Postérité d’un artiste d’exception.

Emmanuel Bréon et Rosalind Pepell, Ruhlmann, genius of Art Deco, 2004.

Isabelle Debilly

Image1Les éditions Somogy viennent de publier une version enrichie de la publication réalisée à l’occasion de l’exposition présentée à Boulogne-Billancourt au musée des Années 30 (2001-2002) et consacrée à l’artiste français Ruhlmann. Cette nouvelle édition sert de catalogue à l’exposition présentée cette fois sur le continent nord-américain, tout d’abord au Metropolitan Museum of Art (Moma) de New York, puis au musée des Beaux-arts de Montréal. La collaboration de ce qui était un petit musée des marges parisiennes avec deux musées de rang international est le résultat d’une transformation réussie de cette petite institution après la mort de son fondateur en un outil efficace d’une politique culturelle locale. Conçu comme un hommage, cette exposition laisse peu de place à la critique, et la multiplicité des auteurs ne facilite pas la problématisation de l’étude.

L’objet de cette publication est donc l’œuvre de Jacques-Émile (ou Émile-Jacques ? la question est posée par J. Stewart Johnson dans l’ouvrage –p. 146). Artiste reconnu de l’époque de l’Entre-Deux-Guerres, il est considéré comme l’un des maîtres de l’Art Déco. Né en 1879, issu d’une famille d’origine alsacienne installée à Paris, il ne participe à aucune des grandes écoles d’art ; autodidacte formé dans l’entreprise de son père, il expose pour la première fois à Paris au Salon d’Automne de 1910 et il s’impose déjà comme un maître. Dispensé de participer aux combats de la Ière guerre mondiale, il continue son travail et fonde après la guerre les Établissements Ruhlmann et Laurent.

Il participe alors à toutes les grandes expositions et les entreprises décoratives de son époque ; il meuble et décore paquebots, ministères publics et demeures privées… Dès 1923, le Metropolitan Museum of Art de New York acquiert des réalisations de Ruhlmann. L’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de Paris de 1925 (originairement prévue en 1915) est un triomphe pour lui. Cette manifestation dont le nom abrégé Art Déco qualifie le courant artistique d’alors, même sans la participation de l’Allemagne qui n’a pas été invitée, est l’occasion pour Ruhlmann d’accéder à une reconnaissance internationale ; son Pavillon du Collectionneur (p. 44) édifié en collaboration avec l’architecte Pierre Patout accueille notamment le Grand Salon (p. 46), le Boudoir (p. 47)… Son collectionneur imaginaire est installé dans un cadre luxueux où tous les éléments sont conçus les uns par rapport aux autres ; papiers peints, tissus, meubles, tapis, luminaires sont ainsi réalisés et mis en scène par Ruhlmann.

C’est que Rulmann ne se résume pas à un seul fabriquant de meubles (comme la raison sociale de son entreprise pourrait le laisser croire), il est davantage un ensemblier, un créateur d’une décoration totale, d’un univers mis en forme pour ses riches clients. Amateur de matériaux luxueux, de bois précieux, d’incrustations d’ivoire…, l’artiste ne s’adresse pas aux classe moyennes qui ailleurs ont assuré le succès de l’Art Déco ; son travail est réservé aux happy few, représentants de l’élite politique comme le Maréchal Lyautey, des industriels comme E. Schueller (comme le rappelle sa fille L. Bettencourt dans la préface de l’ouvrage –p. 11) ou Lord Rothermere, propriétaire du Daily Mail.

Le style Ruhlmann se caractérise par une grande simplicité des formes, héritière de la tradition meublière française, mais aussi participant à l’esprit fonctionnaliste de l’époque. La mort précoce de l’artiste en 1933 l’empêche peut être d’évoluer vers un art moins dépensier, comme la situation économique de la période peut le demander. Une grande exposition l’année suivant sa mort rappelle l’ensemble de l’œuvre de Ruhlmann puis son œuvre tombe plus ou moins dans l’oubli, jusqu’au années 60 où l’Art Déco est redécouvert.

Aujourd’hui, cette exposition s’inscrit dans un courant très favorable à cette époque artistique ; l’année dernière le Victoria et Albert Museum de Londres a présenté une grande mise en scène de la période Art Déco, actuellement Bruxelles montre les réalisations architecturales de cette époque dans la ville en attendant les journées du patrimoine de septembre 2004 consacrées à ce thème.

L’ouvrage présente notamment les photographies des meubles prestigieux comme le célèbre Meuble au Char qui illustre la couverture du catalogue, mais aussi les papiers peints imaginés, les porcelaines crées en collaboration avec la Manufacture de Sèvres, et encore les magnifiques aquarelles de Ruhlmann présentant les décors imaginés pour ses clients ; les photographies (d’époque ou actuelle) permettent de comparer les dessins avec les réalisations, elles montrent le goût de l’artiste pour les grands volumes, les hauts plafonds qui lui laisse davantage de liberté pour ses mises en scène.

Sous la responsabilité conjointe d’Emmanuel Bréon (Musée des Années 30, Boulogne-Billancourt) et Rosalind Pepall (Musée des Beaux Arts, Montréal), l’ouvrage est le résultat de nombreuses collaborations, tant nord-américaines que françaises, avec des historiens de l’art, des universitaires, des responsables de musées… Au total, un catalogue fort intéressant qui permet de rappeler l’importance de la création artistique de cet homme, intégré dans le milieu des créateurs du moment, apprécié des grands de son temps mais dont on ne connaît pas vraiment les moteurs de la création, l’homme reste encore secret. Si ses archives sont aujourd’hui dispersées entre plusieurs institutions, l’artiste est en cours de redécouverte aujourd’hui ; les spécialistes ne l’ont jamais oublié, ses œuvres, chères au moment de leur création, le sont toujours autant, mais le grand public le redécouvre peu à peu (même si la bibliographie des année 30 reste largement plus importante que celle des vingt dernières années). Puisse ce catalogue contribuer à une meilleure connaissance de l’œuvre de Ruhlmann des deux cotés de l’Atlantique, puisque qu’il est proposé en anglais ou en français.

Emmanuel Bréon et Rosalind Pepell, Ruhlmann, genius of Art Deco, co-édition du Musée des années 30, des éditions d’art Somogy et du Musée des Beaux-Arts de Montréal, Paris, 2004. 327 pages. 55 euros.

Résumé

Les éditions Somogy viennent de publier une version enrichie de la publication réalisée à l’occasion de l’exposition présentée à Boulogne-Billancourt au musée des Années 30 (2001-2002) et consacrée à l’artiste français Ruhlmann. Cette nouvelle édition sert de catalogue à l’exposition présentée cette fois sur le continent nord-américain, tout d’abord au Metropolitan Museum of Art (Moma) […]

Isabelle Debilly

Enseignante de géographie à l'École européenne de Bruxelles 2, elle a une formation initiale en histoire médiévale des mentalités. Elle s’oriente à présent vers l'histoire des genres et la géographie.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Isabelle Debilly, « Postérité d’un artiste d’exception. », EspacesTemps.net, Livres, 2004/12/26. URL : https://www.espacestemps.net/articles/posterite-artiste-exception/