
Illustration : Ann HS, « About the Tools », 25.02.2018, Flickr (licence Creative Commons).
De janvier 2012 Ă octobre 2015, lâUnitĂ© Mixte de Recherche CNRS 6590 « Espaces et SociĂ©tĂ©s » (ESO), le Centre d’Ătudes et de Recherches sur les Qualifications (CEREQ) accompagnĂ© de la Plateforme Universitaire des DonnĂ©es de Caen (PUDC), le Groupement dâIntĂ©rĂȘt Scientifique MĂŽle Armoricain de Recherche sur la SOciĂ©tĂ© de l’Information et les Usages d’INternet (M@rsouin), le Centre de Recherche sur lâĂducation les Apprentissages et la Didactique (CREAD) et le PĂŽle RĂ©gional de Recherche et d’Ătude pour la Formation et l’Action Sociale (PREFAS) â en tant que prestataire â ont Ă©tĂ© partenaires dâun programme, financĂ© par lâAgence Nationale de la Recherche, sur les inĂ©galitĂ©s Ă©ducatives et la construction des parcours des 11-15 ans dans leurs espaces de vie (acronyme INEDUC) [1]. Une telle combinaison de partenaires, en grande partie inĂ©dite, posait lâenjeu dâune vĂ©ritable collaboration scientifique, afin dâĂ©viter la fragmentation des analyses selon les thĂ©matiques, les disciplines, les sites institutionnels, voire selon chacun des chercheurs concernĂ©s, ou alors lâimposition dâun leadership non nĂ©gociĂ©. LâĂ©tat de lâart prĂ©alable Ă la soumission du projet a ainsi Ă©tĂ© complĂ©tĂ© par un glossaire dans lequel chacun pouvait retrouver son fil directeur Ă chaque moment de lâimmersion dans le travail de terrain.
Le glossaire relatif Ă la recherche INEDUC a vu le jour aprĂšs une annĂ©e de travail collectif [2]. Les notions et les concepts qui suivent ont Ă©tĂ© dĂ©finis : Adolescent, Contexte, Ăducation, Empowerment, Environnement numĂ©rique, InĂ©galitĂ©s, Institutions scolaires, Justice spatiale, Loisirs, MobilitĂ©/DĂ©placement, Orientation, Parcours, Politiques scolaires / Politiques Ă©ducatives, Pratique, Projet (dâorientation), Ressources, RĂ©ussite (scolaire/Ă©ducative), Socialisation, StratĂ©gies familiales dâĂ©ducation, Temps libre, Usage.
Une fois le programme « InĂ©galitĂ©s Ă©ducatives et la construction des parcours des 11-15 ans dans leurs espaces de vie » terminĂ© (en 2015), une partie de lâĂ©quipe [3] a dĂ©cidĂ© de rĂ©actualiser cinq dĂ©finitions (Empowerment [4], InĂ©galitĂ©s [5], Loisirs [6], MobilitĂ© [7] et Usage [8]) et de rĂ©interroger la pertinence de cet outil « glossaire » dans le dispositif mĂ©thodologique de la recherche.
Définition :
La dĂ©finition de la notion « dâusage » proposĂ©e dans le premier glossaire INEDUC sâappuie Ă©pistĂ©mologiquement sur une approche socio-anthropologique qui fait rĂ©fĂ©rence Ă lâĂcole de Chicago, Ă De Certeau et Ă Simondon. Elle Ă©tait Ă©troitement articulĂ©e Ă la dĂ©finition de « pratiques » et « dâenvironnements numĂ©riques ». La dĂ©finition des usages comme des normes sociales dâusages est particuliĂšrement opĂ©ratoire pour analyser les continuums entre les pratiques sociales ou culturelles et les pratiques numĂ©riques, ce qui fut le cas pour INEDUC. En effet, si les normes sociales sont largement connues dans les sociĂ©tĂ©s, elles sont largement portĂ©es par les adultes et ne sont pas forcĂ©ment lĂ©gitimes pour les adolescents et adolescentes qui sây opposent ou sâen affranchissent (Becker 1985), en particulier dans leurs pratiques numĂ©riques. Sur les 50 publications et communications recensĂ©es dans le bilan ANR INEDUC de janvier 2016, concernant les usages numĂ©riques, 42 sâappuient sur la dĂ©finition des usages comme ensembles de pratiques socialisĂ©es pour structurer thĂ©oriquement les analyses. Nous avons menĂ© un travail polyphonique au niveau des analyses et, pour cet article, une partie de lâĂ©quipe a souhaitĂ© prĂ©alablement revisiter les travaux de Michel de Certeau, autant dans leur origine thĂ©orique que dans ce quâils ont inspirĂ© par la suite depuis les annĂ©es 1980, en sociologie des usages.
La sociologie des usages sâest dĂ©veloppĂ©e en France dans les annĂ©es 1980, inspirĂ©e du courant anglo-saxons des Uses et Gratifications de Blumler et Katz, qui fut sans doute lâun des premiers Ă employer la notion dâusage, dĂšs les annĂ©es 1960. Sâopposant aux thĂ©ories prĂ©cĂ©dentes sur les « effets » des mĂ©dias, ce courant propose un nouveau paradigme, fondĂ© sur une dĂ©marche empirique qui consiste, selon la formule consacrĂ©e, Ă Ă©tudier non pas ce que les mĂ©dias font aux individus mais ce que les individus font avec les mĂ©dias. Il sâagit de comprendre le sens des pratiques, comment et pourquoi les individus ont tel ou tel usage des mĂ©dias de masse. Ce faisant, les publics ne sont plus apprĂ©hendĂ©s comme un public passif qui subirait les productions mĂ©diatiques (romans, films, Ă©missions de radio, journaux, etc.) de maniĂšre uniforme et abrutissante (cf. le modĂšle behavioriste de la « seringue hypodermique » de Lasswell, en 1927, ou lâidĂ©e des mĂ©dias comme nouvel opium du peuple dâAdorno et Horkheimer en 1947, dans le contexte post-Shoah), mais comme des individus actifs qui ont des usages propres des mĂ©dias, au regard des satisfactions quâils en retirent (distraction, relation sociale, identification, information).
Ce courant a trouvĂ© une rĂ©sonance en France dans les travaux de Michel de Certeau, portant sur « les maniĂšres de faire » ordinaires. Il y dĂ©montre la capacitĂ© des individus Ă interprĂ©ter, Ă dĂ©tourner et Ă critiquer les productions mĂ©diatiques. Face aux « stratĂ©gies » des producteurs de biens culturels, les individus dĂ©veloppent des « tactiques » de contournement. En dĂ©clinant ce paradigme des usages aux objets technologiques, et dans des approches plus ou moins critiques et interdisciplinaires, la sociologie des usages Ă©tudie, comme le rappelle Proulx, « « ce que les gens font effectivement avec des objets techniques » comme le magnĂ©toscope, la tĂ©lĂ©commande du tĂ©lĂ©viseur, lâinformatique Ă domicile ou le rĂ©pondeur tĂ©lĂ©phonique, et autour de lâĂ©valuation des premiĂšres expĂ©rimentations sociales avec le Minitel, le cĂąble ou la visiophonie » (Proulx 2015). Cette approche met Ă distance le dĂ©terminisme technique et dĂ©veloppe des travaux sur lâappropriation sociale des technologies numĂ©riques, lâinnovation et les nouvelles pratiques notamment, depuis la tĂ©lĂ©matique jusquâaux Internet Studies (JouĂ«t, 2011).
Si lâutilisation ou lâ« usage prescrit » (JouĂ«t, 1993) est une maniĂšre de faire imposĂ©e par le producteur de lâobjet, dans la rĂ©alitĂ©, comme lâhistoire des objets techniques le rappelle, il existe des maniĂšres de faire, des usages, qui ne correspondent pas toujours Ă ce quâavaient envisagĂ© les producteurs. Lâusage est donc un construit social qui ne se rĂ©duit pas Ă utiliser lâobjet technique comme imposĂ©. Perriault dĂ©finit, dĂšs 1989, la « logique de lâusage » dâun objet technique autour de trois Ă©lĂ©ments : le projet dâutilisation, lâinstrument (ou artefact) et la fonction qui lui est attribuĂ©e (Perriault, 1989). Il montre que bon nombre dâinnovations ont Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©es de leurs visĂ©es premiĂšres, pour correspondre aux projets des usagers : « lâindividu dĂ©tient fondamentalement une part de libertĂ© dans le choix quâil fait dâun outil pour sâen servir conformĂ©ment ou non Ă son mode dâemploi » (Perriault 1989, p. 1). Il montre lâexistence de « pratiques dĂ©viantes par rapport au mode dâemploi, qui Ă©taient autre chose que des erreurs de manipulations » (Perriault 1989, p. 13), qui correspondent « à des intentions, voire des prĂ©mĂ©ditations » (Perriault 1989, p. 13).
Proulx propose dâanalyser les usages des TIC dans le cadre dâune sociologie de lâappropriation, selon laquelle lâappropriation est un « processus dâinteÌriorisation progressive de compeÌtences techniques et cognitives aÌ lâĆuvre chez les individus et les groupes qui manient quotidiennement ces technologies » (Proulx, 2005), et qui nĂ©cessite la rĂ©alisation de quatre conditions (outre celle prĂ©alable de lâaccessibilitĂ© Ă lâobjet ou au dispositif technique). Au niveau individuel, 1. la maitrise technique et cognitive de lâartefact, 2. lâintĂ©gration significative de lâobjet technique dans la pratique quotidienne de lâusager, 3. la possibilitĂ© dâun geste crĂ©atif (de la nouveautĂ© dans la pratique sociale) permis par lâusage rĂ©pĂ©tĂ© de cet objet, et 4. au niveau collectif, la prise en compte des usagers dans le processus dâinnovation de la production industrielle et de la distribution commerciale.
Si la notion dâusage renvoie autant Ă une dimension individuelle que sociale, il faut alors analyser la mise en pratique de lâobjet technique au sein de la vie sociale, soit : « Prendre en compte le cadre social plus large qui englobe les interactions entre les humains et les machines. Câest une perspective davantage sociologique. Lâon postule ici que lorsque lâagent humain interagit avec un ordinateur, il est en mĂȘme temps porteur dâune histoire personnelle et sociale (biographie) ; lâagent humain inscrit donc son action dans une situation sociale donnĂ©e (marquĂ©e par lâappartenance Ă une communautĂ© culturelle particuliĂšre, Ă une catĂ©gorie dâĂąge, Ă un genre, Ă une strate socioprofessionnelle spĂ©cifique, etc.) » (Proulx, 2002).
Dans le cadre de la recherche INEDUC, il sâagissait notamment de comprendre les usages sociaux des TNIC (Technologies NumĂ©riques de lâInformation et de la Communication) des adolescents et adolescentes, leurs modalitĂ©s dâappropriation et, Ă travers eux, de mesurer les inĂ©galitĂ©s numĂ©riques en fonction du milieu social, du genre, des espaces de vie.
Les recherches en sociologie des usages sâintĂ©ressant plus spĂ©cifiquement aux inĂ©galitĂ©s numĂ©riques, mettent en Ă©vidence des diffĂ©rences dans lâappropriation des technologies et dans les pratiques qui en sont faites. La littĂ©rature est abondante autour de la fracture numĂ©rique â expression politique justifiant le dĂ©veloppement des infrastructures et des Ă©quipements â et montre lâexistence dâune ligne de clivage entre les personnes qui ont accĂšs aux technologies et qui peuvent bĂ©nĂ©ficier des services en ligne, et celles qui en sont privĂ©es. Cette ligne de clivage â ou fracture â est difficilement perceptible, car elle est symbolique (Vodoz, 2010). Les recherches montrent que les diffĂ©rences dans lâappropriation des technologies et dans les usages qui en sont faits sont fortement corrĂ©lĂ©es aux inĂ©galitĂ©s de capitaux et de compĂ©tences (Granjon, Lelong et Metzger, 2009). Le milieu social apparaĂźt comme un facteur dâinĂ©galitĂ© particuliĂšrement discriminant. Lâexplication tient dans le fait que les inĂ©galitĂ©s se cumulent, sâengendrent et se renforcent (Bihr et Pfefferkorn, 2008) â et quâelles se rĂ©percutent sur les conditions dâaccessibilitĂ© aux TNIC et sur les compĂ©tences Ă en faire usage, comme avait pu le montrer Bourdieu et Passeron (1970) Ă propos des pratiques culturelles des individus.
Les premiers travaux sur la fracture numĂ©rique ont trĂšs vite montrĂ© quâelle nâest pas figĂ©e, mais se dĂ©place (Vendramin et Valenduc 2003) (Rallet et Rochelandet, 2004) (Brotcorne et Valenduc 2009) (Plantard, Trainoir et Le Mentec 2011, Plantard, 2013, Plantard et Le Mentec, 2013, Plantard et Le ChĂȘne, 2014, Plantard, 2014, Le Mentec et Plantard, 2015, Plantard, 2015, Plantard et AndrĂ©, 2015, Plantard, 2016 et Plantard, 2017) et porte aussi sur lâaccĂšs. MĂȘme si des inĂ©galitĂ©s liĂ©es Ă lâaccessibilitĂ© persistent, les Français sont dĂ©sormais Ă©quipĂ©s, toutes catĂ©gories sociales confondues [1]. Les populations qui nâaccĂšdent pas Ă certains Ă©quipements (par exemple lâinternet Ă haut-dĂ©bit) sont celles qui habitent dans des zones faiblement couvertes par le rĂ©seau ou qui entretiennent un rapport distanciĂ© aux technologies pour des raisons personnelles [2] ou socio-Ă©conomiques. De ce fait, les conditions dâaccessibilitĂ© jouent sur les usages dĂ©veloppĂ©s.
Les recherches ont mis en Ă©vidence lâexistence dâune fracture de second degrĂ©, relative, quant Ă elle, aux usages. Celle-ci est particuliĂšrement inĂ©galitaire. En effet, le niveau dâĂ©quipement et le capital culturel des individus sont des facteurs favorisant le dĂ©veloppement dâusages diversifiĂ©s (Bigot, 2006). Elles montrent aussi que suivant le territoire (Vodoz et Pfister Giauque, 2003) (Moriset, 2010), lâĂąge (Donnat et LĂ©vy, 2007) (Michel, Bobillier-Chaumont et Tarpin-Bernard, 2009) (Kredens et Fontar, 2010), le genre (JouĂ«t, 2003) (Lignon, 2015), la profession et catĂ©gorie sociale (Granjon, Lelong et Metzger, 2009) ou encore la situation sociale et lâestime de soi (Boutet et TrĂ©menbert, 2009), les pratiques sont diffĂ©rentes et peuvent gĂ©nĂ©rer des inĂ©galitĂ©s entre populations, notamment dans lâaccĂšs Ă certains services sociaux en ligne (Bacache-Beauvallet, Bounie et François, 2011) (Le Mentec 2013). Les usages dĂ©veloppĂ©s dĂ©pendent des compĂ©tences (techniques, cognitives, etc.) des individus (Breton et Proulx, 2002) (Brotcorne et Valenduc, 2009) (Dauphin, 2012), de leur capacitĂ© Ă donner du sens aux contenus (Bourdeloie, 2012) (Serres, 2012) et Ă sâextraire de ces derniers (Suire, 2015).
Les rĂ©sultats de la recherche INEDUC montrent quâil existe des disparitĂ©s dans les Ă©quipements, les contextes dâusages et les pratiques numĂ©riques adolescentes, qui traduisent des inĂ©galitĂ©s sociales et de genre importantes, ainsi que quelques inĂ©galitĂ©s spatiales.
LâĂ©quipement apparaĂźt socialement contrastĂ© sur deux plans : sâagissant des terminaux mobiles et au niveau des espaces dâaccĂšs (lâespace familial de la maison ou lâespace personnel que peut reprĂ©senter la chambre). En effet, si la population scolaire dâorigine sociale dĂ©favorisĂ©e (par la PCS [3] du pĂšre) est autant Ă©quipĂ©e au domicile en ordinateurs fixes que la population scolaire dâorigine sociale trĂšs favorisĂ©e, elle se rĂ©vĂšle moins dotĂ©e en terminaux mobiles (ordinateurs portables, tablettes, etc.). En revanche, les jeunes de milieu dĂ©favorisĂ© ont plus souvent accĂšs aux ordinateurs portables dans leur chambre (47,2% contre 35,5% des PCS trĂšs favorisĂ©es) et ils sont plus Ă©quipĂ©s en tĂ©lĂ©phone portable : 76,2% des adolescents et adolescentes issus de milieu dĂ©favorisĂ© possĂšdent un tĂ©lĂ©phone portable, contre 67,6% dâorigine sociale favorisĂ©e. Les analyses qualitatives permettent dâidentifier un rapport inĂ©gal des familles aux technologies et aux mĂ©dias numĂ©riques, notamment Ă travers les formes diffĂ©renciĂ©es de mĂ©diations parentales (Fontar, Grimault-Leprince et Le Mentec, 2015).
LâĂ©quipement en tĂ©lĂ©phones portables des adolescents et adolescentes est aussi diffĂ©renciĂ© au niveau spatial. Les Ă©lĂšves scolarisĂ©s en milieu urbain sont Ă©quipĂ©s pour 76,1% d’entre eux. En milieu rural, ils ne sont plus que 67,3% Ă ĂȘtre dotĂ©s d’un tĂ©lĂ©phone portable, et 66,7% en aire pĂ©riurbaine. Si les inĂ©galitĂ©s Ă©ducatives liĂ©es aux usages du numĂ©rique sont importantes, elles ne dĂ©pendent quasiment plus de lâĂ©quipement, mais de la connexion, particuliĂšrement en zone rurale.
Les Ă©quipements des chambres diffĂšrent Ă©galement selon le sexe : plus Ă©quipĂ©es chez les garçons en consoles, en tĂ©lĂ©viseurs, en lecteurs DVD et en ordinateurs fixes. Les types de supports prĂ©sents dans la chambre des garçons sont des supports de loisirs par excellence. MĂȘme si elles sont moins nombreuses Ă les possĂ©der, ces mĂȘmes Ă©quipements sont Ă©galement prĂ©sents dans les chambres des filles. Les filles sont par contre plus nombreuses Ă bĂ©nĂ©ficier dâun accĂšs Ă un ordinateur portable.
Lâespace de connexion principal des adolescents et des adolescentes est leur domicile, depuis leur chambre (pour 53,6% dâentre eux) ou depuis une autre piĂšce de la maison (pour 66,8% dâentre eux). Aucune variable ne vient changer cette rĂ©alité : urbains, ruraux, pĂ©ri-urbains, filles ou garçons, trĂšs favorisĂ©s ou dĂ©favorisĂ©s, aĂźnĂ©s ou benjamins des fratries, tous se connectent quasiment uniquement depuis leur domicile. De maniĂšre trĂšs contrastĂ©e, le collĂšge nâest pas un lieu dâaccĂšs Ă internet pour eux et elles, et moins encore les espaces publics numĂ©riques (EPN) prĂ©sents dans les bibliothĂšques ou mĂ©diathĂšques. Il existe, par contre, des disparitĂ©s entre les lieux de connexion au sein du domicile. La variable sociale est ici discriminante. Ce rĂ©sultat semble corroborer ce que les Ă©quipements montrent : lâespace de la chambre, plus Ă©quipĂ© chez les plus dĂ©favorisĂ©s, est aussi lâespace de prĂ©dilection de connexion de ces derniers, alors que les adolescents et adolescentes des familles les plus favorisĂ©es se connectent majoritairement depuis une autre piĂšce de la maison. Pour autant, cet Ă©cart ne doit pas laisser croire que les adolescents des milieux dĂ©favorisĂ©s se connectent uniquement dans leur chambre, car en rĂ©alitĂ©, ils se connectent aussi largement ailleurs. De la mĂȘme maniĂšre, la moitiĂ© des enfants trĂšs favorisĂ©s se connectent dans leur chambre.
Sâagissant de leurs activitĂ©s sur internet, ils et elles prĂ©fĂšrent â dans lâordre â Ă©couter de la musique, regarder des vidĂ©os, aller sur les rĂ©seaux sociaux, discuter en ligne, jouer en ligne, faire des recherches personnelles et scolaires, Ă©crire des mails, dĂ©poser du contenu, et acheter ou vendre en ligne. A lâintĂ©rieur des trois grands pĂŽles dâusages partagĂ©s entre tous et toutes â se divertir, communiquer et rechercher â, les adolescents les plus favorisĂ©s sont ceux qui dĂ©veloppent le plus les usages proches du champ Ă©ducatif et scolaire (pratiques de lâĂ©criture via le mail, recherches personnelles et scolaires), quand les usages des adolescents les plus dĂ©favorisĂ©s se portent vers les loisirs et de lâexpression de soi (rĂ©seaux sociaux, blogs, dĂ©pĂŽt de contenus). Par ailleurs, les filles sont plus nombreuses Ă frĂ©quemment utiliser des rĂ©seaux sociaux numĂ©riques (RSN) : plus de 6/10, contre moins de la moitiĂ© des garçons. LâĂ©cart le plus saillant concerne les jeux en ligne : prĂšs 30 points sĂ©parent filles et garçons. Leurs usages des jeux vidĂ©o semblent se conformer aux normes stĂ©rĂ©otypĂ©es et Ă la socialisation genrĂ©e (type de support, type de jeux, type de partenaire de jeu) (Fontar, Le Mentec et Rouillard 2015) (Lignon 2015).
Concernant le temps passĂ© sur les Ă©crans, la tĂ©lĂ©vision (1h Ă 2h par jour) et la navigation sur internet sans jeux (moins d’1h par jour) sont les principales activitĂ©s citĂ©es parmi la liste proposĂ©e. Ă lâexception de ceux et celles qui regardent le plus (milieux dĂ©favorisĂ©s) ou le moins (les plus favorisĂ©s) la tĂ©lĂ©vision, la variable sociale nâapparaĂźt pas particuliĂšrement discriminante sâagissant du temps passĂ© devant les Ă©crans, alors que le sexe montre des diffĂ©rences plus grandes notamment dans les activitĂ©s vidĂ©oludiques : les filles (65,2%) sont plus nombreuses que les garçons (49,3%) Ă ne pas jouer sur internet un jour normal dâĂ©cole. Elles dĂ©clarent dâailleurs que cette activitĂ© nâa pas leur prĂ©fĂ©rence, quand au contraire les garçons privilĂ©gient cette activitĂ©.
Regarder la tĂ©lĂ©vision est donc une des activitĂ©s privilĂ©giĂ©es des adolescents et des adolescentes (plus encore chez les plus jeunes des fratries) ; pour autant aucune Ă©mission nâa le monopole des pratiques adolescentes : prĂšs de 400 programmes sont dĂ©clarĂ©s favoris. MalgrĂ© cette diversitĂ© des titres, il existe nĂ©anmoins une forte congruence des genres tĂ©lĂ©visuels prĂ©fĂ©rĂ©s des adolescents et adolescentes (Fontar 2008) : les sĂ©ries (filmĂ©es ou animĂ©es) et, loin derriĂšre, les tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©s. Le sexe est, Ă cet Ă©gard, particuliĂšrement discriminant : les garçons sont quatre fois plus nombreux Ă prĂ©fĂ©rer les dessins animĂ©s, quand les filles prĂ©fĂšrent les sĂ©ries filmĂ©es. Par ailleurs, elles aiment davantage les programmes de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© que les garçons : une fille sur trois en cite un comme Ă©tant son programme prĂ©fĂ©rĂ©, les garçons sont deux fois moins nombreux Ă le dĂ©clarer. La variable sociale est Ă©galement discriminante : les adolescents issus des milieux dĂ©favorisĂ©s apprĂ©cient de maniĂšre Ă©gale les fictions filmĂ©es et les programmes de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©. Chez les plus favorisĂ©s, la prĂ©fĂ©rence va deux fois plus aux fictions filmĂ©es quâaux tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ©s.
PossĂ©der un compte facebook nâest ni lâapanage des filles ou des garçons, mais les adolescents et adolescentes des milieux dĂ©favorisĂ©s sont plus nombreux. Cela croĂźt Ă©galement selon le rang dans la fratrie : les plus jeunes ont, par exemple, davantage un compte facebook que leurs aĂźnĂ©s, lâhypothĂšse Ă©tant que les aĂźnĂ©s aident leur(s) frĂšre(s) ou sĆur(s) Ă ouvrir leur compte, ou que les parents assouplissent les rĂšgles. Les liens tissĂ©s via les RSN sont quantitativement plus importants chez les adolescents et adolescentess issus des milieux dĂ©favorisĂ©s et les urbains (plus « dâamis »). Ils et elles communiquent avec des personnes qu’ils connaissent : des amis avant tout, ou parfois des membres de la famille (pas leur parents) avec qui ils ont dâabord des relations de face Ă face. Sâils et elles sont peu Ă communiquer avec « des amis dâamis », les garçons le pratiquent plus, alors que les filles sont plus nombreuses Ă communiquer avec dâautres membres de leur famille (cf. travaux sur la socialisation genrĂ©e de Livingstone et Gamberini, 1999) (Pasquier 2005) (Metton 2004) (DĂ©trez 2003) (Octobre 2010). Les adolescents et adolescentes les plus dĂ©favorisĂ©s communiquent plus que les plus favorisĂ©s avec des amis dâamis. Ces rĂ©sultats vont dans le sens des prĂ©cĂ©dents travaux, notamment de lâenquĂȘte de Kredens et Fontar (2010) qui montrait que les adolescents ne communiquent ni avec leurs parents, ni avec des inconnus sur les rĂ©seaux sociaux, et quâils privilĂ©gient le prolongement des relations primaires avec leurs pairs, en particulier les copains et copines du collĂšge.
Sâagissant de la tĂ©lĂ©phonie mobile, plus de 7/10 des adolescents et adolescentes intĂ©rrogĂ©s dĂ©clarent possĂ©der un tĂ©lĂ©phone portable. De la mĂȘme maniĂšre que ceux et celles issus de familles dĂ©favorisĂ©es sont plus Ă©quipĂ©s dans leur chambre, ils et elles le sont aussi sâagissant de la tĂ©lĂ©phonie mobile (plus de 8/10 contre plus de 6/10 des plus favorisĂ©s). Les filles sont un peu plus nombreuses Ă ĂȘtre Ă©quipĂ©es, de mĂȘme que les urbains comparĂ© aux ruraux et pĂ©ri-urbains (dont les taux dâĂ©quipement sont Ă©quivalents). Neuf adolescents et adolescentes sur dix utilisent avant tout leur tĂ©lĂ©phone portable pour envoyer des SMS, mĂȘme sâil peut aussi ĂȘtre utilisĂ© pour Ă©couter de la musique (moins de 1/6) et appeler quelqu’un (moins de œ). Peu jouent sur leur tĂ©lĂ©phone (1,5/10) et peu prennent des photos ou font des vidĂ©os (2/10). Les filles sont un peu plus nombreuses Ă Ă©couter de la musique, mais deux fois moins que les garçons Ă jouer sur ce mĂ©dium. LâĂ©coute musicale est Ă©galement particuliĂšrement privilĂ©giĂ©e chez les plus dĂ©favorisĂ©s comparativement aux trĂšs favorisĂ©s, qui bĂ©nĂ©ficient peut-ĂȘtre ou privilĂ©gient dâautres supports pour cette activitĂ©. Inversement, plus dâun adolescent trĂšs favorisĂ© sur deux utilise son tĂ©lĂ©phone portable pour tĂ©lĂ©phoner, alors quâils sont moins de quatre sur dix chez les plus dĂ©munis. Le type et le coĂ»t du forfait expliquent sans doute cette disparitĂ©. Parmi celles et ceux qui nâont pas de tĂ©lĂ©phone portable, plus de la moitiĂ© en sont privĂ©s par leurs parents qui sây opposent, plus encore pour les filles qui subissent bien plus ce refus. Elles sont dâailleurs moins nombreuses Ă considĂ©rer quâelles nâen nâont pas besoin et dĂ©veloppent plus de stratĂ©gies pour pallier cette absence, en empruntant par exemple le tĂ©lĂ©phone de quelquâun dâautre. On notera enfin que plus les adolescents et adolescentes vivent dans des espaces de vie urbains, plus leurs parents sont nombreux Ă sâopposer Ă la possession dâun tĂ©lĂ©phone portable. Est-ce parce que la demande des adolescents est plus pressante en milieu urbain quâen milieux rural ou pĂ©ri-urbain ? Les jeunes urbains sont, en effet, moins nombreux que les autres Ă considĂ©rer ne pas avoir besoin dâun tĂ©lĂ©phone.
En conclusion, on constate que dĂ©finir les usages comme des normes sociales permet dâidentifier finement leur construction interne (bricolage, braconnage et butinage) [4] et les inĂ©galitĂ©s Ă©ducatives chez les adolescents et adolescentes (Plantard, Trainoir et Le Mentec 2011, Plantard, 2013, Plantard et Le Mentec, 2013, Plantard et Le ChĂȘne, 2014, Plantard, 2014, Le Mentec et Plantard, 2015, Plantard, 2015, Plantard et AndrĂ©, 2015, Plantard, 2016 et Plantard, 2017). Si ces processus nous apparaissent stables, les environnements sociotechniques sont Ă©volutifs, en fonction de la socialisation des technologies. Câest ce qui explique lâobsolescence rapide de certaines donnĂ©es INEDUC. ConcentrĂ© sur facebook, notre questionnaire a fait lâimpasse sur les nouveaux rĂ©seaux sociaux numĂ©riques (snapchat, instagram, etc.) utilisĂ©s par les adolescents. Poser les pratiques numĂ©riques des adolescents comme objet de recherche transdisciplinaire nous pousse Ă des rĂ©flexions thĂ©oriques et mĂ©thodologiques Ă la frontiĂšre et Ă lâarticulation des disciplines acadĂ©miques.