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Serendipity.

Contacts par homologie ?

La fabrique des affinités en situation touristique.

Figure 1. Surfeurs et locaux Ă  Praia da Pipa, 1985. Source : Marco Polo Veras, 2010.

La rencontre touristique est souvent apprĂ©hendĂ©e sous l’angle des interactions entre touristes et populations locales – ou hosts et guests (Smith 1989) â€“ en insistant tantĂ´t sur les malentendus (Chabloz 2007) et manipulations (Nuñez 1977), tantĂ´t sur les dĂ©couvertes et connexions positives auxquelles donnent lieu ces rencontres (Jack et Phipps 2005). Dans cet article, partant de l’étude socio-historique d’une station balnĂ©aire du Nordeste brĂ©silien, je m’intĂ©resse Ă  l’évolution des interactions, au long cours, entre des groupes sociaux mis en relation Ă  travers le tourisme, qu’il s’agisse de touristes, de rĂ©sidents locaux, de rĂ©sidents secondaires ou d’entrepreneurs touristiques. Cette vue sur l’histoire longue des relations sociales en contexte touristique amène Ă  considĂ©rer le caractère « transitoire Â», interchangeable dans le temps, de ces identitĂ©s (Sherlock 2001, p. 275) (Simoni 2013, p. 42). En effet, il n’est pas rare que des voyageurs deviennent des habitants de leur destination, voire des travailleurs chevronnĂ©s du tourisme ; que des rĂ©sidents secondaires Ă©tablissent rĂ©sidence permanente sur leur lieu de villĂ©giature ; que des enfants de « locaux Â» reviennent au pays « en touristes Â». En d’autres termes, notre analyse ne porte pas tant sur les relations entre hosts et guests que sur les relations entre hosts et hosts (Stronza 2005), c’est-Ă -dire entre les diffĂ©rents groupes qui composent la station touristique.

Penser le contact culturel en situation touristique.

Parce que le tourisme se nourrit de contrastes et met en relation des milieux sociaux souvent très Ă©loignĂ©s sur le plan Ă©conomique, culturel et linguistique, il est un bon moyen d’observer des situations de « contact culturel Â». Le terme de « contact Â» n’est pas ici envisagĂ© dans une perspective interactionniste, comme un Ă©vènement ponctuel, mais plutĂ´t comme un système de relations objectives qui permettent le rapprochement Ă  long terme de groupes d’individus issus de milieux sociaux très Ă©loignĂ©s (sur le plan Ă©conomique, culturel, linguistique). La notion de contact culturel a surtout Ă©tĂ© discutĂ©e Ă  partir des annĂ©es 1930 pour penser la colonisation (L’Estoile 1997), mais les dĂ©bats qui entourent ce terme peuvent s’avĂ©rer utiles pour penser le tourisme, qui est lui aussi une forme de contact culturel, dont l’interprĂ©tation tombe parfois dans les mĂŞmes travers thĂ©oriques que ceux retenus pour penser la colonisation. L’objectif de ce retour sur la notion de « contact culturel Â» et de « situation coloniale Â» est, dès lors, de tracer un parallèle entre les dĂ©bats anthropologiques sur la colonisation et ceux sur le dĂ©veloppement touristique.

Ă€ l’époque des premiers dĂ©bats anthropologiques sur le contact culturel (annĂ©es 1930-1950), l’analyse des rapports coloniaux Ă©tait envisagĂ©e comme une rencontre entre des « cultures Â», au risque de les considĂ©rer comme des ensembles cohĂ©rents aux contours dĂ©limitables (ex. EuropĂ©ens/Africains, colonisateur/colonisĂ©). L’étude des contacts culturels est gĂ©nĂ©ralement associĂ©e au concept d’acculturation, qui prĂ©tend analyser les emprunts de traits culturels d’une sociĂ©tĂ© Ă  l’autre (Herskovits 1938). Cette acculturation est, dans un premier temps, conçue comme un mouvement Ă  sens unique, dans lequel la puissance dominante impose son mode de vie Ă  la culture dominĂ©e (Courbot 2000). La colonisation est dès lors vue comme un processus d’homogĂ©nĂ©isation, impliquant une dĂ©perdition culturelle du point de vue du colonisĂ© (le terme « dĂ©culturation Â» est parfois avancĂ©) [1]. Ă€ cette vision linĂ©aire, unilatĂ©rale et mĂ©canique du changement social va progressivement se substituer une vision anthropologique, plus dynamique et processuelle.

Dans son cĂ©lèbre article, « La situation coloniale Â», Georges Balandier (1951) propose une lecture diffĂ©rente des rapports sociaux en contexte colonial. Il prĂ©tend tout d’abord que « le contact se fait par le moyen de groupements sociaux – et non entre cultures existantes sous la forme de rĂ©alitĂ©s indĂ©pendantes â€“ dont les rĂ©actions sont conditionnĂ©es de manière interne (selon le type de groupement) et de manière externe Â» (Balandier 1951, p. 23). Ce postulat implique de considĂ©rer la sociĂ©tĂ© coloniale non pas comme une sociĂ©tĂ© composĂ©e de deux ensembles distincts (colons/colonisĂ©s), mais comme un nouvel ensemble social, « comme un complexe, une totalitĂ© Â» (p. 16). Cette remarque nous invite Ă  dĂ©passer la dichotomie host/guest, et Ă  considĂ©rer la totalitĂ© nouvelle que constitue ce que l’on pourrait appeler Ă  notre tour la « situation touristique Â» (Loloum 2015a).

La prise en considĂ©ration des diffĂ©rents groupes sociaux constitutifs de la sociĂ©tĂ© coloniale amène Balandier Ă  considĂ©rer des relations de conflit et de coopĂ©ration qui transcendent l’opposition entre colonisĂ©s et colonisateurs, car relevant davantage d’affinitĂ©s et d’antagonismes de classe que d’oppositions coloniales. Son approche totalisante recèle un principe de symĂ©trie : « le sociologue est tenu d’envisager la sociĂ©tĂ© coloniale et la sociĂ©tĂ© colonisĂ©e en des perspectives rĂ©ciproques Â» (Balandier 1951, p. 23). En faisant cela, Balandier rompt avec un apriori selon lequel le colonisateur serait la principale source de changement dans la situation coloniale, comme si le colonisĂ© n’était qu’un spectateur passif des transformations en cours. Si l’on transpose cette posture aux Ă©tudes du tourisme balnĂ©aire, on retrouve dans un certain nombre de travaux [2] une mĂŞme tendance au regard « diffusionniste Â», qui consiste Ă  considĂ©rer l’évolution des pratiques balnĂ©aires comme un phĂ©nomène exogène, portĂ© par les catĂ©gories sociales dominantes (bourgeois, artistes, prescripteurs culturels) et se diffusant des centres urbains vers la pĂ©riphĂ©rie cĂ´tière. Dans cette optique, le rĂ´le des populations locales dans l’appropriation de ces modes et la mise en place de conditions propices Ă  leur dĂ©veloppement est souvent minimisĂ© (SĂ©bileau 2016) (Loloum 2017).

Le terme de « situation Â» n’est pas non plus anodin. La situation n’est pas employĂ©e au sens « d’action situĂ©e Â» de Goffman (1963), qui relève d’une analyse centrĂ©e sur des interactions immĂ©diates, jugĂ©es significatives en elles-mĂŞmes et faiblement couplĂ©es aux structures sociales, mais plutĂ´t au sens de « l’analyse situationnelle Â» de l’École de Manchester [3] et des « situations Â» de Sartre, entendues comme des opportunitĂ©s conjoncturelles et vĂ©cues de crĂ©ation de l’être : « il n’y a de libertĂ© qu’en situation Â» (Sartre 1943, p. 534). On retrouve ainsi, dans la notion balandiĂ©rienne, une tension entre le dĂ©terminisme structuralo-fonctionnaliste – l’action situĂ©e dans des structures sociales, historiques et territoriales â€“ et l’existentialisme sartrien qui amène Ă  envisager le social « Ă  partir des situations dont il s’engendre : le primat de l’existence conduisant Ă  voir le social et le culturel sous l’aspect de leur production continuelle et non pas seulement des seuls principes selon lesquels ils se dĂ©finissent Â» (Balandier 2002, p. 5). L’intĂ©rĂŞt pour l’étude du tourisme consiste ici Ă  envisager l’influence des structures historiques et sociales sur lesquelles le tourisme prend appui et, en mĂŞme temps, Ă  reconnaĂ®tre toutes les potentialitĂ©s d’innovation et de transformation contenues dans la situation touristique. En faisant cohabiter des groupes très hĂ©tĂ©rogènes, la situation touristique multiplie les occasions de conflits, mais multiplie aussi les possibilitĂ©s d’échange, d’ascension sociale et de mĂ©tissage. C’est dans cette dialectique de reproduction et de changement, de conflit et de coopĂ©ration, que rĂ©side l’intĂ©rĂŞt de cette notion pour penser les configurations sociales dans un lieu touristique.

La prise en compte des différents groupes sociaux constitutifs d’une situation touristique amène donc à considérer les relations de conflit et de coopération qui transcendent la dichotomie entre hosts et guests. Il n’est pas rare, en effet, d’observer dans une même station touristique des conflits fondés sur des antagonismes de classe, de race ou de genre, opposant non pas touristes contre locaux mais bien riches contre pauvres, blancs contre noirs, hommes contre femmes, au-delà des catégories touristiques ou autochtones.

Les homologies structurales et la production de l’enchantement touristique.

Petite station cosmopolite du Nordeste brĂ©silien connue pour ses spots de surf, ses plages et sa vie nocturne, Pipa est un cas intĂ©ressant pour Ă©tudier la cohabitation Ă  long terme entre des groupes sociaux très diffĂ©rents. Pipa est souvent prĂ©sentĂ©e pas ses habitants et ses touristes comme un lieu « magique Â», en raison de ses paysages naturels et de l’esprit bohème qui y règne. « Ici, je me suis tout de suite senti chez moi, c’était quelque chose d’inexplicable Â», m’a confiĂ©, un jour, un rĂ©sident espagnol pour expliquer sa rĂ©cente installation. Ce discours est communĂ©ment Ă©noncĂ© en termes Ă©sotĂ©riques par les nouveaux arrivants pour expliquer leur choix de venir vivre Ă  Pipa, comme en tĂ©moigne ce passage d’un documentaire intitulĂ© Pipa, esquina magnĂ©tica do Brasil – Â« Pipa, carrefour magnĂ©tique du BrĂ©sil Â» â€“ (Barros 2009), donnant la parole Ă  une nĂ©o-rĂ©sidente originaire de SĂŁo Paulo :

« L’homme est un ĂŞtre Ă©lectromagnĂ©tique, c’est dĂ©montrĂ© par de nombreuses Ă©tudes. Un radiesthĂ©siste est venu un jour Ă  Pipa, et sa baguette a fait dzzzoup ! [Avec ses bras, elle dessine un mouvement sec vers le bas]. Je crois beaucoup Ă  l’influence des champs Ă©lectromagnĂ©tiques sur les gens. Dans les annĂ©es 1960, les gens ont commencĂ© Ă  converger vers l’Inde, l’IndonĂ©sie, le PĂ´le Nord, des lieux vraiment Ă©tranges. Et puis ils sont revenus vers le centre. (…) Ici [Ă  Pipa], il y a un vent constant. Comme on est dans la courbe du continent et qu’on n’est pas dans une zone très peuplĂ©e, oĂą il n’y a pas beaucoup “d’âmes pensantes”, ce qui se passe c’est qu’il n’y a pas de fixation du champ Ă©lectromagnĂ©tique. C’est ça qui te fait te sentir aussi libre. D’ailleurs, le danger ici, c’est de « perdre la boussole Â» [pirar, de pirueta]. Les gens deviennent facilement fous ici, ils commencent Ă  tourner autour d’eux-mĂŞmes… Â» (extrait du documentaire Pipa, esquina magnĂ©tica do Brasil, 2009)

La « magie de Pipa Â» est ainsi attribuĂ©e au « magnĂ©tisme de la terre Â», Ă  « l’esprit de libertĂ© Â» de ses dĂ©couvreurs hippies et Ă  « l’authenticitĂ© Â» de sa population locale. La notion d’homologie structurale peut ĂŞtre ici mobilisĂ©e pour tenter d’expliquer les affinitĂ©s culturelles qui se nouent entre les groupes sociaux constitutifs d’une station touristique. On entend par homologie structurale la correspondance, terme Ă  terme, existant entre des Ă©lĂ©ments sociaux et permettant la rencontre entre une attente et sa rĂ©alisation. C’est cette adĂ©quation sociologique, issue de l’équivalence relative des positions ou des croisements de trajectoires sociales, qui règle les Ă©changes et les accords entre les individus et rend possible l’ajustement entre des attentes rĂ©ciproques (Bourdieu 1992). Ă€ rebours des discours touristiques Ă©noncĂ©s sur le registre de « l’enchantement Â» (RĂ©au et Poupeau 2005) ou du « coup de foudre Â» (Bourdieu 1984, p. 162), l’analyse des trajectoires et des relations objectives entre les agents peut rĂ©vĂ©ler les fondements sociologiques de ce que Pierre Bourdieu compare souvent Ă  une « orchestration Â» ou une « harmonie préétablie Â» (Bourdieu 1984). Ă€ la suite de Bourdieu, Olivier Roueff qualifie, quant Ă  lui, les homologies structurales de « magie sociale sans magicien Â» : « tout aussi invisibles et nĂ©anmoins constitutives de la rĂ©alitĂ© de l’espace social, [les homologies] se substituent Ă  l’évidence des affinitĂ©s Ă©lectives et des coalitions d’intĂ©rĂŞts explicites Â» (Roueff 2013, p. 157).

Pour Bertrand RĂ©au (2007), ce mĂŞme principe peut permettre d’expliquer l’émergence de nouvelles formules de loisir qui dĂ©couleraient, selon lui, d’une convergence de goĂ»ts et d’attentes – d’un « bricolage rĂ©ussi Â» (RĂ©au 2007, p. 68) â€“ entre des inventeurs et un public. Dans le cas de l’invention du Club Med par exemple, il montre que c’est la rencontre entre, d’une part, la nĂ©cessitĂ© pour des agents Ă  fort capital de s’inventer de nouvelles voies d’autopromotion sociale lorsque les dĂ©bouchĂ©s professionnels ordinaires apparaissent saturĂ©s (autrement dit, la nĂ©cessitĂ© de se reclasser) et, d’autre part, les attentes de touristes cherchant Ă  imiter les goĂ»ts « prĂ©curseurs Â» des avant-gardes bourgeoises qui sont au principe du succès des clubs de vacances. En d’autres termes, l’invention du Club Med dĂ©coulerait d’une rencontre par homologie entre les trajectoires de reclassement des avant-gardes bourgeoises et les stratĂ©gies de distinction des touristes. De façon analogue, on peut Ă©tendre cette analyse au-delĂ  des relations entre offre et demande, entre entrepreneurs touristiques et touristes, pour interroger les relations, avec les entrepreneurs et les populations locales, d’une station touristique, autrement dit mobiliser l’analyse des homologies structurales pour comprendre les accords et dĂ©saccords entre Ă©lĂ©ments sociaux dans un mĂŞme territoire touristique, au-delĂ  des affinitĂ©s personnelles et des collusions d’intĂ©rĂŞts.

Il ne faut pas voir les homologies comme un mĂ©canisme automatique d’ajustement, mais plutĂ´t comme un « espace de possibles entre des agents situĂ©s sur des trajectoires croisĂ©es Â» (Roueff 2013, p. 157). Il y a un risque, en effet, Ă  se persuader a posteriori de logiques immuables et invisibles, Ă  trouver des causes profondes au rapprochement sans passer par l’analyse empirique des rapports objectifs et des interactions concrètes. Il convient, par consĂ©quent, de souligner le rĂ´le crucial des intermĂ©diaires, qui agissent comme des facilitateurs entre agents sociaux et qui peuvent concrĂ©tiser l’espace des possibles formĂ© par homologies structurales.

MĂ©thodologiquement, l’analyse des homologies structurales implique de considĂ©rer de façon symĂ©trique les deux cĂ´tĂ©s de la rencontre, en prenant en compte les conditions du « contact Â» mais aussi les trajectoires biographiques et collectives des agents impliquĂ©s, et leurs univers sociaux d’origine. Alors que l’étude de trajectoires et des milieux d’origine permet d’identifier les ressources spĂ©cifiques (capital culturel, Ă©conomique, social) et les contraintes objectives pesant sur les individus, la restitution des conditions concrètes de la rencontre permet de rendre compte des aspirations collectives et des significations attachĂ©es Ă  ce rapprochement. L’enquĂŞte se concentre sur la rencontre entre deux groupes sociaux dans les annĂ©es 1970-80, c’est-Ă -dire aux dĂ©buts du tourisme Ă  Praia da Pipa : d’un cĂ´tĂ© des rĂ©sidents autochtones, originaires de Pipa (ou de la proche rĂ©gion), issus d’un milieu populaire rural composĂ© de petits agriculteurs et de pĂŞcheurs, et de l’autre d’anciens surfeurs, hippies ou voyageurs pionniers issus de milieux favorisĂ©s et urbains, ayant dĂ©couvert Pipa Ă  l’occasion d’excursions de loisir, avant de s’y Ă©tablir progressivement pour devenir Ă  leur tour des acteurs du dĂ©veloppement touristique de la station balnĂ©aire. L’étude repose sur une dizaine d’entretiens semi-directifs avec des individus issus de ces deux groupes, complĂ©tĂ©s par une revue de littĂ©rature permettant de contextualiser le dĂ©veloppement de la station au regard des transformations sociales Ă  l’œuvre, Ă  cette Ă©poque, dans les milieux de la pĂŞche et de l’agriculture, et parmi la jeunesse contre-culturelle brĂ©silienne. Elle a Ă©tĂ© menĂ©e entre 2010 et 2015, dans le cadre d’une thèse d’anthropologie cherchant Ă  comprendre la place du dĂ©veloppement touristique dans une rĂ©gion marquĂ©e par l’hĂ©ritage des plantations sucrières (Loloum, 2015b).

Les « surfeurs Â», hĂ©ritiers urbains dĂ©surbanisĂ©s.

L’arrivĂ©e des premiers surfeurs Ă  Pipa dans les annĂ©es 1970 ouvre la voie Ă  un tout nouveau type de relations sociales pour les populations du littoral. Ă€ l’époque, Pipa Ă©tait encore un village de paysans-pĂŞcheurs relativement isolĂ©, entourĂ© de plantations de canne Ă  sucre, de sitios (petites fermes agricoles) et de fazendas (grandes propriĂ©tĂ©s d’élevage). Comme dans beaucoup de villages du Nordeste, les sociabilitĂ©s rurales sont encore très marquĂ©es par le patronage et l’autoritarisme, hĂ©ritĂ©s de l’époque coloniale et postcoloniale (Garcia 1989). Le style non-conformiste de ces jeunes surfeurs, voyageurs bourgeois venus des grandes mĂ©tropoles brĂ©siliennes, contraste très nettement avec le conservatisme rural de l’époque. Bien qu’ils soient originaires d’un tout autre monde social que celui des villageois pĂŞcheurs, ils parviennent Ă  nouer avec eux une affinitĂ© Ă©troite et singulière, bien diffĂ©rente de l’amitiĂ© très hiĂ©rarchique qui liait les familles autochtones aux premiers « estivants Â» (veranistas). Ces derniers, issus de l’élite sucrière environnante, frĂ©quentaient le bord de mer depuis le dĂ©but du 20e siècle (Simonetti 2012). Un enseignant autochtone, fils d’un ancien leader communautaire, raconte que « les estivants se prenaient un peu pour les maĂ®tres des lieux, comme si Pipa Ă©tait leur jardin et nous leurs enfants… Â» (Francisco, enseignant, natif de Pipa).

Les surfeurs semblent moins se formaliser des distinctions de statut. Ils sont jeunes, mobiles et participent d’une contre-culture en opposition au conservatisme, particulièrement prĂ©gnant en ces temps de dictature militaire. C’est autant le goĂ»t de l’aventure que l’économie de moyens qui les poussent vers cette proximitĂ© avec les villageois : « C’était la bonne Ă©poque. On Ă©tait insouciants. Un jour on dormait chez l’habitant, un autre Ă  la belle Ă©toile… On n’avait pas grand-chose en poche mais on savait vivre… Â» (Claudio, ancien surfeur, restaurateur, originaire de Rio de Janeiro). Alors que les estivants traditionnels dĂ©barquent chargĂ©s de bagages et de riches denrĂ©es pour tenir confortablement durant tout l’étĂ©, les surfeurs eux voyagent lĂ©gers, Ă©quipĂ©s tout au plus d’une planche de surf et d’un sac Ă  dos (Veras 2010). Ils ne viennent pas en famille pendant les grandes vacances, comme les villĂ©giateurs, mais plutĂ´t entre amis, pendant les longs week-ends et autres congĂ©s prolongĂ©s qu’offre la vie estudiantine. Au dĂ©but, ils campent indiffĂ©remment sous les auvents des villas des estivants (vides la plupart du temps), dans leurs voitures, dans les jardins des natifs, voire Ă  mĂŞme la plage (Figure 2). L’absence de vol est souvent Ă©voquĂ©e pour illustrer l’esprit « d’harmonie Â» rĂ©gnant entre natifs et surfeurs : « Ici, tu pouvais dormir avec la voiture ouverte, il n’y avait personne qui ne touchait Ă  rien. Ă€ l’époque, il n’y avait pas de vol Â» (Dona Domitila, cuisinière native de Pipa).

Les surfeurs occupent une position sociale intermĂ©diaire entre estivants et locaux, qui se traduit par une capacitĂ© Ă  naviguer entre ces deux mondes : d’origine sociale privilĂ©giĂ©e, formĂ©s dans les mĂŞmes lycĂ©es (bien cotĂ©s) que les enfants de l’élite sucrière, ils sont sociologiquement proches des premiers, mais culturellement fascinĂ©s par le mode de vie des seconds.

Figure 2 : Camping en bord de mer en 1987. Source : Marco Polo Veras, 2010.

Dans les annĂ©es 1980, la dissĂ©mination du nom de Pipa parmi les surfeurs attire de nouveaux publics, moins intĂ©ressĂ©s par le surf que par la beautĂ© des paysages, le cadre de vie et « l’authenticitĂ© Â» de la population locale. « Pipa Ă©tait un tout petit village quand je suis arrivĂ©, les gens se dĂ©plaçaient Ă  dos de mulet, les gens vivaient encore de la pĂŞche. C’était un petit paradis… Â», tĂ©moigne Luiz Henrique, un hĂ´telier originaire de SĂŁo Paulo, installĂ© dans les annĂ©es 1980. Cette deuxième vague d’arrivants est composĂ©e de personnes intĂ©ressĂ©es Ă  s’installer Ă  Pipa et vivre du tourisme, Ă  l’issue d’une reconversion professionnelle, comme Luiz Henrique, anciennement ingĂ©nieur agronome, promis Ă  une brillante carrière dans l’agro-industrie, dans le Sud du pays, avant de finalement « suivre son rĂŞve Â» dans le Nordeste. Il s’agit aussi d’anciens surfeurs revenant sur leurs itinĂ©raires de vacances, gĂ©nĂ©ralement en couple, avec l’ambition de s’installer et les moyens d’y parvenir. Issus de milieux favorisĂ©s, ils disposent non seulement d’un capital financier, obtenu auprès de leur famille ou au cours d’expĂ©riences de travail antĂ©rieures, mais aussi d’une « sensibilitĂ© culturelle Â» particulière, un style de vie « alternatif Â» et « raffinĂ© Â» qu’ils vont pouvoir investir dans le tourisme et l’hĂ´tellerie [4] (RĂ©au 2011, p. 120). Contre l’illusion d’une reconversion racontĂ©e sur le registre du « coup de tĂŞte Â» ou de la seule volontĂ© individuelle, les entretiens suggèrent qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© d’un processus long et coĂ»teux en ressources (financières, sociales et culturelles).

Un ancien surfeur, aujourd’hui propriĂ©taire d’un hĂ´tel Ă  Pipa, dĂ©crit ces jeunes entrepreneurs de style de vie comme des « rĂŞveurs Â», dont la motivation n’est pas tant d’investir que de trouver une « qualitĂ© de vie Â», Ă  l’image de ce restaurateur allemand connu sous le nom de « Yahoo Â» :

« Eux, ils voulaient vivre ici, vivre ! Ce n’étaient pas des investisseurs. Je crois que le premier qui est venu investir avec un style de vie, mais avec de l’argent, c’est Yahoo. Yahoo Ă©tait un Allemand mariĂ© avec une mineira, Zora. Il avait habitĂ© Ă  San Francisco et il faisait partie de cette secte indienne (Osho). (…) Ils ont fait un restaurant et ils l’ont appelĂ© « Yahoo Â», en hommage Ă  leur secte. C’est Ă  partir de lĂ  que les gens ont commencĂ© Ă  l’appeler Yahoo. Son restaurant Ă©tait un restaurant de la qualitĂ© des restaurants de Natal, mais Ă  Pipa. Donc il est venu avec de l’argent, mais avec un style de vie, pas pour l’argent. Le restaurant c’était juste pour se maintenir Â» (Heitor, hĂ´telier Ă  Pipa, originaire de Rio de Janeiro).

Pour eux, la « simplicitĂ© Â» des habitants locaux n’est pas vue comme une marque d’infĂ©rioritĂ©, mais plutĂ´t comme une forme « d’authenticitĂ© Â». C’est d’ailleurs cet art de vivre villageois qu’ils semblent ĂŞtre venus chercher. Il incarne l’anti-modèle de la ville impersonnelle et chaotique. Sociologiquement, les surfeurs et leurs successeurs s’apparentent Ă  ce que l’anthropologue Michel MariĂ© qualifie « d’hĂ©ritiers urbains Â» :

« Ce sont des gens de la ville qui s’investissent sur la campagne des origines et qui, très souvent en situation de promotion sociale, trouvent dans le retour Ă  la campagne les signes de leur nouveau pouvoir social. (…) Entre ces gens-lĂ  et les habitants s’instaure un type de rapport “syncrĂ©tique”. Et mĂŞme si s’opère progressivement un certain glissement des groupes porteurs d’identitĂ© et de territoire (des habitants aux rĂ©sidents) et des valeurs qu’ils vĂ©hiculent (du territoire anthropomorphique du paysan aux valeurs de paysannitĂ© urbaine), la permanence d’une mĂ©moire collective et la continuitĂ© des reprĂ©sentations de l’espace sont assurĂ©es par la prĂ©dominance de ce rapport entre hĂ©ritiers urbains et sociĂ©tĂ© rurale Â» (MariĂ© 1982, p. 26)

Cette entente initiale entre surfeurs et locaux est encore perceptible aujourd’hui dans la station touristique, qui a en partie gardĂ© non seulement la marque de l’esprit bohème des premiers temps, mais aussi son jeitinho nativo [5] (sa « touche locale Â») et une bonne partie de la population locale, qui a su rĂ©sister aux tentations du dĂ©part. Bien qu’il existe quelques hĂ´tels de grand standing, il s’agit toujours de petits ou moyens Ă©tablissements, ne dĂ©passant que rarement la cinquantaine d’unitĂ©s hĂ´telières. Cette forme d’intĂ©gration se retrouve Ă©galement dans la variĂ©tĂ© des styles sociaux et culturels (musicaux, culinaires, touristiques, etc.) prĂ©sents dans la station, qui cohabitent bon an mal an dans le tissu dense de ce village rural devenu station balnĂ©aire internationale en Ă  peine trente ans (Loloum 2015a) (Loloum 2016). La rue principale de Pipa est une bonne illustration du « couplage de densitĂ© et de diversitĂ© Â» (Stock et Lucas 2012, p. 17) dont sont faits beaucoup de lieux touristiques. L’Avenue BaĂ­a dos Golfinhos n’a jamais Ă©tĂ© « planifiĂ©e Â», ni rĂ©ellement amĂ©nagĂ©e par la commune, si bien que le village s’est constituĂ© autour d’une artère centrale initialement construite pour le passage de chevaux et de calèches, et qui n’a cessĂ© de se rĂ©trĂ©cir sous la pression de l’urbanisation spontanĂ©e, alors mĂŞme que le village grossissait et, avec lui, le trafic routier. Ce processus explique la forte densitĂ© du centre-ville, qui constitue sans conteste un attrait pour les visiteurs, satisfait de pouvoir trouver dans cette rue un concentrĂ© du village ancestral et des cultures qu’il a adoptĂ©es. Les constructions irrĂ©gulières (appelĂ©es puxadinhos) ont peu Ă  peu empiĂ©tĂ© sur la chaussĂ©e, sacrifiant ainsi les trottoirs, rĂ©duits Ă  peau de chagrin et qualifiĂ©s Ă  juste titre de « trottoirs Ă  rat Â» (calçada de rato). L’activitĂ© commerciale de Pipa se concentre sur cette avenue oĂą se succèdent petites boutiques, supĂ©rettes et galeries d’art, agences immobilières et touristiques, bars et restaurants de qualitĂ© et d’origine des plus variĂ©es : de la pizzeria italienne Ă  la churrascarĂ­a argentine, en passant par la crĂŞperie bretonne. Bien que la majoritĂ© des anciens habitants autochtones aient Ă©tĂ© poussĂ©s Ă  s’installer Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la ville ou dans des villages voisins, du fait de l’enchĂ©rissement de l’immobilier, certaines familles ont su garder la maĂ®trise de leur patrimoine foncier, initier de petits commerces urbains et maintenir leur maison dans le centre (Figure 3).

Figure 3 : à droite, la maison d’une famille autochtone s’étant maintenue dans le centre malgré l’avancée des commerces touristiques. Photographie de l’auteur, 2014.

Paysans-pêcheurs dépaysannés et élites émergentes.

La population locale n’est pas restĂ©e passive face Ă  l’émergence du tourisme dans les annĂ©es 1970-80. Les populations du littoral connaissent d’importants changements entre 1940 et 1970 : dĂ©clin des plantations sucrières traditionnelles, modernisation de l’agriculture et de la pĂŞche, essor du commerce, dĂ©veloppement des politiques publiques (statut des travailleurs ruraux et des travailleurs de la mer, droit Ă  la retraite, soutien Ă  la pĂŞche artisanale, politiques de dĂ©veloppement agricole, etc.). Ces Ă©volutions facilitent l’émergence de « petits patrons Â» et de nouvelles notabilitĂ©s locales parmi les communautĂ©s cĂ´tières (Lanna 1995). L’amĂ©lioration des techniques et les subventions agricoles contribuent Ă  valoriser les terres cĂ´tières, autrefois dĂ©volues Ă  l’agriculture vivrière.

La pĂ©riode d’hyperinflation que connaissait le BrĂ©sil dans les annĂ©es 1980 permettait Ă  quelques individus ayant le sens des affaires de grimper très rapidement dans la hiĂ©rarchie Ă©conomique locale. La plantation de cocotiers est devenue, par exemple, une activitĂ© doublement rentable, non seulement pour la production de noix de coco, mais aussi parce que les plantations permettent de justifier lĂ©galement d’un usufruit durable de la terre, prĂ©alable juridique Ă  l’acquisition des droits de propriĂ©tĂ© par « usucapion [6] Â». Ainsi, certains individus vont faire du cocotier un instrument d’appropriation juridique des terrae nullius (« terres sans maĂ®tres Â»), Ă  l’image de JosĂ© do HemetĂ©rio da Costa, un petit agriculteur connu pour avoir Ă©tĂ© l’un des premiers « visionnaires Â» Ă  investir dans le foncier :

« Ă€ l’époque, il y avait trois manières d’obtenir de la terre : l’achat, la donation ou l’appropriation pure et simple (…) Le père de l’ancien maire Valmir [JosĂ© do HemetĂ©rio] Ă©tait expert pour s’approprier la terre (…) Ă€ l’époque, la terre ne coĂ»tait presque rien. Parfois il arrivait que le terrain appartienne Ă  une personne, et les arbres Ă  une autre personne. Mais la terre ça n’était pas grand-chose, ce qui lui donnait de la valeur, c’était ce que tu mettais dessus. La plupart du temps, c’était des cocotiers. Si tu voulais construire ta maison, tu devais acheter les cocotiers qu’il y avait sur le terrain. Alors ce qu’il faisait, il plantait des cocotiers, ou les achetait, et prenait possession des terrains comme ça. Il a mĂŞme fait ça sur la Colline de Pipa (O Morro)… ça aussi ça a Ă©tĂ© toute une histoire ! (…) Au bout d’un moment, il a eu assez d’argent pour acheter de la terre. Il faisait les deux, il achetait un terrain un peu en dehors de la ville, et puis il faisait courir la clĂ´ture jusqu’au fond… Il a achetĂ© pas mal de terrains Ă  ma famille (…) C’était un visionnaire Â» (Francisco, enseignant, natif de Pipa).

Aujourd’hui, les Costa sont une puissante famille et les trois fils sont tous des leaders politiques incontournables du municipe : ValdenĂ­cio Costa a Ă©tĂ© maire de 2013 Ă  2017, Valmir Costa l’a Ă©tĂ© Ă  deux reprises avant lui, Walter a Ă©galement Ă©tĂ© secrĂ©taire municipal et conseiller de ses frères. Outre ses nombreux terrains, JosĂ© do HemetĂ©rio a longtemps Ă©tĂ© le seul propriĂ©taire de jeep de Pipa, un avantage qui lui permettait de commercialiser le poisson et d’importer divers produits manufacturĂ©s depuis Natal, la capitale. Alors que le transport de poisson Ă©tait autrefois assurĂ© Ă  dos de mulets, les propriĂ©taires de jeep sont rapidement devenus des intermĂ©diaires obligĂ©s du nĂ©goce. Celui qui disposait d’un vĂ©hicule possĂ©dait gĂ©nĂ©ralement un petit commerce pour vendre les produits acquis Ă  la capitale. Les vĂ©hicules permettaient Ă©galement de prĂŞter assistance aux habitants en cas d’urgence ou de maladie, un service qui rendait la population redevable des propriĂ©taires de jeep, qui s’avançaient de facto en bonne place pour concourir en politique.

C’est le cumul d’activitĂ©s qui permet aux « petits patrons Â» de percer. Antonio Pequeno, autre propriĂ©taire d’une petite fazenda aux abords de Pipa, Ă©tait Ă  la fois agriculteur et propriĂ©taire de bateau, avant de devenir le premier adjoint de police. Il disposait Ă©galement d’une « Ă©cluse Ă  poisson Â» (curral de peixe), fabriquĂ©e Ă  base de piquets de bois plantĂ©s dans les baies de Pipa (Figure 4). La possession d’un curral de peixe Ă©tait, lĂ  encore, un vecteur de diffĂ©renciation sociale et un capital. Dans les annĂ©es 1960, c’est le dĂ©veloppement de la pĂŞche Ă  la langouste, activitĂ© très lucrative pour la rĂ©gion, qui permet Ă  certains travailleurs locaux de s’enrichir, avec l’arrivĂ©e d’entreprises industrielles tournĂ©es vers l’exportation.

À cela s’ajoute un processus de renforcement des institutions municipales, qui permet à cette bourgeoisie émergente d’asseoir son pouvoir. Dans les années 1960, de nombreux territoires profitent d’une politique nationale favorable au municipalisme pour s’autonomiser (Matsumoto, Franchini et Mauad 2012). La création de la municipalité de Tibau do Sul en 1963 éloigne les habitants de Pipa de la tutelle politique de l’oligarchie de Goianinha, fief du pouvoir sucrier voisin, qui concentrait jusqu’alors les compétences municipales.

Figure 4 : Antonio Pequeno (à gauche) devant son écluse à poisson. Source : Archives digitales du NEP, 2011.

Les paysans-pêcheurs que rencontrent les touristes surfeurs dans les années 1970 n’ont donc plus grand-chose à voir avec ceux rencontrés par les premiers villégiateurs aristocrates au début du siècle. Il s’agit d’une population beaucoup plus autonome économiquement et politiquement, en phase d’ascension sociale et en partie libérée des liens de dépendance personnelle vis-à-vis de l’aristocratie rurale, du fait de son éloignement relatif des centres de production sucrière.

Un terreau propice Ă  la rencontre.

Cette autonomie relative confère aux paysans-pĂŞcheurs de Pipa un statut analogue aux « paysans marginaux Â» dĂ©crits par Eric Wolf (1974), une catĂ©gorie Ă©mergente qualifiĂ©e de subversive. La « marginalitĂ© Â» des paysans dĂ©crits par Wolf se manifeste simultanĂ©ment par une instabilitĂ© Ă©conomique et une indĂ©pendance politique. Ce sont ces deux facteurs qui ont pu constituer un terreau favorable Ă  l’émergence de mouvements paysans. De façon analogue, on pourrait argumenter que c’est la situation d’instabilitĂ© Ă©conomique et d’autonomisation politique des habitants de Pipa qui a pu faire le lit d’un accueil favorable au tourisme, mais aussi contribuer Ă  rĂ©guler ses excès. Le tourisme Ă  Pipa se caractĂ©rise encore par une forte prĂ©dominance des Ă©tablissements de petite taille (auberges, B&B, pousadas). Les premiers investisseurs touristiques durent en effet cohabiter avec une communautĂ© certes plus pauvre que la plupart d’entre eux, mais suffisamment autonome Ă©conomiquement (Ă  travers les revenus du commerce, de la pĂŞche, de l’agriculture) et politiquement (grâce Ă  la municipalisation) pour ne pas tout sacrifier aux acheteurs Ă©trangers. Ce mixte de prĂ©caritĂ© Ă©conomique et d’autonomie politique a sans doute aussi contribuĂ© Ă  l’émergence d’une Ă©thique comportementale particulière, le jeitinho nativo, Ă  mi-chemin entre la rĂ©vĂ©rence du travailleur rural dominĂ© et la fière insoumission du paysan-pĂŞcheur indĂ©pendant. On peut ainsi retenir l’idĂ©e de Michel MariĂ© (1982), selon laquelle le dynamisme d’une sociĂ©tĂ© locale joue un rĂ´le primordial dans le dĂ©veloppement du tourisme :

« Ce faisant, il devenait difficile de concevoir le changement (ou ce qu’on appelle progrès) comme Ă©tant un phĂ©nomène simple et linĂ©aire. On devait au contraire faire preuve d’une beaucoup plus grande subtilitĂ© et l’apprĂ©hender comme la rencontre souvent laborieuse d’élĂ©ments tensionnels – techniques et sociĂ©tĂ©s locales â€“ qui avaient Ă  se frotter les uns aux autres avant que, dans le meilleur des cas, par concessions et par adaptations rĂ©ciproques, chacun d’eux puisse s’accorder aux autres. En d’autres termes, rien de tel qu’une sociĂ©tĂ© locale forte pour faire correctement du tourisme ! Â» (MariĂ© 1982, p. 188).

Toutes les communautĂ©s du littoral n’étaient pas Ă©gales face au tourisme. Le cas de SibaĂşma, une communautĂ© d’afro-descendants situĂ©e Ă  moins de 6km de Pipa, est intĂ©ressant pour se rendre compte de la variabilitĂ© des configurations littorales. Ă€ la diffĂ©rence des habitants de Pipa, les « noirs de SibaĂşma Â», comme les appelaient encore il y a peu les habitants de Pipa, ne sont pas tant des descendants de paysans-pĂŞcheurs que des descendants d’esclaves et de moradores des plantations [7], contraints depuis des gĂ©nĂ©rations Ă  « baisser la tĂŞte Â» au passage des grands propriĂ©taires fonciers (Lins et Loloum 2012). LĂ -bas, le tourisme s’est peu dĂ©veloppĂ© du fait de l’emprise des fazendeiros (Ă©leveurs grands propriĂ©taires) sur le territoire et de la dĂ©sorganisation de la communautĂ© locale, qui souffre d’un manque de leadership et de graves problèmes d’exclusion sociale (pauvretĂ©, analphabĂ©tisme, chĂ´mage) [8]. En revanche, la spĂ©culation immobilière est allĂ©e bon train et plusieurs lotissements rĂ©sidentiels de grande envergure ont commencĂ© Ă©merger ces dernières annĂ©es, Ă  l’initiative des fazendeiros. C’est avec ces grands propriĂ©taires installĂ©s Ă  la capitale qu’ont dĂ» nĂ©gocier les investisseurs dĂ©sireux de s’implanter Ă  SibaĂşma, non pas avec des petits chefs locaux, par ailleurs incapables de s’imposer comme interlocuteurs lĂ©gitimes (Lins et Loloum 2012). Voici ce que relate un ancien surfeur, aujourd’hui propriĂ©taire d’un magasin de vĂŞtements Ă  Pipa, lorsque je lui demande son avis sur SibaĂşma et les raisons de ce dĂ©calage de dĂ©veloppement entre les deux lieux, malgrĂ© la beautĂ© Ă©quivalente de ses plages :

« SibaĂşma, c’est compliquĂ©. DĂ©jĂ  pour y accĂ©der, avant c’était la croix et la bannière, il fallait couper Ă  travers la forĂŞt ou alors faire le tour par la grande route. Et ça ne fait pas si longtemps qu’il y a la route, tu sais. Ça se ressent dans la mentalitĂ© des gens. Les gens sont craintifs lĂ -bas. C’est sĂ»rement liĂ© au fait que c’était une communautĂ© d’esclaves… C’est difficile de travailler avec eux, ils te demandent toujours quelque chose, ils ne sont pas fiables. C’est compliqu酠» (Mangal, ancien surfeur, commerçant, originaire de SĂŁo Paulo).

Les difficultĂ©s structurelles de SibaĂşma se traduisent ainsi par un climat social tendu, marquĂ© par les conflits interpersonnels et la dĂ©tresse Ă©conomique, peu engageant pour de jeunes entrepreneurs « bohèmes Â». Par contraste, la bonne santĂ© relative de l’économie locale de Pipa, avant mĂŞme l’arrivĂ©e du tourisme (du fait notamment de la modernisation de la pĂŞche et de l’agriculture), et l’ascension sociale de certains groupes d’individus a pu instaurer un climat plus propice Ă  la rencontre, Ă  des relations dĂ©sintĂ©ressĂ©es entre locaux et surfeurs, mais aussi faciliter des relations commerciales plus sereines.

La structure foncière de Pipa peut Ă©galement contribuer Ă  expliquer le type de publics et d’entrepreneurs qui s’y sont installĂ©s. Les sols sablonneux et peu fertiles des alentours de Pipa n’ont en effet jamais suscitĂ© l’intĂ©rĂŞt des grands propriĂ©taires agricoles, ni fait l’objet d’importants remembrements. Les terres de Pipa sont donc longtemps restĂ©es des « terres sans maĂ®tres Â», au statut juridique incertain. L’absence de latifundio a sans doute constituĂ© un frein Ă  l’arrivĂ©e de grands groupes capitalistes et Ă  l’introduction de grands complexes hĂ´teliers. La fragmentation foncière et l’« agencĂ©itĂ© Â» des habitants locaux ne pouvaient ainsi donner lieu qu’à un tourisme d’immersion, composĂ© de petites structures hĂ´telières fortement intĂ©grĂ©es au village. L’entrepreneur touristique qui souhaitait s’y installer devait se montrer quelque peu « aventureux Â», ĂŞtre prĂŞt Ă  s’immiscer dans les rĂ©seaux locaux pour accĂ©der aux ressources territoriales. Il y avait en ce sens une certaine adĂ©quation entre les dispositions foncières de Pipa (fragmentaires, informelles) et les dispositions sociales des nouveaux arrivants, en quĂŞte de petits espaces prĂ©servĂ©s et prĂŞts Ă  nĂ©gocier longuement pour y accĂ©der. Ce sont ces contraintes structurelles – sociologiques et foncières â€“ qui ont pu induire une sĂ©lection des catĂ©gories de population s’installant dans une station balnĂ©aire.

Conclusion.

L’hypothèse des homologies structurales tente ici d’expliquer les affinitĂ©s entre des « paysans dĂ©paysannĂ©s Â» (Chamboredon 1980) et des « urbains dĂ©surbanisĂ©s Â» (MariĂ© 1982). Elle laisse entendre que surfeurs et locaux, aussi Ă©loignĂ©s soient-ils socialement, avaient certaines prĂ©dispositions pour s’accorder. Entre une avant-garde bourgeoise en voie de reclassement, et des petits notables Ă©mergents en ascension sociale, il existait un terreau propice Ă  la rencontre. C’est ce rapprochement structural entre les dominĂ©s des dominants (les jeunes surfeurs) et les dominants des dominĂ©s (les petits notables autochtones) qui aurait créé les possibilitĂ©s d’une entente, comme s’il avait fallu deux piliers inclinĂ©s l’un vers l’autre, telles les deux arches d’un mĂŞme pont, pour soutenir la dynamique touristique.

On pourrait Ă©tendre ce raisonnement Ă  d’autres situations de contact. On a eu l’occasion, en d’autres circonstances, d’observer ce type de processus homologique dans le cadre d’échanges Ă©conomiques entre investisseurs Ă©trangers (Espagnols, Portugais) et BrĂ©siliens pendant la pĂ©riode du boom immobilier-touristique des annĂ©es 2000 (Loloum 2018, Ă  paraĂ®tre). On a constatĂ© que les diffĂ©rences de statut et de position sociale des acteurs semblaient plus dĂ©terminantes pour comprendre le fonctionnement du marchĂ© que les oppositions nationales. L’analyse de l’offre immobilière-touristique internationale rĂ©vèle, en effet, un champ immobilier divisĂ© entre, d’un cĂ´tĂ©, un pĂ´le composĂ© de petits entrepreneurs « pionniers Â», amateurs bien souvent, disposĂ©s Ă  la prise de risque, prĂŞts Ă  nouer des alliances sur le tas avec les agents Ă©conomiques locaux et Ă  traiter en personne avec les administrations locales [9] ; et de l’autre un pĂ´le de big players, constituĂ© de grands constructeurs brĂ©siliens, en lien permanent avec les dirigeants rĂ©gionaux et nationaux, et avec des groupes immobiliers Ă©trangers associĂ©s au capital financier international [10]. Autrement dit, les petits investisseurs Ă©trangers semblent tendanciellement attirĂ©s vers les petits entrepreneurs brĂ©siliens pour nouer des partenariats, tandis que, pour faire affaire avec les grands investisseurs financiers internationaux, ils s’adressent prioritairement aux entreprises immobilières dominantes du marchĂ© brĂ©silien, dĂ©jĂ  en partie financiarisĂ©es (grands constructeurs, grands promoteurs immobiliers prĂ©sents dans les mĂ©tropoles). Ce constat renvoie Ă  l’hypothèse de Dezalay et Garth (2002), selon laquelle les espaces Ă©conomiques internationaux se construiraient par homologie structurale entre acteurs nationaux. Dans l’ouvrage La mondialisation des guerres de palais, Dezalay et Garth Ă©mettent l’hypothèse que c’est l’« homologie structurale Â» entre les positions sociales des Ă©lites politiques dans leurs espaces nationaux respectifs qui conditionne la rĂ©ussite ou l’échec de l’exportation d’un modèle [11]. L’internationalisation, Ă  la diffĂ©rence du « transnational Â», ne signifie pas pour ces auteurs l’annulation des enjeux nationaux, mais bien une coĂŻncidence Ă  un niveau supranational de luttes de champs nationalement ancrĂ©s.

L’hypothèse des homologies structurales est utile pour penser les situations de « contact Â» au-delĂ  des dichotomies d’usage (host/guest, local/Ă©tranger, national/transnational), en interrogeant les appartenances sociologiques qui se superposent aux appartenances territoriales ou nationales. Ă€ l’instar du « bon goĂ»t Â» analysĂ© par Bourdieu, les homologies sont « ce qui apparie et apparente des choses et des personnes qui vont bien ensemble, qui se conviennent mutuellement Â» (Bourdieu 1979, p. 268). Un qui se ressemble s’assemble en quelque sorte, un « air de famille Â» (Noudelmann 2012) fondĂ© sur une ressemblance terme Ă  terme, structurale, une analogie entre des positions sociales situĂ©es dans des univers bien distincts. S’agissant d’un principe structural et non d’un mĂ©canisme fonctionnel, il convient de rappeler que les situations de contact n’en demeurent pas moins des zones floues traversĂ©es par les contingences, les mĂ©diations en tout genre et les intĂ©rĂŞts, qui ne sauraient bien sĂ»r se rĂ©duire Ă  la seule « magie Â» des homologies. Le contact crĂ©e logiquement des effets stochastiques, dont on ne peut vraiment prendre la mesure qu’avec le recul historique [12]. C’est d’ailleurs cette relative indĂ©termination qui justifie l’emploi du terme de « situation Â», au sens que Sartre lui donnait, c’est-Ă -dire comme un moment oĂą l’existence peut basculer. Les homologies ne sont en dĂ©finitive qu’un principe parmi d’autres dans la fabrique sociologique des affinitĂ©s.

Abstract

The article deals with the long-term evolution of social relationships in tourism contexts. Based on the socio-historical study of a seaside resort in North-East Brazil and the interactions between pioneering tourism entrepreneurs and local inhabitants, we question the sociological reasons that drive people coming from very different social backgrounds to get along. The hypothesis of structural homologies tries to explain the implicit affinities between these groups. It refers to the relating correspondence of social positions and the crossings of collective trajectories that regulate circulations, exchanges and mutual expectations.

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