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Adolescence et découverte de l’espace public : premiers accostages sociologiques sur un continent inconnu.

Marc Breviglieri, Vincenzo Cicchelli, Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas, 2007.

Nicolas Oppenchaim

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Image1Ce vaste ouvrage collectif, issu d’une enquête menée par de jeunes chercheurs dans neuf pays du pourtour méditerranéen, permet de donner à voir des recherches peu souvent accessibles dans un champ scientifique dominé par les catégories de pensée d’origine anglo-saxonne. Contrairement aux romans policiers, si ce n’est pour les lecteurs impatients, il existe alors deux manières de le lire : en commençant soit par l’introduction, soit par la conclusion.

En effet, ce livre s’attaque à un double enjeu théorique. D’une part, mieux comprendre comment s’opère la découverte progressive de l’espace public à l’adolescence (chapitre introductif), d’autre part mettre en évidence des différences sur ce point entre les deux rives de la Méditerranée sans recourir à l’idée de conflits entre deux civilisations incommensurables (chapitre conclusif). Cette double ambition théorique est bien marquée dans la personnalité des deux coordinateurs de l’ouvrage qui, et c’est un des atouts du livre, ne partagent pas le même héritage sociologique. D’un côté, V. Cicchelli, spécialiste du traitement scientifique et politique de l’adolescence aux États-Unis, en France et en Italie, ayant notamment publié en 2004 un ouvrage synthétique sur ce sujet1 et qui s’inscrit dans le sillage des travaux de F. De Singly. De l’autre, M. Bréviglieri, sociologue nourri par la double influence des travaux d’Isaac Joseph sur l’espace public et de Laurent Thévenot sur les épreuves rencontrées par les acteurs dans leurs tentatives de coordination2. L’influence de ce dernier est d’ailleurs fortement marquée par la présence dans l’ouvrage de cinq chercheurs membres du laboratoire Gspm (Groupe de Sociologie Politique et Morale), dont il est membre.

Pour les lecteurs pressés de connaître l’auteur du crime, commençons donc par la réflexion conclusive de V. Cicchelli sur la comparaison trans-nationale des données en sociologie, qui a guidé le projet de recherche dont est tiré l’ouvrage. Cette comparaison doit, selon l’auteur, se garder de deux écueils : ne pas masquer les différences entre les différents terrains d’enquête (l’universalisme) mais ne pas faire de ces différences le témoignage de contrastes indépassables (le particularisme de la thèse du conflit des civilisations). Ce présupposé méthodologique a alors eu pour traduction l’absence de protocole d’enquête standardisé, si ce n’est la mission donnée à chaque chercheur de trouver dans son pays le terrain selon lui le plus révélateur de l’appropriation de l’espace public par les adolescents. Absence de protocole d’enquête qui donne ensuite la possibilité de lire séparément les différentes contributions. Cette démarche est certes séduisante, mais, alors que l’ensemble des contributions ne se font jamais référence mutuellement, elle aurait alors nécessité un chapitre conclusif supplémentaire permettant de saisir ce qui est commun à l’ensemble des pays et propre à chacun. Pour reprendre un exemple que nous développerons plus loin, la négociation des normes de partage des gains dans les jeux vidéos en réseau est-elle la même en France et au Maroc ? Les auteurs le reconnaissent d’ailleurs, lorsqu’ils présentent leur démarche comme une « première pierre posée à l’édifice de la comparaison internationale dans le domaine de l’adolescence » (p. 14).

Ce constat nous amène alors à la scène du crime, c’est-à-dire à la problématique générale du livre, qui fait le lien entre les différentes contributions et qui constituera le fil directeur de notre recension : comment l’adolescent arrive-t-il à passer d’un environnement familier, dans lequel il possède les compétences pour s’orienter, aux exigences propres à la vie publique ? M. Bréviglieri déroule alors les fils de cette problématique dans un chapitre introductif théorique, essayant de combiner la sociologie pragmatique de L. Thévenot et une réflexion sur les espaces publics, inspirée principalement d’un sociologue urbain, I. Joseph, et d’un spécialiste des mobilisations collectives, D. Cefaï3. L’auteur montre ainsi qu’un des enjeux majeurs de l’adolescence consiste à passer du régime d’engagement propre au monde familier4 au régime relatif au domaine public. Ce passage ne va pas de soi et suscite toute une série d’épreuves pour les adolescents. En effet, pour trouver leur place dans l’espace public, ils doivent mettre en oeuvre tout un travail de coordination permettant la co-présence avec des étrangers, alors que cette coordination est devenue habituelle dans le monde familier. Ce travail de coordination est nécessaire à la fois dans l’espace public au sens urbain, c’est-à-dire un espace de circulation qui ne relève pas de l’appropriation individuelle, régi par un droit de visite et un droit de regard5, mais également dans l’espace plus métaphorique de l’arène publique, lieu de la citoyenneté ordinaire qui naît de la confrontation entre différents acteurs afin de résoudre une situation problématique6. Or, c’est précisément à l’adolescence que la découverte de ces deux espaces publics est la plus intense, avec une augmentation de la mobilité spatiale et l’âge des premiers engagements politiques.

M. Breviglieri tire alors de sa démonstration une double ambition théorique, permettant d’enrichir à la fois les travaux de sociologues travaillant sur le domaine public ou sur l’adolescence. D’une part, s’intéresser à la manière dont les adolescents apprennent à passer du registre familier au domaine public, alors que cette question de l’apprentissage est peu présente chez I. Joseph7 et L. Thévenot. D’autre part, en « s’installant dans le monde de perception de l’adolescence » (p. 19), comprendre comment les adolescents vivent cet apprentissage, ce qui prend à rebours les démarches classiques de la sociologie de la jeunesse, qui pensent l’adolescence à partir des axes normatifs qualifiant l’âge adulte comme un passage vers une maturité future et s’intéressent donc peu à la perception propre des adolescents. Bien qu’introduction au reste de l’ouvrage, le texte de Bréviglieri parvient sur ce point à certains moments à faire ressentir au lecteur ce que peut éprouver l’adolescent lors de son contact au domaine public : hésitation, trouble, méfiance et peur mais également ivresse et exaltation de la découverte.

L’ensemble des contributions de l’ouvrage répond alors plus ou moins à cette double ambition théorique. Sont étudiés dans une première partie l’apprentissage des règles de co-présence, principalement dans l’espace urbain, puis dans une seconde partie les modalités d’intégration des adolescents dans l’espace politique à travers des mobilisations collectives, alors que dans une troisième partie plus « fourre-tout » les contributeurs se penchent sur la manière dont les adolescents se projettent dans le futur. Sans minimiser la valeur des autres travaux, quatre textes retiennent alors particulièrement l’attention, notamment parce qu’ils se confrontent empiriquement à la problématique de l’apprentissage. En effet, ces textes permettent tour à tour de mieux comprendre l’apprentissage des codes de co-présence dans un espace public urbain (le centre-ville d’Alger), virtuel (les jeux en réseau) et politique (une association de jeunes pour la reconnaissance de la spécificité culturelle de Majorque).

Nassima Dris (p. 63), en s’intéressant aux mobilités spatiales des adolescents vers le centre-ville d’Alger, montre ainsi l’importance de ces mobilités dans l’apprentissage des modalités du vivre ensemble. Ces déplacements permettent un désenclavement par rapport aux espaces du quartier dans lesquels le contrôle social est omniprésent et offrent la possibilité de rencontrer de l’aléatoire et de l’altérité. Les adolescents expérimentent alors petit à petit de nouvelles normes de co-présence, qui diffèrent de celles liées à l’interconnaissance régnant dans leur quartier. Nicolas Auray (p. 113) s’intéresse lui à un espace public plus virtuel, les jeux en réseau, mais qui donne également lieu à l’apprentissage de normes de co-présence. Les joueurs élaborent ainsi des principes d’équité pour distribuer les gains obtenus et mettent en œuvre des conventions implicites pour réglementer le degré plus ou moins important de violence tolérée. Enfin, la contribution de Maria Antonia Gomila Grau (p. 203) montre comment le militantisme associatif permet une entrée ludique des jeunes dans la participation citoyenne, mais également comment les trajectoires biographiques influencent le rapport entretenu à ce militantisme. Si dans ces trois exemples, la découverte de l’espace public se fait entre pairs, c’est tout l’intérêt de la contribution de Joan Stavo-Debauge (p. 297) de montrer que des professionnels peuvent également accompagner cette découverte. Étudiant les interactions dans une mission locale, l’auteur permet de mieux comprendre les tactiques employées par les travailleurs sociaux pour permettre aux jeunes d’acquérir petit à petit la maîtrise des codes d’un espace public particulier, le monde du travail.

Malgré l’intérêt de la plupart des contributions, celles-ci ne répondent cependant qu’en partie aux importantes ambitions théoriques posées par l’introduction de M. Breviglieri. Trois points auraient mérité à notre sens d’être approfondis.

Tout d’abord, confronter les différents textes de l’ouvrage entre eux dans une mise en perspective conclusive. L’absence de confrontation évoquée précédemment n’est ainsi pas seulement dommageable dans la perspective de comparaison internationale des auteurs, mais également pour la meilleure compréhension de l’apprentissage des normes de co-présence. D’une part, au plan méthodologique, car les méthodes de recherche employées vont de l’ethnographie à l’analyse de discours, en passant par des enquêtes par questionnaires ou entretiens. D’autre part, en ne confrontant pas les spécificités des différents espaces publics investigués, notamment au niveau de leur accessibilité réciproque. Même si, comme nous l’avons vu, les auteurs défendent leur choix de ne pas faire un « ouvrage puzzle », qui ferait disparaître la diversité des terrains au profit d’un ensemble cohérent (p. 14), cette double absence suppose un travail actif du lecteur, devant lui-même mettre en perspective sociologiquement les résultats obtenus : à la fois en démêlant dans les différences ce qui ressort de la spécificité de l’espace public étudié et des méthodes employées, mais également ce qui malgré ces différences est commun dans l’appropriation des espaces. Par exemple, y a-t-il des phénomènes communs entre l’apprentissage des normes de co-présence du centre-ville d’Alger par des adolescents des faubourgs et l’apprentissage de la co-présence dans les cafés parisiens étudiée par Myriam Hachimi Alaoui et Magdalena Jarvin ? Si la réflexion du lecteur est ainsi stimulée, un dialogue entre les chercheurs aurait permis de l’aiguiller.

Ensuite, une attention plus soutenue à la dimension spatiale du processus d’apprentissage permettant le passage du familier au domaine public aurait été la bienvenue. Ainsi, alors que dans son texte, M. Breviglieri emploie nombre de termes relevant du domaine spatial (entre autres, « régions ludiques de l’adolescence », « espaces intercalaires », « spatialité de l’enfant »), seules les contributions de N. Driss opposant les faubourgs et le centre ville d’Alger (p. 63) et de M. Akli Habidi sur l’appropriation de l’espace public par les jeunes d’un village de Kabylie (p. 187) permettent sur de donner une traduction non métaphorique à ces termes.

Enfin, malgré la richesse des matériaux empiriques exposés dans l’ouvrage, le lecteur reste un peu sur sa faim en ce qui concerne la seconde ambition théorique de M. Breviglieri, « s’installer dans le monde de perception de l’adolescence ». Peu de contributions permettent ainsi de comprendre la manière dont les adolescents perçoivent et vivent cet apprentissage, à l’exception de l’étude de M. Hachimi Alaoui et M. Jarvin sur la manière dont de jeunes adolescents du 12e arrondissement parisien vivent les cafés comme un espace de jeu et d’apprentissage de la vie adulte par l’appropriation progressive du rôle du client et la satisfaction qu’ils en retirent (p. 77), ainsi que celle de M. Merico sur le rapport entretenu par des adolescents d’un centre d’hébergement avec les intervenants sociaux, ainsi que plus largement avec le fonctionnement du centre et l’apprentissage du fonctionnement d’un collectif (p. 277) .

Malgré ces trois nuances, cet ouvrage collectif s’avère très stimulant pour tout lecteur s’intéressant aux problématiques de l’adolescence et de l’espace public. Il est surtout, comme le reconnaissent les auteurs, une invitation à continuer l’exploration d’un continent inconnu sur lequel les sociologues viennent tout juste d’accoster.

Marc Breviglieri, Vincenzo Cicchelli, Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas, L’Harmattan, Paris, 2007.

Résumé

Ce vaste ouvrage collectif, issu d’une enquête menée par de jeunes chercheurs dans neuf pays du pourtour méditerranéen, permet de donner à voir des recherches peu souvent accessibles dans un champ scientifique dominé par les catégories de pensée d’origine anglo-saxonne. Contrairement aux romans policiers, si ce n’est pour les lecteurs impatients, il existe alors deux […]
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