Trames.

Emmanuelle Tricoire

Image1Lisbonne, quartier d’Alfama, décembre 2003. Europe. Le linge pend aux fenêtres, les gamins dépenaillés et moqueurs tapotent la balle, occupant le moindre espace plan, improbable, entre deux niveaux d’escaliers bosselés, entre deux façades lépreuses, mangées de mousse et d’herbe… Amoncellement de maisons, marches d’escalier à toutes volées, vues imprenables entre deux façades hautes. C’est dans ce quartier « popu-touristique par excellence » que viennent encore se perdre ceux qui viennent « cultiver l’authentique », au milieu des pêcheurs et des indigents.

Au détour d’une ruelle, inattendue, cette toile qui barre la rue. On construit, on répare, on repeint, on commence à soigner ces rues que l’on voit enfin presque, belles. Seront-elles, dans quelques années, leur voile enfin ôté, européennes comme le vieux Nice et le Ravello de Campanie, ou alors jusqu’à la dénature, jusqu’à l’enlaidissement, atrophiée par la conscience de leur propre valeur, telle l’étouffoir Carcassonne ?

Superposition des structures, des matières, des textures, combinaisons répétées, répercutées d’un bout à l’autre de la composition. Alfama, intégrée au réseau, glissant sur des perspectives nouvelles, des horizons qui s’ouvrent… mais quel réseau ? Celui des lieux rayonnants, et bientôt des stations touristiques engorgées ? Fragile distinction… Va-t-elle bientôt aspirer davantage à « l’air du temps qu’à l’air du lieu » ? Jusqu’à cette inconcevable Monte Cassino de Jo’burg, flambante cité italienne totalement reconstituée, voici quelques années encore un chantier, aujourd’hui soignée, de la citadelle haute jusqu’au moindre linge, factice, aux fenêtres…. Fascinant produit à l’exactitude rare, à l’envers du monde, constitué par Sienne… ou par Soweto. A l’extrême du réseau mondial de ces champs d’authentiques. Avec Alfama à présent elles forment deux îlots antipodiques, de conception inverse et aussi presque frères : car on y retrouve toujours le linge aux fenêtres… De quelle nature sera dans dix ans le linge aux fenêtres des rues ? Que se passe-t-il derrière ces étoffes légères, mais que trame donc Alfama ?

Tisser un filet qui attrape, un réseau qui connecte, réaliser une construction… Ce filet-là, s’il obscurcit aujourd’hui la rue, s’il ne relie pour le moment que ses deux rives, la netteté de ses axes annonce déjà demain, au milieu des murs ruinés, vétustes. Je suis tombée sur une féerie conceptuelle, une allégorie qui préfigure la Toile sur laquelle se trouve à présent cette image. Des axes nets et distincts, bien visibles, et une infinité de réseaux plus fins, dont la complexité égale la simplicité de conception.

Lumières de sources différentes, ample mouvement, infinité des réseaux filés, filetés, légers, comme infinis, qui court du tout au tout, de tous à tous. L’armature est légère mais elle est d’apparence lisse, et prometteuse, sa structure est sans faille, la contexture devient organique, de la charpente à la fibre, et c’est justement l’étoffe presqu’immatérielle qui lui donne souplesse et consistance. Agencement ordonné qui confine dans la subtilité de sa disposition multiple à une synthèse, un alliage de composante inédite, répétition organisée de la forme jusqu’à la métaphore.

« Système acentré », toujours milieu, « il a pour tissus la conjonction », stupéfiant reflet du « Rhizome » introductif aux Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, que je citerai encore abondamment : On y retrouve « des lignes d’articulation ou de segmentarité, des strates, des territorialités ; mais aussi des lignes de fuite, des mouvements, de déterritorialisation et de déstratification, ….et tout cela constitue un agencement », aux « ruptures » nécessairement « asignifiantes »… Trame qui écrit comme on « arpente », qui « cartographie des idées à venir » ! … Trames à Alfama, qui, comme « le livre, assurent la déterritorialisation du monde »… « Multiplicité à force de sobriété ». La maison moins les murs, c’est l’essentiel, c’est de la maison.

Sous l’image, on aurait pu écrire : « ceci est de la maison » ou « ceci est de l’espace », ou « ceci est du Monde », ou encore « ceci est du livre », ou « ceci est de la langue », ou « ceci est du cours », ou « ceci est du morceau musical », ou « ceci est de la peinture » ou « ceci est du réseau », bien sûr, ou « ceci est… » suivi de n’importe quel ouvrage humain.

Retournons à l’indifférence feinte de notre rue basse, étroite. La lampe semble d’un autre âge, mais elle est pourvue d’électricité et ce sont les mêmes lampes que dans les rues des métropoles mondiales. Au-delà des entrelacs, soulignant les faîtes des maisons, la lumière toujours splendide et douce qui sculpte Lisboa, celle qui ne ressemble à aucune et qui n’est pas prête de s’éteindre.

©Photo Emmanuelle Tricoire.

Résumé

Lisbonne, quartier d’Alfama, décembre 2003. Europe. Le linge pend aux fenêtres, les gamins dépenaillés et moqueurs tapotent la balle, occupant le moindre espace plan, improbable, entre deux niveaux d’escaliers bosselés, entre deux façades lépreuses, mangées de mousse et d’herbe… Amoncellement de maisons, marches d’escalier à toutes volées, vues imprenables entre deux façades hautes. C’est dans […]

Emmanuelle Tricoire

Historienne et géographe, elle est professeure d'Histoire, de Géographie et d'Éducation civique dans le Secondaire, à Paris.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Emmanuelle Tricoire, « Trames. », EspacesTemps.net, Objets, 2003/03/07. URL : https://www.espacestemps.net/articles/trames/