Les sociétés à individus mobiles : vers un nouveau mode d’habiter ?Peer review

L’exemple des pratiques touristiques.

Mathis Stock

Issu d’une communication au colloque de Cerisy « Les sens du mouvement » en juin 2003, ce texte était destiné à paraître dans les actes du colloque, coordonnés par Sylvain Allemand, François Ascher et Jacques Lévy, Les sens du mouvement. Mobilité et modernité dans les sociétés urbains contemporaines, Paris, Éditions Belin. Un enchaînement de « mastics » en a décidé autrement. Nous le rendons accessible au public ici.

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On constate aujourd’hui une mobilité géographique accrue des individus pour l’essentiel de leurs pratiques. La mobilité géographique change de multiples façons le rapport aux lieux des individus. En effet, on assiste à une recomposition des lieux familiers et des lieux étrangers pour les individus. Ce ne sont pas nécessairement les lieux proches qui sont les plus familiers. Cette recomposition se laisse appréhender de façon particulièrement claire dans le cas des pratiques touristiques. Par définition, celles-ci impliquent un changement de lieu : d’un lieu du quotidien vers un lieu du hors-quotidien ainsi que des pratiques de recréation, caractérisées par ce que Norbert Elias (1994) appelle un « relâchement contrôlé des contraintes sur l’émotion » : des activités « dé-routinisantes ». Ce « cocktail » est explosif en ce sens que les lieux touristiques pratiqués ne restent pas des lieux de « non-sens », mais participent de la façon dont les individus habitent les lieux géographiques du Monde. Non seulement, le lieu touristique peut être investi, « habité » au sens plein du terme, mais aussi l’expérience touristique change les manières d’être au quotidien.

Le problème.

L’extrait d’un entretien permet de comprendre la complexité des rapports aux lieux dans une société que l’on pourrait appeler « société à individus mobiles » (Stock, 2001) et de mieux poser le problème :

« Je suis très souvent à Istanbul, j’ai de la famille et des amis là-bas. Istanbul est ma deuxième ville, une ville super, une des plus belles villes du monde. […] J’ai vécu pendant 17 ans à Steglitz [quartier berlinois] même si je n’y emménagerai plus jamais. Là, je sais où aller à l’aveugle. Mitte et Prenzlauer Berg [autres quartiers berlinois], je dois lentement explorer comme si j’allais dans une toute autre ville. Je suis née à Berlin et n’ai jamais vécu ailleurs. […] Je n’ai jamais vécu à Kreuzberg, mais j’aimerais bien. […] Le vieux Berlin-Ouest est mon Heimat. Mitte est pour moi construit et Prenzlauer Berg est déjà la fin du monde, une ville totalement différente. […] Je n’ai jamais été [à Brandenburg]. […] Si je réfléchis, mon rayon d’action est très petit. Mitte, ça va encore, Prenzlauer Berg, j’y suis allé pour la troisième fois. […] Une fois [je suis allé à Potsdam]. Là, j’ai déambulé comme une touriste à Sanssouci. Je suis aussi allé dans les studios à Babelsberg »[1].

Cet extrait d’une interview avec l’actrice berlinoise d’origine turque Idil Üner permet de faire apparaître au moins trois aspects de la question de l’habiter aujourd’hui :

1) La question de l’altérité/identité : quels sont les lieux du chez soi (Heimat, home), quels sont les lieux autres ? Pour Idil Üner, Berlin-Ouest et Istanbul sont les lieux identificatoires, mais pas Berlin-Est (« la fin du monde »), même si elle n’a jamais vécu ni à Kreuzberg ni à Istanbul ;

2) La question de la familiarité/étrangeté des lieux, sous-tendue par la pratique des lieux géographiques et le savoir géographique : pour Idil Üner, Steglitz est un lieu familier (« je sais où aller à l’aveugle »), mais pas un lieu où elle résiderait ; en revanche, Berlin-Est (Prenzlauer Berg) sont des lieux moins familiers (« je dois explorer lentement ») ;

3) La question des lieux pratiqués qui ne sont pas nécessairement liés à la distance kilométrique : des lieux proches tels que Potsdam peuvent être vécus comme étant « touriste », d’autant plus qu’on n’y va pas souvent, des lieux lointains (Istanbul) peuvent être des lieux familiers, créés par une pratique habituelle (« je suis très souvent à Istanbul »).

Cet exemple permet de soulever un certain nombre de questions afin d’aborder la mobilité des individus, questions dont la plus synthétique peut être formulée de la façon suivante : quelles sont les conséquences de la mobilité géographique accrue sur le rapport aux lieux des individus ?

– Assiste-t-on à une recomposition des référents géographiques de l’identité et des espaces familiers ? S’agit-il d’un « déracinement », comme on le dit souvent, impliquant par là une rupture avec un équilibre précédemment atteint ? 

– Assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau « mode d’habiter » fondé sur la multiplicité des lieux, qui délaisse un mode d’habiter fondé sur la sédentarité ? S’agirait-il alors d’un moment historique de même ampleur que l’a été celui de la sédentarisation caractérisant la « révolution néolithique » ? 

– Les pratiques touristiques interviennent-elles dans le rapport aux lieux du quotidien ? Ce dernier s’en trouve-t-il change ?

La mobilité comme pratique, non comme flux.

La mobilité est appréhendée, en sciences sociales, par de multiples disciplines et de multiples manières[2]. Elle pose d’emblée un problème de vocabulaire[3] : « mobilité » signifie-t-il un changement de lieu géographique, un déplacement dans l’espace géographique ou bien est-il adéquat d’utiliser le terme pour dire tout type de mouvement tel que la « mobilité sociale », c’est-à-dire le changement de position sociale ? Par exemple, Alain Bourdin (dans les actes de ce colloque) nomme mobilité l’ensemble des mouvements, et non seulement dans l’espace. Cette décision est importante, mais pose le problème de l’emploi métaphorique en sciences sociales.

En tant que géographe, j’aborde ici les lieux géographiques, plus précisément cette dimension essentielle de la mobilité : le fait que les individus changent physiquement de lieu et pratiquent les lieux in situ. La question se pose alors : « qu’est-ce qui se passe » lorsque les individus changent de lieu(x) ? En effet, cela pourrait être l’objet d’une théorie de la mobilité : décrire et expliquer comment on « fait avec » les lieux par le déplacement et quels sont les lieux qui interviennent dans les pratiques de déplacement[4].

La mobilié comme « pratiques des lieux ».

La manière de pratiquer les lieux prend une tournure importante dans les sociétés à individus mobiles. Ces derniers pratiquent une multiplicité de lieux dont certains sont familiers et d’autres pas, dont certains sont connus, d’autres inconnus ; dont certains sont associés à des événements heureux, d’autres non. Bref, pour les individus, la signification du lieu pratiqué peut être très différente de celle du lieu de domicile. Ici, c’est le rapport au lieu plus ou moins engagé, plus ou moins distancié en relation avec les pratiques du lieu qui est visé. On peut alors établir une distinction fondamentale entre lieux du quotidien et lieux de l’extra-quotidien ou hors-quotidien par la plus ou moins grande familiarité qui existe avec ces lieux pratiqués.

C’est là que réside à mon sens la nécessité de parler de pratiques des lieux : c’est qu’il existe, au-delà de l’observation des comportements semblables, des manières différentes d’être dans le lieu : selon que le lieu est plus ou moins familier, le sens du lieu pour ceux qui le fréquentent est différent. Ces lieux plus ou moins « étrangers » pour les individus peuvent correspondre à un ailleurs choisi ou au contraire subi. En effet, un certain nombre de pratiques a pour fonction la mise à distance du quotidien, ce qui est sans doute facilité par des lieux qui sont très différents de ceux du quotidien. C’est le cas des lieux que fréquentent les individus en tant que touristes. Au contraire, un voyage d’affaires peut conduire dans un pays étranger sans que la fonction de « recréation » ou de mise à distance du quotidien soit recherchée. Il s’agit là d’un ailleurs, d’un lieu étranger qui ajoute peut-être aux difficultés de l’univers du travail.

Afin de comprendre dans quelles logiques s’insèrent ces pratiques, on peut utiliser la grille de lecture qui met l’accent sur la différence entre hors-quotidien et quotidien, en distinguant clairement entre deux logiques différentes. D’un côté, les lieux du quotidien et les lieux du hors-quotidien, de l’autre, les pratiques récursives et « déroutinisantes » (cf. tableau 1)[5].

Tableau 1. Source : modifié de Knafou et al., 1997 et de Stock, 2001.

Tableau 1. Source : modifié de Knafou et al., 1997 et de Stock, 2001.

À partir de cette première étape, on peut aller plus loin en précisant ce que l’on entend par lieux et pratiques du quotidien et du hors-quotidien. La différence entre les pratiques du quotidien et les pratiques du hors-quotidien s’établit dans le caractère relativement plus – dans le cas des pratiques récursives – ou moins – dans le cas des pratiques déroutinisantes – routinier, plus ou moins « dé-routinisant » des pratiques, c’est-à-dire entre des pratiques où les contraintes d’autrui et les émotions plaisantes sont plus ou moins présentes (Elias & Dunning, 1994)[6]. Ces pratiques nécessitant plus ou moins d’« auto-contention » peuvent se localiser dans des lieux du quotidien ou dans les lieux du hors-quotidien.

On arrive donc à une multitude de pratiques qui peuvent se localiser et s’exécuter soit dans des lieux du quotidien, soit dans des lieux du hors-quotidien, soit dans les deux. Les termes « lieu du quotidien » et « lieu du hors-quotidien » ont donc ici un contenu particulier : il s’agit d’une part de lieux familiers et d’autre part de lieux non-familiers, étrangers.

Le détour par la distinction « Insideness/Outsideness » : des catégories pertinentes ?

En quoi la prise en compte de la plus ou moins grande étrangeté des lieux a une pertinence dans l’analyse des pratiques ? Cette approche trouve son origine principalement chez Edward Relph[7] (1986) qui a développé deux types idéaux de rapports aux lieux, celui d’« insideness » et celui d’« outsideness » par rapport aux lieux. Il développe l’idée de différentes manières d’être avec les lieux, plus ou moins engagés, plus ou moins distanciés (cf. tableau 2). Il (1986) définit ces deux termes de façon suivante : “ To be inside a place is to belong to it and to identify with it, and the more profoundly inside you are the stronger is this identity ” (Relph, 1986, p. 49). La question d’être du lieu ou ne pas être du lieu débouche donc ici sur la question de l’identité. En revanche, ceux qui sont étrangers aux lieux pratiquent le lieu en ayant une distance. « From the outside you look upon a place as a traveller might look upon a town from a distance; from the inside you experience a place, are surrounded by it and part of it » (p. 49, souligné par moi). À partir de cette distinction fondamentale, Relph construit différentes manières d’être inside et outside.

Tableau 2 : Les types d’expériences de lieux d’après E. Relph. Source : Relph (1986), conception Stock (2001).

Tableau 2 : Les types d’expériences de lieux d’après E. Relph. Source : Relph (1986), conception Stock (2001).

Il s’agit là d’un apport fondamental pour penser les pratiques de mobilité et les pratiques touristiques. En effet, on peut émettre l’hypothèse d’un lien entre rapport au lieu et pratique pour les différentes catégories de pratique ainsi que avec les effets de recréation des pratiques touristiques (Stock, 2001). Néanmoins, il convient de ne pas opposer « inside » et « outside », car le cas du touriste montrerait déjà les limites de cette catégorisation. On pourrait ainsi travailler sur un continuum entre engagement et distanciation[8]. En effet, un touriste a certes une manière distanciée de pratiquer un lieu, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas à sa place, hors lieu. Les lieux touristiques étant des lieux (créés) pour les touristes, la présence de ce dernier n’a rien de choquant. Le touriste est certes outsider par ses attributs – domicile, durée de présence, pratiques, vêtements, sens donné au lieu -, mais n’est pas un élément étrange dans un lieu touristique. Au contraire, sa présence seulement le définit et le rend habitable touristiquement.

Figure 1 : Le continuum de l'engagement et de la distanciation. Source : Stock (2001).

Figure 1 : Le continuum de l’engagement et de la distanciation. Source : Stock (2001).

 

L’exemple des pratiques touristiques.

Les pratiques touristiques sont particulièrement intéressantes dans le système individuel de mobilité. En effet, on peut défendre la thèse selon laquelle les pratiques touristiques sont une manière particulière d’appréhender les lieux autres, à travers ce qu’on pourrait appeler « recréation » (Knafou et al., 1997 ; Équipe Mit, 2002). Mais, contrairement à ce qu’on pourrait attendre de cette manière plus distanciée d’être dans un lieu, on observe également des appropriations des lieux touristiques par les touristes : les lieux touristiques deviennent les référents pour l’identité, processus exemplifiés par le choix d’un ancien lieu de vacances comme lieu de retraite (Duhamel, 1997 ; Stock, 2001).

Trois aspects contribuent à définir les pratiques touristiques : 1) le déplacement : aller dans un lieu autre, quitter son lieu du quotidien pour un lieu du hors-quotidien (Knafou et al., 1997), 2) la mise à distance du lieu (Urry, 1990), 3) la recréation : pratiques de rupture d’avec le quotidien, notamment par le fait d’avoir des pratiques « déroutinisantes » (Elias, 1994), pratiques que l’on peut classer en trois catégories : jouer, se reposer, découvrir (Stock, 2001 ; Équipe Mit, 2002 ; Sacareau & Stock, 2003).

Les pratiques touristiques ne sont pas seulement des pratiques individuelles, mais aussi des pratiques sociales, c’est-à-dire sujettes aux modes, aux normes et aux négociations. Orvar Löfgren pose de ce point de vue une question intéressante : « How have we acquired the skills of taking a sight, having a picnic on the beach, or producing a holiday album? In learning to be tourists we haul along a lot of baggage from earlier periods, often in rather unreflective ways » (Löfgren, 1999, p. 7). Ainsi est posée la question de l’apprentissage des pratiques touristiques : que doit-on apprendre pour devenir touriste ?

Se déplacer : aller dans un lieu autre.

« Le tourisme est un déplacement, c’est-à-dire un changement de place, un changement “ d’habiter ” : le touriste quitte temporairement son lieu de vie pour un ou des lieux situés hors de la sphère de sa vie quotidienne. Le déplacement opère une discontinuité qui permet un autre mode d’habiter voué à la seule recréation » (Knafou et al., 1997). En effet, le déplacement est constitutif des pratiques touristiques ; il n’existe pas de tourisme sans déplacement. Ceci implique la pratique in situ d’un lieu, c’est-à-dire que nécessairement, le corps de l’individu est engagé dans la pratique. Cette nécessaire association de la pratique à un lieu autre fait que les individus sont obligés de se déplacer.

D’où l’importance du déplacement, de la présence physiques dans le lieu. Il faut y aller, il ne suffit pas de regarder la télévision, de lire des magazines et des livres, de surfer sur Internet, il faut vivre l’expérience touristique in situ : « En fait, les observateurs qui prédisent que les futurs touristes se contenteront d’un déplacement en réalité virtuel à la maison dans le salon ne comprennent pas la magie du mouvement du corps sur la route vers ailleurs. Aller là-bas en personne continuera à être le médiateur le plus important de l’apprentissage à être un touriste. » (Löfgren, 1999, p. 281.) C’est le corps, pas seulement l’esprit qui est engagé dans la pratique touristique. D’où l’insuffisance des seules représentations ou du « regard touristique » dans l’analyse des pratiques touristiques.

Cette pratique in situ du lieu implique de faire face à l’altérité, à ce qui est autre : personnes, langue, hébergement, culture, vêtements, etc. (Équipe Mit, 2002), ainsi que de franchir des « horizons d’altérité » (Lazzarotti, 2001). Cette confrontation à l’altérité est parfois recherchée – notamment dans le cadre de pratiques touristiques fondées sur le mode « découvrir » – mais peut également soulever un problème, voire un obstacle pour l’accès aux lieux souhaités. En effet, tous les touristes ne sont pas capables de supporter toutes les situations d’altérité. D’où l’existence de « technologies » qui amenuisent le « choc » de l’altérité et qui seulement permettent d’accéder au lieu : hôtel, Tour Opérator, agence de voyages, club de vacances, etc[9].

Mettre à distance le lieu.

Cette mise à distance d’un lieu est exemplifiée par le « regard touristique » (Urry, 1990). En effet, tout un pan de la pratique touristique consiste à regarder – au sens propre et au sens figuré[10] – des paysages différents de ceux du quotidien : « When we “go away”, we look at the environment with interest and curiosity » (Urry, 1990, p. 1). Les regards touristiques sont construits par la différence et en opposition « to non-tourist forms of social experience and consciousness » (Urry, 1990, p. 2)[11]. La pratique photographique, fondamentalement liée aux vacances pour un grand nombre d’individus, permet l’objectivation, donc la mise à distance de l’environnement qui émerge ainsi en tant que paysage[12].

L’effet de lieu – défini comme l’intervention de la qualité d’un espace dans les pratiques des individus, permettant ainsi la co-constitution de la pratique et du lieu –  joue de différentes manières dans l’expérience de la recréation. On peut donc approcher le rapport au lieu touristique à des niveaux différents. Tous les lieux n’ont pas la même « capacité » à contribuer à la mise à distance du quotidien, mais on peut risquer l’hypothèse que les lieux qui offrent au regard un paysage familier, dans lesquels on parle la même langue que celle du touriste, que ce dernier connaît déjà, rendent plus difficile la mise à distance ; à l’inverse, un lieu « exotique » facilite la mise à distance[13]. C’est donc le différentiel d’étrangeté par rapport au lieu du quotidien qui constitue l’effet de lieu, sans interroger davantage l’identité du lieu. À un niveau plus banal, l’identité du lieu par « l’offre touristique » intervient dans le rapport au lieu, permettant une efficacité plus ou moins grande de la recréation[14].

Se recréer.

Le troisième moment des pratiques touristiques est constitué par « se recréer ». En effet, il ne suffit pas d’aller dans un lieu autre, encore faut-il y effectuer des pratiques de recréation. Fondamentalement, il s’agit de la rupture entre le quotidien et le hors-quotidien (Knafou et al., 1997) ou bien entre pratiques récursives, routinières et pratiques non-routinières[15]. Il s’agit donc également d’une mise à distance du quotidien (Elias & Dunning, 1994)[16]. Associé à un déplacement, la pratique touristique semble être particulièrement efficace pour se « recréer » lorsqu’on la compare à d’autres pratiques ludiques, sportives ou de repos qui n’impliquent pas un changement de lieu[17].

C’est cet élément qui s’avère être décisif pour l’approche des mobilités contemporaines. En effet, l’accroissement du temps libre et des richesses a conduit à ce que les individus se déplacent de plus en plus loin pour leurs pratiques de recréation. Intégrée dans une économie capitaliste – avec un partage entre travail et hors-travail -, la recréation ne cesse de gagner en importance, concomitamment avec une intensité accrue du travail.

Questions et perspectives : quel mode d’habiter des sociétés à individus mobiles ?

On peut, à partir de ce cas des pratiques touristiques, poser des questions et tracer des perspectives de recherche. On peut penser que ces multiples pratiques des lieux engendrent un nouveau mode d’habiter. En effet, la mobilité soulève fondamentalement la question de l’habiter : de quelle façon les individus habitent-ils les lieux géographiques du Monde lorsque les déplacements et les circulations deviennent plus fréquents ? Quel « mode d’habiter » peut être défini par un régime de mobilité ? Peut-on définir un ou des modes d’habiter plus ou moins « mobiles » ?

Nigel Thrift (1996) avait émis l’hypothèse d’une « structure of feeling termed mobility » afin de pointer l’habitude des individus à être en mouvement. Y a-t-il dorénavant une habitude d’être mobile ? Voire un « habitus mobilitaire » (Stock, 2001) à l’instar d’un « habitus touristique » (Vester, 1997) ? En poussant plus loin, l’habiter pourrait être le concept qui synthétise l’ensemble des pratiques des lieux, c’est-à-dire le « faire-avec » les lieux, sans oublier la part de l’imaginaire, des représentations, des valeurs et symboles assignés aux lieux. Si l’on observe, avec étonnement, la possibilité des individus à transformer des endroits étrangers (topos, Stelle) en lieux familiers (chôra, Ort), voire de choisir comme référent géographique de l’identité individuelle des lieux auparavant étrangers, on pressent les potentiels de la mobilité géographique.

Un deuxième étonnement surgit devant la recherche, dans la mesure du possible, des lieux les plus adéquats pour les différentes pratiques. À chaque pratique son lieu : cette idée mérite réflexion, mais semble rencontrer de plus en plus d’exemples de mobilité : s’installer à la retraite à Majorque pour Britanniques, Allemands, Hollandais ; aller en boîte de nuit à Ibiza à partir de Londres ou Düsseldorf ou bien à Dublin à partir de Paris ; aller skier pour la journée à Chamonix depuis Londres ; se faire soigner à l’hôpital de Lille pour Britanniques etc. En effet, de plus en plus, les individus sont capables de gérer de plus en plus finement l’espace. L’association des pratiques à des lieux peut ainsi être vue comme compétence stratégique. On pourrait alors oser l’hypothèse que les individus sont de plus en plus à la recherche des lieux les plus adéquats pour leurs pratiques – eu égard à leurs ressources financières, temporelles, culturelles. C’est ainsi que l’on se met sur la piste d’une réponse à la question posée des conséquences de la mobilité géographique sur les rapports aux lieux des individus : ce choix de plus en plus autonome des lieux géographiques est le signe d’une individualisation géographique, c’est-à-dire un processus qui conduit à des individus ayant des référents géographiques multiples. Ceci conduit à une société d’individus mobiles constitués d’habitants temporaires, et non plus d’habitants permanents, en raison du jeu d’absence/présence temporaires dans les lieux.

Ces deux dynamiques – se rendre familier les lieux géographiques et rechercher des lieux les plus adéquats pour chaque pratique – pourraient être au fondement d’un « mode d’habiter poly-topique »[18], à multiples lieux pour des habitants mobiles des sociétés contemporaines. Que devient alors l’habitat, investi pour des projets, par définition temporaire ? Les lieux géographiques deviennent, dans une société à individus mobiles, des lieux de projets, à significations simultanément multiples.

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Note

[1] « Ich bin ganz oft in Istanbul, habe Verwandte und Freunde dort. Istanbul ist meine zweite Stadt, eine super Stadt, eine der schönsten Städte auf der Welt. […] Ich habe 17 Jahre in Steglitz gelebt, obwohl ich heute nie wieder hinziehen würde. Da weiß ich blind, wohin ich fahren muss. Mitte und Prenzlauer Berg muss ich erst langsam erkunden, so als würde ich in eine ganz andere Stadt fahren. Ich bin in Berlin geboren und habe noch nie woanders gelebt. […] Ich habe noch nie in Kreuzberg gelebt, obwohl ich das gern würde. […] Das alte West-Berlin ist meine Heimat. Mitte ist für mich konstruiert, und der Prenzlauer Berg ist schon am anderen Ende der Welt, eine ganz andere Stadt. […] Ich war noch nie [in Brandenburg]. […] Wenn ich überlege, ist mein Bewegungsradius sehr klein. Mitte - das geht noch. Am Prenzlauer Berg war ich erst zum dritten Mal. […] Einmal [war ich in Potsdam]. Da bin ich wie ein Tourist in Sanssouci herumgelaufen. Auf dem Studiogelände in Babelsberg war ich auch » (Entretien avec l’actrice berlinoise d’origine turque Idil Üner dans Die Zeit, 17.08.2000, rubrique Leben, p. 5, souligné par l’auteur)

[2] Sans pouvoir développer, on peut recenser les approches suivantes de la mobilité : comme « flux » (au niveau individuel ou aux niveaux agrégés), comme pratique effectuée par un acteur. (Juan et al., 1997 ; Équipe Mit, 2002), comme « système » (Bassand & Brulhardt, 1980 ; Knafou, 1998)

[3] Cf. Michel Lussault & Mathis Stock (2003) et Mathis Stock & Philippe Duhamel (2005) pour un approfondissement du problème de nommer et conceptualiser le phénomène « mobilité ». Ce travail est appelé à être approfondi : il serait en effet intéressant de s’interroger aussi sur les changements conceptuels, ou du moins, les différentes tentatives conceptuelles pour appréhender ce qu’on appelle aujourd’hui « mobilité ». Il faudrait notamment s’interroger sur l’évolution de des conceptualisations fondées sur le « tout migration » à celles fondées sur le « tout mobilité ».

[4] « Déplacement » est utilisé ici de façon restrictive dans le sens de se rendre en un lieu autre (cf. infra)

[5] Plus qu’une dichotomie, il convient sans doute le penser comme pôles d’un continuum entre distanciation et engagement (cf. infra).

[6] Cette distinction s’insère dans une théorie permettant d’appréhender le fait que les individus se trouvent dans des contextes où l’autonomie et le fait de pouvoir laisser libre cours aux pulsions sont plus ou moins permis et possibles. L’autocontention serait le propre des pratiques routinières du quotidien, les loisirs au contraire seraient une des possibilités d’avoir un moindre contrôle et donc des émotions plaisantes. « Le déroulement du fil théorique qui parcourt le spectre [du temps libre] permet de dire que toutes les activités de loisir expriment un relâchement contrôlé des contraintes sur les émotions. […] Les classes du spectre du temps libre se distinguent en général par leur degré de “routinisation” et de “dé-routinisation”, ou, en d’autres termes, par l’équilibre différent entre ces deux tendances dans chacune d’elles. La dé-routinisation va plus loin dans les activités de loisir, mais, là aussi, elle est une question d’équilibre. La déroutinisation et le relâchement de contraintes sur les émotions sont étroitement liés. Que ce relâchement des contraintes soit lui-même socialement et individuellement contrôlé est une des caractéristiques très nettes des activités de loisir, et ce non seulement dans les sociétés industrielles fortement ordonnées, mais, pour autant que l’on puisse en juger, dans toute autre société. » (Elias & Dunning, 1994, p. 130).

[7] Pour un traitement approfondi de l’apport d’Edward Relph à la question du rapport aux lieux, cf. Stock (2000) et Stock (2001, pp. 173-185)

[8] Les deux concepts de « distanciation » et d’« engagement » sont utilisés par Norbert Elias (1993) afin de décrire le travail des scientifiques par rapport à ce que vivent les non-scientifiques. Toutefois, les deux termes signifient très précisément deux manières d’être dans le monde : engagé, impliqué, sans beaucoup de recul et au contraire une capacité à prendre une distance afin de « s’extraire » du quotidien. Ce qui est frappant, c’est que les mots anglais du titre original (Elias a écrit ce texte en anglais d’abord) sont « involvement » et « detachment » ce qui recouvre en partie les mots d’Edward Relph (1986). Elias conçoit le développement du savoir comme étant un « changement dans le rapport de l’engagement humain et de la distanciation humaine » (1987, p. xli). On pourrait précisément transposer cela en géographie concernant le rapport aux lieux : ce qui change au cours du temps c’est le jeu de l’engagement et du détachement par rapport aux lieux que les hommes pratiquent.

[9] Cf. Ceriani et al. (2004) et Ceriani et al. (2005) pour le lien entre tourisme et altérite.

[10] L’expression originale est la suivante : « to gaze upon or view » (Urry, 1990, p. 1)

[11] Toutefois, le « sight-seeing » - mis en avant, entre autres, par Dean MacCannell (1989) en tant qu’essence de la pratique touristique - n’est pas le seul élément de définition du tourisme. La distanciation par rapport au quotidien se joue également en dehors du regard porté sur certains objets. Il convient de noter également le repos, la reconstitution du corps et des forces physiques et le ludique. Cf. infra.

[12] Cf. Pierre Bourdieu et alii (1965), pour cette relation entre vacances et pratique photographique. De même, la coïncidence temporelle entre la naissance de la côte et de la montagne en Occident en tant que paysage entre les 17e et 18e siècles et le tourisme est à relever.

[13] La question se pose ainsi pour les pratiques vacancières des Français qui restent beaucoup plus dans leur propre pays que les Britanniques ou Allemands. La « qualité » des vacances est-elle différente ? La mise à distance du quotidien se fait-elle de manière semblable ? De même, qu’est-ce qu’un lieu exotique ? Pour qui ? Ces quelques questions qui ne seront pas résolues ici pointent les difficultés à comprendre l’effet de lieu.

[14] De même, les significations assignées aux éléments naturels tels que la montagne ou la mer constituent une partie du rapport au lieu touristique. Cette question est approchée au niveau de la construction sociale du rapport au monde et l’on peut dater de manière précise les changements dans la représentation et les pratiques. Cf. Alain Corbin (1990) sur le changement de l’attitude envers la mer, et Nicolas Giudici (2000) sur la montagne. Yi-Fu Tuan (1974) montre non seulement le rapport à la mer et à la montagne à des époques différentes, mais aussi pour des sociétés différentes.

[15] Cf. Rémy Knafou et al. (1997), et Isabelle Sacareau & Mathis Stock (2003) pour un approfondissement de la question de la recréation.

[16] On trouve chez Johan Huizinga (1951) et Roger Caillois (1958) l’idée du jeu comme un monde différent du quotidien : il s’agit d’un monde hors quotidien.

[17] C’est le cas des loisirs après une journée de travail ou pendant le week-end. En revanche, la moindre familiarité avec les lieux favorise ou facilite ce que les pratiques de loisir recherchent : la mise à distance du quotidien. Ce n’est pas nécessairement le lieu qui fait que les individus se distancient du quotidien, ce peut être aussi par les pratiques différentes du quotidien.

[18] Ou faut-il dire « poly-chorique » ?

Résumé

On constate aujourd’hui une mobilité géographique accrue des individus pour l’essentiel de leurs pratiques. La mobilité géographique change de multiples façons le rapport aux lieux des individus. En effet, on assiste à une recomposition des lieux familiers et des lieux étrangers pour les individus. Ce ne sont pas nécessairement les lieux proches qui sont les […]

Pour faire référence à cet article

Mathis Stock, "Les sociétés à individus mobiles : vers un nouveau mode d’habiter ?", EspacesTemps.net, Travaux, 25.05.2005
https://www.espacestemps.net/articles/societes-individus-mobiles/