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La linguistique dans la mondialisation, de la perte de diversité aux politiques linguistiques.

Nicholas Evans. 2012. Ces mots qui meurent. Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire. Paris : La Découverte.

Frédéric Barbe

La linguistique est une science sociale certainement mal connue, peut-être plus difficile d’accès que d’autres. L’abondante matière de ce livre très documenté reflète un projet de démystification de la discipline et de son objet. Nicolas Evans immerge le lecteur dans sa pratique de linguiste par le récit détaillé et argumenté de nombreuses situations linguistiques, éprouvantes même parfois pour le non-spécialiste. Il propose également une contribution dynamique à l’analyse des mondialisations en alimentant le débat sur la diversité par la composante linguistique. L’érudition, voire l’hermétisme de certains passages sont au service de ce projet et montrent aussi les difficultés méthodologiques de la linguistique. Ces mots qui meurent questionne le renouvellement de la discipline, son projet et ses méthodes, ses urgences et son utilité sociale. Le titre mortifère ne doit pas rebuter. Il décrit parfaitement la perte de diversité linguistique inscrite non seulement dans la mondialisation et la modernité, mais bien plus tôt déjà dans de grands espaces régionaux ou impériaux. Le sous-titre Les langues menacées et ce qu’elles ont à nous dire renvoie à des positions et à des passages significatifs de l’actualité de cette question et du rôle qu’elle peut jouer dans l’évolution des sociétés. En articulant ces trois approches (le particulier, le général, l’épistémologie), Nicholas Evans endosse rarement les habits de la pleureuse et engage plutôt le lecteur dans une réflexion scientifique et politique sur la diversité linguistique. L’ambiance du livre est celle de la mobilité et du changement (perte, diffusion, bifurcation), de la coexistence et du multilinguisme (apprentissage, combinatoire, stratégie). Evans enseigne à l’Université de Canberra et a travaillé dans les mondes linguistiques australiens et papous à la forte diversité. Son point de vue initial est donc très éloigné de celui d’un lecteur, par exemple ouest-européen, qui aurait naturalisé son monolinguisme d’origine stato-nationale et ferait du régime monolingue à la fois l’expérience linguistique principale du monde et la garante d’un ordre social fonctionnel et modernisateur du progrès. Il est certain que, même dans ces pays qui ont procédé à une unification linguistique poussée, la mondialisation a ramené un multilinguisme réel quoique fortement invisibilisé. Quant aux autres, des petits (le Mali) aux plus grands (l’Inde), l’évolution des politiques linguistiques est significative. Le monolinguisme n’est plus le seul idéal de la modernité. Il y a dans la diversité linguistique du monde et de chacun d’entre nous une part essentielle de la géodiversité.

Babel 2013, éloge de la diversité linguistique vivante.

En Occident, le mythe de Babel a fait de la diversité linguistique une malédiction. Aujourd’hui, une maigre cohorte de grandes langues véhiculaires (anglais, chinois, espagnol, hindi, arabe, portugais, français, russe, indonésien et swahili) sont en forte croissance, une vingtaine d’autres langues nationales dominent leur espace de référence. Ailleurs et en même temps, Evans constate une diversité linguistique toujours considérable, qui n’a été comprise par la modernité que tardivement. Dans le monde aborigène, domine, dit-il, l’idée que « la pluralité des langues est une bonne chose » (p. 22), pluralité qu’il illustre concrètement dans le récit d’un segment de piste chantée, elle-même multilingue (10 langues rencontrées sur 200 kilomètres), faisant de la langue un véritable « passeport » : petitesse des effectifs (quelques centaines), multilinguisme fonctionnel (exogamie, mobilité) et complémentarité symbolique ou usufruitière (entre groupes et dans l’adresse aux lieux). Dans ces zones d’étude, la pluralité linguistique ne vient pas simplement d’un isolement physique et d’une divergence progressive. Dans les petits groupes claniques, la formation de nouvelles langues relève d’une idéologie volontariste de la distinction et « un ou deux personnages influents sont capables à eux seuls d’imposer une nouvelle variante » (p. 30). Mais cette diversité est très inégalement distribuée dans le monde : outre les liens avec les modes de production et les modes étatiques que Grataloup (1996) ou Diamond (1997) ont travaillés sous d’autres angles, Evans relève avec Harmon (1996) une forte corrélation entre diversité linguistique et biodiversité : Amérique centrale et du Sud, Afrique subtropicale, Asie du Sud et du Sud-Est, Mélanésie, Australie et Pacifique Ouest. De nombreux auteurs sont sollicités pour montrer ce qu’apportent la diversité linguistique et, davantage encore, l’interaction entre les langues, modalité qu’une population aborigène nomme ganma (mélange de l’eau douce d’un fleuve avec l’eau salée de la marée). Il s’agit aussi de l’accès aux ressources du savoir traditionnel, connu principalement dans ces seules langues. Ici, le linguiste se doit d’être lui-même multidisciplinaire pour faire sens de la langue qu’il étudie : écologue, géographe, anthropologue, médecin, etc. La langue est continue à son environnement et à sa société.

Une révolution culturelle, la naissance de la linguistique.

Dès le prologue, le linguiste nous a présenté un informateur/professeur et ami, Pat Gabori/Kabararrjinggathi bulthuku, un des derniers locuteurs du kayardild, une langue aborigène du Queensland proche de l’extinction. Cette langue aura vraisemblablement disparu en 2042, centenaire de la déportation du groupe par des missionnaires britanniques : les locuteurs les plus jeunes ont la soixantaine. Pat Gabori meurt à la page 343 du livre. Malgré sa petitesse statistique (moins de deux cents locuteurs historiquement), Evans fait de la langue kayardild et de son ami un fil rouge du livre pour exemplifier « la véritable amplitude de la diversité linguistique au niveau mondial » (p. 7). Le désespoir qui l’envahit à chaque décès de ces derniers locuteurs impose, dit-il, une action scientifique immédiate, il y a urgence de collectage dans cette partie de la « logosphère », l’espace-temps de deux générations avant la grande perte de milliers de petites langues. Il inscrit cette urgence dans l’histoire de sa discipline : la naissance de l’intérêt pour les langues, à travers des figures comme celles du frère Bernardino de Sahagun et de ses élèves mexicains hispanisés, qui produisent, au milieu du 16e siècle, une Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne en nahuatl et castillan, un travail détruit par l’Inquisition en 1570. Il évoque aussi les mutations techniques à travers l’épopée des 1500 disques aluminium que les ethnomusicologues Parry et Lord transportent avec eux en Yougoslavie dans les années 1930. Il nous surprend encore en explorant la diversité des langues des signes (120 langues des signes recensées à travers le monde). Aujourd’hui, dit Evans, citant son collègue Himmelmann, nous avons besoin d’une « linguistique documentaire » (p. 332). Contrairement à la description linguistique classique, il s’agit de compiler et de préserver « les données linguistiques primaires » (ibid.) et de constituer « une archive durable de la langue, utilisable à des fins multiples » (ibid.). Cette linguistique documentaire est conçue ici comme un objet potentiellement infini, bridé par les seules limites du chercheur et des outils de collecte et d’archivage, de la science en marche. Parmi ces fins multiples, ce n’est pas seulement un intérêt économiste (du type accès la connaissance vernaculaire des ressources par les firmes ou la science moderne) qui est perçu, mais bien des éléments cognitifs et esthétiques : modes de pensées, logiques, systèmes de représentation, créativité, poésie. De nombreux exemples de ces apports non occidentaux à la connaissance mondiale par les langues sont donnés de manière détaillée et souvent très belle, tout au long du livre. Le tableau (Figure 1) montre comment l’approche globale est restituée. Et si cela n’est pas écrit tel quel dans le livre, c’est bien l’idée d’une transition linguistique qui est ici suggérée par petites touches, au fil de l’ouvrage.

Une approche du changement linguistique aujourd’hui.

L’idée, suggérée au lecteur, d’une transition linguistique porte d’abord sur la perte de diversité, incontestable et sévère. Dans le nouveau régime linguistique, c’est clair qu’il y aura moins de langues. Toutefois, et ce n’est pas l’objet de son livre, Evans n’explore pas ici les phénomènes de (re)création linguistique, des sociolectes aux créoles. Néanmoins, il aborde bien l’autre aspect de cette transition : la bataille idéologique autour du statut des langues traditionnelles, dites non modernes ou incapables de donner accès à la modernité. L’idéologie du monolinguisme a été contestée depuis les indépendances : nombreuses études montrant les bénéfices cognitifs du multilinguisme, éloges (tout aussi idéologiques) des « polyglottes virtuoses », nouvelles politiques publiques à base scolaire, prolifération médiatique (souvent privée) réduisant l’hégémonie de la langue véhiculaire coloniale, réinventions identitaires, etc. « La préservation à long terme des langues minoritaires implique non seulement la persistance d’une langue, mais la cohabitation de deux langues ou plus » (p. 319). En reprenant la métaphore de la transition linguistique et en l’inscrivant dans les literacy studies, nous voyons qu’un ancien régime à forte diversité fonctionnait sur une idéologie traditionnelle de la diversité volontaire et polyglotte, tandis qu’un nouveau régime à diversité réduite mais stabilisée devrait s’appuyer sur une idéologie du multilinguisme souvent dissymétrique. La période actuelle de transition serait caractérisée par l’idéologie monolingue et la progression rapide des grandes langues véhiculaires ou stato-nationales. Pour discuter l’approche d’Evans à une autre échelle, le cas malien étudié par plusieurs chercheurs de disciplines différentes (Mbodj-Pouye 2007, Morante 2009, Barbe 2012) montre bien la complexité des processus et des politiques linguistiques aujourd’hui engagés. Le français, sociolecte plus que véritable langue officielle postcoloniale, stagne, la diversité linguistique recule fortement, mais au profit du bambara (bamanankan), en réalité du bamakokan, la variante bamakoise du bambara. Seuls le songhaï et le tamashek présentent, pour des raisons différentes, une forte résistance linguistique. À l’opposé, le dogon, une petite langue localisée à forte variance dialectale initiale est excessivement hybridé par le bambara et menacé. En parallèle, et devant le coût cognitif et économique d’une scolarisation initiale en français qui échoue à s’universaliser, l’État malien a entrepris la relocalisation des langues nationales dans le système scolaire : 12 langues nationales y sont devenues langues de scolarisation depuis les années 2000. Mais les écoles privées de la capitale, et la capitale en général, sont les espaces où les classes en langues nationales sont les moins nombreuses. Pourtant, les rappeurs bamakois, souvent étudiants conscientisés et parfaitement francophones, rappent en bambara et le système judiciaire accède lentement au multilinguisme nécessaire à son existence même auprès des justiciables non francophones. Dans le Mali multilingue de 2013, c’est un bricolage généralisé des acteurs et des régimes linguistiques, mais aussi un débat clivé sur la place du français et le mode d’insertion du Mali dans la modernité et la mondialisation. Au même moment, les expatriés chinois apprennent le bambara. En changeant d’échelle, le bambara s’inscrit dans un groupe mandékan de langues intercompréhensibles, qui en fait une langue non seulement malienne, mais ouest-africaine. Nicolas Evans, en travaillant sur d’autres régions du monde, en proposant une lecture multiscalaire des langues (chaque langue pour elle-même, les réseaux de langues, la géodiversité linguistique globale), en appelant à la fois à une linguistique documentaire et à un tournant multilingue, offre au lecteur français une position solide et novatrice, quoiqu’éloignée du régime monolingue local toujours vigoureux.

Bibliographie

Sur la géohistoire

Diamond, Jared. [1997] 2000. De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire. Paris : Gallimard.

Grataloup, Christian. 1996. Lieux d’Histoire. Essai de géohistoire systématique. Montpellier : Reclus/La Documentation française.

—. 2007. Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde. Paris : Armand Colin.

Sur le Mali

Barbe, Frédéric. 2012. « Géographie de la bibliothèque mondiale, les échelles de la littératie. » Thèse de doctorat, Université Rennes 2.

Mbodj-Pouye, Aïssatou. 2007. « Des cahiers au village. Socialisations à l’écrit et pratiques d’écriture dans la région cotonnière du sud du Mali. » Thèse de doctorat, Université Lumière Lyon-II, ESSD.

Morante, Daniele. 2009. Le champ gravitationnel linguistique. Avec un essai d’application étatique – Mali. Paris : L’Harmattan.

Résumé

Science sociale rare et à fort ticket d’entrée, la linguistique dans son interaction avec les autres sciences sociales apporte beaucoup à la connaissance des sociétés — tant d’un point de vue théorique que pour la construction raisonnée de politiques linguistiques. Nicholas Evans, dans un livre riche et innovant, montre les grands pôles de choix linguistique, éloge ou désaveu de la diversité, mais aussi la réalité d’une perte sévère de cette diversité linguistique : la mort de nombreuses petites langues et la nouvelle hiérarchie des grandes langues. Dans cette sorte de transition linguistique mondiale, Evans questionne le rapport de la modernité à la langue et notamment au multilinguisme. Il invite aussi à une préservation patrimoniale de ce qui disparaît.

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Frédéric Barbe, « La linguistique dans la mondialisation, de la perte de diversité aux politiques linguistiques. », EspacesTemps.net [En ligne], Books, 2013 | Mis en ligne le 22 October 2013, consulté le 22.10.2013. URL : https://www.espacestemps.net/en/articles/la-linguistique-dans-la-mondialisation/ ;