Un combat gagné d’avance.

Éric Hobsbawm, Aux armes historiens ! Deux siècles d’histoire de la Révolution française, 2007.

Igor Moullier

Image1L’historien britannique Éric Hobsbawm jouit en France d’une popularité certaine, quoique se traduisant par un certain retard dans la traduction de ses ouvrages. The Invention of Tradition, une de ses contributions majeures, a été ainsi traduite récemment avec près d’un quart de siècle de retard. Echoes of the Marseillaise, rassemblant une série de conférences prononcées au lendemain du bicentenaire de la Révolution, fait à son tour l’objet d’une traduction française, aux éditions « La Découverte », avec plus de quinze ans de retard (et sous le titre : Aux armes historiens !). Quel est l’intérêt de cette publication tardive, alors que les échos des débats du bicentenaire se sont fortement estompés ? Outre l’ajout d’une postface inédite, rédigée par l’auteur en 2007, l’intérêt de l’ouvrage réside dans sa démarche réflexive : Hobsbawm ne revient pas sur l’histoire de la Révolution française, mais sur les fortunes de son interprétation, et notamment sur l’impact du courant dit « révisionniste ». Son argument principal est d’affirmer que la signification de la Révolution résulte de la sédimentation des interprétations accumulées depuis le 19e siècle, héritage qu’aucune innovation méthodologique ou épistémologique ne pouvait effacer d’un trait de plume.

Un événement mondial.

Hobsbawm s’en prend directement à la position symbolisée en France par François Furet, qui faisait de la Révolution française un « dérapage » sur la voie de la libéralisation et de la démocratisation des sociétés occidentales. Pour Hobsbawm, une telle position revient à nier l’évidence et à passer sous silence ce qui faisait l’objet d’un consensus massif pour tous les historiens et analystes du 19e siècle : la Révolution française avait transformé la scène politique européenne, en favorisant l’accession de la bourgeoisie ; elle avait causé des transformations politiques et sociales majeures, en renforçant le poids de la petite paysannerie, et devait par conséquent être le point névralgique de toute analyse politique sur l’évolution des sociétés occidentales.

L’appellation « Révolution bourgeoise » reste justifiée, selon l’auteur, non au regard de l’origine sociale des acteurs du mouvement révolutionnaire, mais au regard des conséquences de l’événement : « la Révolution française fut une révolution bourgeoise en dépit du fait que personne ne voulait qu’elle le soit » (p. 22). La preuve de ce phénomène est apportée par le constat des historiens du premier 19e siècle : Augustin Thierry, Mignet, Guizot, tous libéraux modérés, mais qui n’en considéraient pas moins la Révolution comme l’œuvre de la bourgeoisie et le point de départ d’une « société bourgeoise », où le pouvoir était désormais fondé sur la richesse.

Hobsbawm souligne notamment comment la vision de la Révolution française comme événement ouvrant une nouvelle période de l’histoire du monde a été diffusée et popularisée, par les historiens du 19e siècle, mais aussi par les romanciers, le principal étant pour le monde anglo-saxon Dickens avec son Conte de deux villes. 1789 et 1793 étaient alors des références partagées, à valeur universelle, réactualisées selon les contextes nationaux, à l’instar de la révolution russe (référence attendue, sur laquelle Hobsbawm n’apporte cependant pas grand-chose de neuf).

La fin du modèle révisionniste ?

Hobsbawm entend ainsi montrer que la notion de « révolution bourgeoise » ne fut pas l’invention d’historiens marxistes, comme Soboul, au cours du 20e siècle, mais remonte à une tradition plus ancienne. Il entend ainsi saper l’un des arguments des historiens dits « révisionnistes » contre le modèle marxiste d’interprétation de la Révolution française, accusé de déterminisme. L’origine du courant révisionniste se trouve dans les travaux de l’historien anglais Alfred Cobban, dans les années 1950. Son objectif était de montrer que l’analyse marxiste de la Révolution comme triomphe de la bourgeoisie ne résistait pas à l’analyse des faits, notamment parce que la bourgeoisie ne représentait pas un groupe unifié, et que les adversaires de la monarchie en 1789 formaient un groupe beaucoup plus disparate, où la noblesse tenait la première place. Le développement du courant révisionniste marquait le retour d’une histoire politique, appuyée d’une part sur l’histoire des idées, et d’autre part sur un retour à l’histoire événementielle, insistant sur la dimension créatrice, mais aussi aléatoire, de l’activité politique. Un même mouvement peut d’ailleurs s’observer à propos de l’analyse de la Révolution anglaise des années 1640, présentée par tout un courant historiographique anglais comme un accident de l’histoire, la résultante de l’obstination du roi Charles 1er dans une politique religieuse centralisatrice amenant un long conflit avec le Parlement.

Qualifier la Révolution de phénomène inutile, ou accessoire, relève pour Hobsbawm d’une démarche fondamentalement anhistorique, une histoire virtuelle qui suppose que le phénomène révolutionnaire aurait pu être, d’une manière ou d’une autre, contrôlée. Le révisionnisme, selon Hobsbawm, repose d’autre part sur une simplification des positions de son (ses) adversaire(s). L’historiographie française dominante, de Aulard à Mathiez, relève-t-il, peut difficilement être qualifiée de marxiste avant les travaux de Labrousse ou de Soboul. Qu’elle ait été, depuis maintenant une cinquantaine d’année, sujette à de nombreuses réinterprétations, notamment sous l’effet de travaux anglo-saxons, est indéniable. Cela justifie-t-il pour autant sa condamnation ? Pour Hobsbawm, si les travaux de Lefebvre ― titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution à la Sorbonne dans les années 1930 ― sur la Grande Peur ou sur les paysans du Nord étaient publiés aujourd’hui, ils seraient cités par les révisionnistes à l’appui de leurs thèses. L’auteur vise particulièrement les entreprises de dénonciation de la Révolution française en raison des souffrances humaines qu’elle a pu engendrer, prenant pour modèle le livre de S. Schama, Citizens, best-seller du début des années 1990. Dénoncer le « coût » de la Révolution, sans chercher à en comprendre les mécanismes ou la signification, fut en effet une des stratégies de vulgarisation des révisionnistes au moment du bicentenaire. Mais elle résultait, pour Hobsbawm, des règlements de compte à l’intérieur du champ intellectuel français, menés par d’anciens communistes, comme Furet, contre des historiens restés fidèles au Pcf, comme Michel Vovelle. Dans ce mouvement, une perte de substance du phénomène révolutionnaire était à l’œuvre : ce dernier était en effet de plus en plus présenté à l’aune de sa comparaison avec le communisme ou le totalitarisme. Un autre facteur de distanciation fut la rupture du lien avec la tradition républicaine. Hobsbawm rappelle que pour les manifestants du Front Populaire chantant la Carmagnole, dont il faisait partie, la Révolution ne semblait pas si éloignée, tandis que pour les élites de la Ve République, elle était devenue un phénomène obsolète.

À l’image de son autobiographie, Franc-tireur, Aux armes historiens ! se présente comme un survol d’une évolution intellectuelle où le politique et le culturel ont pris le pas sur l’analyse socio-économique. La fin d’une vision socio-historique centrée sur la montée de l’État-nation a ainsi fait perdre à l’étude des phénomènes révolutionnaires la centralité qu’ils ont longtemps occupée.

Dans sa postface, Hobsbawm souligne à juste titre la vitalité des études révolutionnaires dans le monde anglo-saxon. Les travaux de Timothy Tackett, David Garrioch ou Lynn Hunt, pour n’en citer que quelques-uns, tout comme les colloques récents organisés en France (Martin, 2006 et Jessenne, 2007) l’attestent. C’est à ces travaux que le lecteur curieux d’histoire de la Révolution française est invité à se reporter. L’ouvrage d’Hobsbawm ne lui apportera qu’une mise en train légère, mais a au moins le mérite de redonner toute sa perspective, s’il en était besoin, à l’événement créateur que fut la Révolution française.

Éric Hobsbawm, Aux armes historiens ! Deux siècles d’histoire de la Révolution française, Paris, La Découverte, 2007, 155 pages, 14,50 €.

Bibliographie

David Garrioch, The making of revolutionary Paris, Berkeley, University of California Press, 2002.

Éric Hobsbawm, L’invention de la tradition, Paris, Amsterdam, 2006.

Éric Hobsbawm, Franc-tireur, Paris, Ramsay, 2005.

Lynn Hunt, Inventing human rights: a history, New York, Norton, 2007.

Jean-Pierre Jessenne, Vers un ordre bourgeois : Révolution française et changement social, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.

Jean-Clément Martin (dir.), La Révolution à l’oeuvre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

Simon Schama, Citizens, Londres, Viking, 1989.

Timothy Tackett, Par la volonté du people, Paris, Albin Michel, 1997.

Résumé

L’historien britannique Éric Hobsbawm jouit en France d’une popularité certaine, quoique se traduisant par un certain retard dans la traduction de ses ouvrages. The Invention of Tradition, une de ses contributions majeures, a été ainsi traduite récemment avec près d’un quart de siècle de retard. Echoes of the Marseillaise, rassemblant une série de conférences prononcées […]

Igor Moullier

Il est maître de conférences en histoire moderne à l’Ens-Lsh de Lyon. Après avoir soutenu une thèse sur le ministère de l’Intérieur sous le Consulat et l’Empire, il s’intéresse à l’histoire de l’Etat et de l’action publique en Europe occidentale entre 1770 et 1820.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Igor Moullier, « Un combat gagné d’avance. », EspacesTemps.net, Livres, 2007/12/20. URL : https://www.espacestemps.net/articles/un-combat-gagne-avance/