entretiens. Afin de faciliter lâanalyse et de rendre possible la description de lâĂ©volution de situation des enquĂȘté·e·s au cours de leur trajectoire, les axes ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s en tenant compte de leur position lors des douze mois prĂ©cĂ©dant les derniĂšres pratiques dĂ©clarĂ©es [12]. Sept axes sont apparus particuliĂšrement structurants pour caractĂ©riser des appropriations diffĂ©renciĂ©es du vĂ©lo :
– Lâaxe « utilitaires /non-utilitaires » permet de diffĂ©rencier celles/ceux qui ont (ou non) utilisĂ© le vĂ©lo de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e pour rĂ©pondre Ă des besoins de dĂ©placement.
– Lâaxe « localistes /non-localistes » permet de distinguer celles/ceux qui nâont fait du vĂ©lo quâĂ proximitĂ© immĂ©diate de leur quartier (ou village), de celles/ceux qui ont Ă©galement pratiquĂ© dans une logique « non-localiste » (Devaux, 2013), en sâĂ©loignant de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e de leur quartier/village de rĂ©sidence.
– Lâaxe « aventuriers·Úres /non-aventuriers·Úres » permet de diffĂ©rencier celles/ceux qui nâont fait du vĂ©lo que sur des itinĂ©raires familiers et trĂšs limitĂ©s en nombre (parfois un seul) et qui craignent particuliĂšrement lâidĂ©e de cohabiter avec le trafic motorisĂ©, notamment lorsque la vitesse et le volume du trafic sont Ă©levé·e·s, de celles/ceux qui ont empruntĂ© de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e des itinĂ©raires inconnus dans des lieux habituels comme inhabituels, et qui ne sont pas rĂ©ticent·e·s Ă lâidĂ©e de cohabiter avec le trafic motorisĂ©.
– Lâaxe « solitaires/non-solitaires » permet de discerner celles/ceux qui lorsquâils/elles ont eu le choix, ont systĂ©matiquement prĂ©fĂ©rĂ© pratiquer accompagné·e·s de ceux/celles qui ont prĂ©fĂ©rĂ© dans la plupart des cas pratiquer seul·e·s, notamment pour gagner en libertĂ© de mouvement.
– Lâaxe « ludiques/non-ludiques » permet de diffĂ©rencier celles/ceux dont les pratiques ont Ă©tĂ© dĂ©pourvues de dimension ludique [13], de celles/ceux pour qui cette dimension a â  de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e voire systĂ©matique â fait partie intĂ©grante des pratiques. Ces derniĂšres peuvent Ă la fois ĂȘtre assimilĂ©es Ă ce que Pierre Parlebas (2007, p. 24) qualifie de « quasi-jeux sportifs », soit des « jeux physiques informels, dĂ©nuĂ©s de rĂšgles, soumis Ă des usages locaux et dĂ©pendant des impĂ©ratifs du milieu », et de « jeux sportifs de rue », soit des pratiques ludomotrices urbaines caractĂ©risĂ©es par des rĂšgles simples et fluctuantes permettant une grande part dâimprovisation. Il peut aussi bien sâagir de jeux solitaires que de jeux dâopposition mais dans les deux cas, la mobilitĂ© est indissociable du jeu : le vĂ©lo comme le terrain sont perçus et pratiquĂ©s comme des supports de jeu.
– Lâaxe « sportifs·ves/non sportifs·ves » permet de discerner celles/ceux dont les pratiques ont sciemment Ă©tĂ© lâoccasion de fournir des efforts physiques de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e de ceux/celles pour qui cette dimension a Ă©tĂ© absente ou exceptionnelle.
– Enfin, lâaxe « occupant·e·s/non occupant·e·s » permet de distinguer celles/ceux qui nâont utilisĂ© le vĂ©lo que pour traverser lâespace, sans jamais lâoccuper, de celles/ceux qui se sont en plus adonné·e·s de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă des mobilitĂ©s dâoccupation de lâespace, soit « circulaires » : se traduisant par le fait de tourner Ă proximitĂ© du quartier/village de rĂ©sidence pour se divertir, soit « de stationnement » (Devaux, 2013, p.172) : câest-Ă -dire des mobilitĂ©s au cours desquelles il sâagit dâoccuper un lieu prĂ©cis, le plus souvent en sâaffichant en train de faire des acrobaties.
7. DĂ©crire les principales tendances socio-spatiales des Ă©volutions des maniĂšres de pratiquer au cours de lâadolescence.
Ces axes ne constituent pas des rĂ©sultats en soi, mais un outil nĂ©cessairement simplificateur au service de lâanalyse. Ils permettent notamment dâĂ©tudier lâĂ©volution de la position de chaque enquĂȘté·e au cours de lâadolescence, et par consĂ©quent de dĂ©crire des tendances globales dâĂ©volution des maniĂšres de pratiquer, notamment selon le sexe, les caractĂ©ristiques sociales et le lieu de rĂ©sidence des enquĂȘté·e·s.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la montĂ©e en Ăąge au cours de lâadolescence sâest traduite par un dĂ©clin de pratiques « utilitaires » chez les filles comme chez les garçons. Ce constat est liĂ© Ă une augmentation de la distance domicile-Ă©tablissement scolaire (entre lâĂ©cole, le collĂšge, puis le lycĂ©e) dâune part, et de la propension des adolescent·e·s Ă assimiler le vĂ©lo Ă lâenfance dâautre part. Cette propension varie selon les milieux rĂ©sidentiels et sociaux. Elle est davantage prĂ©gnante en milieu populaire et dâautant plus en QPV. NĂ©anmoins, alors quâelle se repĂšre chez des adolescent·e·s rĂ©sidant dans des zones variĂ©es de la mĂ©tropole de Montpellier, elle est nettement moins manifestĂ©e au sein de la mĂ©tropole strasbourgeoise (hors QPV) : constat sâexpliquant par le fait que Strasbourg est la premiĂšre commune de France en termes de dĂ©placements domicile-travail Ă vĂ©lo (Kelhetter et Vuillier-Devillers, 2017), et que les adolescent·e·s en question ont plus souvent au moins un parent recourant au vĂ©lo comme mode de dĂ©placement.
Par ailleurs, notamment en milieu populaire (dâautant plus en QPV) et dans une moindre mesure dans les pĂŽles culturels des classes moyennes intermĂ©diaires et supĂ©rieures, la montĂ©e en Ăąge au cours de lâadolescence sâest caractĂ©risĂ©e par un creusement du fossĂ© sexuĂ© particuliĂšrement liĂ© Ă un dĂ©clin des filles sâadonnant Ă des formes de pratiques « ludiques », « sportives », « occupantes », « non-localistes », « aventuriĂšres », et « solitaires ». Ainsi, parmi celles/ceux qui pratiquent encore (n=58), ceux/celles qui cumulent ces six formes de pratiques sont essentiellement des garçons (quatre filles contre 13 garçons). On observe par ailleurs que cette position, dâune part est associĂ©e au fait de considĂ©rer le vĂ©lo Ă la fois comme le mode de dĂ©placement prĂ©fĂ©rĂ© et le ou lâun des divertissements favoris, dâautre part ne concerne que des rĂ©sident·e·s de quartiers pĂ©riphĂ©riques de lâhypercentre et de 1Ăšre couronne (hors QPV) scolarisé·e·s en voie gĂ©nĂ©rale et dont aucun·e nâest issu·e de la classe populaire.
En outre, ces axes permettent Ă la fois de rĂ©vĂ©ler et dâanalyser :
– des articulations entre les socialisations urbaines [14], sportives [15] et mobilitaires [16]
– la variĂ©tĂ© des profils au sein de chaque catĂ©gorie de sexe, y compris chez des jeunes issu·e·s du mĂȘme milieu social et rĂ©sidentiel
– la variabilitĂ© des maniĂšres de pratiquer dâun mĂȘme individu selon les contextes spatiaux (exemples : campagne/ville ; France/Maroc) et temporels (exemples jour/nuit ; pĂ©riodes scolaires/vacances ; hiver/Ă©té ; etc.).
8. Saisir les dispositions qui sous-tendent ces évolutions.
Mais le principal avantage de ces axes dâanalyse rĂ©side probablement dans leur capacitĂ© heuristique Ă rĂ©vĂ©ler des compĂ©tences, des croyances, et surtout des dispositions sexuĂ©es sous-tendant le creusement dâinĂ©galitĂ©s dâalternatives de pratiques.
Ils permettent notamment de montrer que si toutes les adolescentes de lâĂ©chantillon ne sont pas sujettes de la mĂȘme maniĂšre aux mĂȘmes injonctions socialisatrices â  qui sont dâailleurs souvent contradictoires entre elles â celles qui impactent essentiellement des filles participent notamment Ă renforcer chez elles des dispositions corporelles et spatiales restrictives.
MalgrĂ© des variations selon les contextes, ces dispositions ont pour effet de freiner leurs possibilitĂ©s rĂ©elles de sâengager dans des formes de pratiques du vĂ©lo : ludiques, routiĂšres, de vitesse, de force, dâendurance, solitaires, « non-localistes », « aventuriĂšres », « improvisĂ©es » ou encore « occupantes » (figure 1). Cela alors mĂȘme quâon observe les tendances prĂ©cisĂ©ment inverses chez les garçons dans leur ensemble (figure 2).

Figure 1 : Des dispositions « féminines » qui restreignent les alternatives réelles de pratiques.

Figure 2 : Des dispositions « masculines » qui renforcent les alternatives réelles de pratiques.
9. Saisir davantage de dimensions contextualistes, interactionnistes et intersectionnelles.
Pour complĂ©ter les limites dĂ©jĂ formulĂ©es au cours de cet article, on peut souligner que la rĂ©colte systĂ©matique dâinformations sur les orientations sexuelles des enquĂȘtĂ©es aurait probablement permis dâenrichir lâanalyse. Comme le prĂ©cise le guide intitulĂ© Non au harcĂšlement. Comprendre pour agir : lâhomophobie (MinistĂšre de l’Ă©ducation nationale, de l’enseignement supĂ©rieur et de la recherche, 2015), les lesbiennes sont particuliĂšrement sujettes aux risques de violences sexuelles dans les espaces publics. Dans la mesure oĂč ces derniĂšres â  au mĂȘme titre que les gays â  ont souvent tendance Ă masquer leur homosexualitĂ© en public pour se prĂ©munir contre les violences gayphobes et lesbophobes, on peut faire lâhypothĂšse quâils/elles sont davantage enclin·es Ă craindre de se dĂ©placer en couple que les femmes et les hommes hĂ©tĂ©rosexuel·le·s. En indiquant que 63 % des femmes lesbiennes se privent de manifester des signes dâaffection Ă leur partenaire en public par peur des rĂ©actions dâhostilitĂ©, les rĂ©sultats de lâenquĂȘte VisibilitĂ© des lesbiennes et lesbophobie rĂ©alisĂ©e par « SOS homophobie » (2015) tendent Ă justifier lâintĂ©rĂȘt de cette hypothĂšse, cela malgrĂ© le fait que la tendance soit moins prononcĂ©e chez les moins de 25 ans. Le rapport en question souligne lâimportance du contexte et indique que 80 % des femmes qui sâembrassent selon le contexte affirment prendre en compte le quartier oĂč elles se trouvent. Ătant donnĂ©e la raretĂ© des travaux dĂ©diĂ©s au public adolescent sur le sujet, il serait bienvenu dâĂ©tudier lâimpact des craintes, stigmatisations et expĂ©riences spĂ©cifiques que font les adolescent·e·s gays, lesbiennes, bi·e·s, ou trans dans lâespace public, sur le façonnement de leurs dispositions Ă Ă©viter de se dĂ©placer seul·e·s, de stationner, et de sâaventurer, ainsi que sur leurs propensions Ă adopter telle ou telle maniĂšre de pratiquer le vĂ©lo dans tel ou tel contexte.
Lâapproche proposĂ©e dans cet article a visĂ© Ă justifier lâintĂ©rĂȘt dâassocier les concepts de motilitĂ© et de capabilitĂ©s Ă la thĂ©orie dispositionnaliste pour Ă©clairer la (re)production dâinĂ©galitĂ©s de potentiels de mobilitĂ©s dâune part, et des rapports sociaux de sexe dâautre part.
Dans cette association de paradigmes, les concepts de motilitĂ© et de capabilitĂ©s permettent dâillustrer et dâanalyser en quoi des dispositions diffĂ©renciĂ©es se traduisent par des potentialitĂ©s diffĂ©renciĂ©es. En parallĂšle, parce que lâapproche dispositionnaliste est nĂ©cessairement contextualiste, elle permet de rappeler et dâanalyser en quoi les potentialitĂ©s des individus varient en fonction du contexte.
Toutefois, cette entreprise mĂ©riterait encore dâĂȘtre approfondie par une approche Ă la fois davantage contextualiste, interactionniste et intersectionnelle. Il parait important, dâune part, dâĂ©tudier plus en dĂ©tail les contextes favorables Ă lâactivation ou Ă la mise en veille de dispositions plus ou moins incitatives ou restrictives, et dâautre part, de parvenir Ă analyser la maniĂšre dont les femmes et les hommes composent avec ces dispositions pour gĂ©rer les injonctions socialisatrices qui sâappliquent Ă eux/elles Ă travers les sĂ©quences interactionnelles quâoccasionnent les mobilitĂ©s, en fonction de leur Ăąge, de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur milieu socio-Ă©conomique, culturel et rĂ©sidentiel, voire de leur religion.
