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Résumé | Bibliographie | Notes

Sérendipité.

Places, placements, positionnements.

Analyse linguistique des stratégies et tactiques du locuteur.

La place est un mot polysĂ©mique, dĂ©notant un espacement, la position relative d’un Ă©lĂ©ment par rapport Ă  d’autres et Ă  un ensemble dont il est partie prenante, un espace dĂ©volu Ă  certains usages, une fonction, une hiĂ©rarchie, voire le sentiment intime d’ĂȘtre Ă  la bonne place. Cette liste de significations, loin d’ĂȘtre exhaustive, permet de comprendre l’intĂ©rĂȘt que les sciences ont accordĂ© Ă  la notion, qu’il s’agisse de la gĂ©omĂ©trie, de la gĂ©ographie, de l’éthologie, de la psychologie, de la politique, du droit, de la philosophie ou de la sociologie – lĂ  aussi la liste n’est pas exhaustive. D’une façon gĂ©nĂ©rale, depuis le 20e siĂšcle, les sciences sociales ont montrĂ© que la place se caractĂ©rise par des agencements structurants pesant sur les reprĂ©sentations comme sur les comportements. Elle est Ă©volutive, dynamique, alimente toutes sortes de « luttes des places », qui sont au cƓur de travaux, en gĂ©ographie notamment, portant sur l’espace et ses usages (Lussault 2009). Il me semble cependant que nombre d’entre eux – qui mettent au premier plan l’étude des dispositifs et agencements rĂ©gissant les comportements des acteurs dans un espace donnĂ© et leurs pratiques de l’espace – n’accordent pas suffisamment d’attention Ă  la façon dont les acteurs justifient discursivement leurs reprĂ©sentations de la place qu’ils occupent, des pratiques qu’elle leur autorise et qu’ils s’autorisent. C’est pourquoi il est certes nĂ©cessaire de prendre en compte la place objective des acteurs, et tout aussi indispensable de rendre compte de leur(s) positionnement(s) discursif(s) pour occuper une place plus conforme Ă  leurs attentes, leurs usages.

Je voudrais donc, dans le prĂ©sent travail [1], avancer un certain nombre de propositions linguistiques sur le concept de place, en m’appuyant sur mes conceptions pragma-Ă©nonciatives, pour ĂȘtre au plus prĂšs des acteurs. De quoi s’agit-il ? L’énonciation pense le langage en situation, avec ses participants, ses contextes d’émergence et de rĂ©ception, avec ses rĂšgles, ses normes, en tenant compte des genres des Ă©noncĂ©s et des textes, des attentes que construisent de concert situations et genres ; elle attache une grande importance aux intentions du locuteur (telles qu’elles se dĂ©ploient Ă  partir de ses dires, des modalitĂ©s et actes de langage directs ou indirects) et aux effets que celui-ci entend produire sur ses destinataires – c’est la dimension pragmatique des discours. Toutes ces composantes sont dĂ©terminantes pour penser le concept de place, ses dĂ©terminations, ses thĂ©orisations et ses principes d’organisation et d’agencement, ses justifications ainsi que la place (c’est le cas de le dire) qui est laissĂ©e aux choix et Ă  la responsabilitĂ© du locuteur. C’est pourquoi je distinguerai dans une premiĂšre partie les concepts de place et de position, de placement et de positionnement ; j’en proposerai une approche articulĂ©e et m’appuierai spĂ©cifiquement sur le concept de figure d’auteur pour analyser les stratĂ©gies de placement et les tactiques de positionnement du locuteur ; enfin, j’accorderai une grande attention aux composantes de la figure d’auteur (Rabatel 2021 ; 2023) que sont l’idiolecte (ou maniĂšres idiosyncrasiques de parler), l’ethos (ou traces de subjectivitĂ© qui servent de preuve au discours argumentatif, basĂ©es sur la personne du locuteur) [2] et le style (ou maniĂšre de s’inscrire dans un genre). Mon propos est rĂ©solument centrĂ© sur une discipline qui n’est pas familiĂšre aux lecteurs d’EspacesTemps, mais il m’a semblĂ© qu’il Ă©tait de nature Ă  pouvoir retenir leur attention, Ă  la condition que les outils mis en Ɠuvre soient prĂ©sentĂ©s et exemplifiĂ©s le plus clairement possible de façon Ă  permettre leur partage.

Aussi, dans la deuxiĂšme partie, confronterai-je mes hypothĂšses et mes outils Ă  mon corpus et mettrai-je en relief le fait que, si chacun occupe une place, dans le systĂšme gĂ©nĂ©ral des places, si celles-ci sont prĂ©-disponibles, sinon prĂ©dĂ©terminĂ©es, elles sont aussi partiellement nĂ©gociables, de sorte qu’il est avantageux de maĂźtriser les stratĂ©gies pour ĂȘtre Ă  la bonne place. Or cette maĂźtrise reste opaque, inĂ©galement partagĂ©e [3], ce qui permet souvent aux Ă©lites de reconduire leur place dominante. De plus, les interactions autour du « jeu » ou de la « lutte des places » recĂšlent une part d’imprĂ©visibilitĂ©, entraĂźnant toutes sortes de « troubles dans la place » (Goffman 1969). Pour ce faire, je prendrai deux exemples de conflits trĂšs diffĂ©rents sur le plan formel, mais rassemblĂ©s par le fait que les situations prĂ©sentĂ©es – fussent-elles non rĂ©gulĂ©es par la loi, sinon par la loi du plus fort dans la fable « Le Loup et l’Agneau » de La Fontaine, ou, au contraire, soigneusement nĂ©gociĂ©es au prĂ©alable dans le dĂ©bat de l’entre-deux-tours de l’élection prĂ©sidentielle française de 2017 – font surgir toutes sortes de troubles de la place et dans la place. Ces derniers se produisent, par ignorance ou non-respect des rĂšgles, en sorte que les stratĂ©gies de placement et les tactiques de positionnement ratent partiellement leur objet, tout en Ă©tant riches d’enseignement pour ceux qui mettent en scĂšne ces confrontations autour des places et pour le public qui en est le tĂ©moin et, en dĂ©finitive, l’arbitre [4]. Enfin, je conclurai sur les apports de mes hypothĂšses en esquissant des ponts entre ces acquis linguistiques et d’autres paradigmes scientifiques qui s’intĂ©ressent au concept de place.

La notion de place dans les sciences du langage.

Un rapide état des lieux de la place selon les paradigmes linguistiques.

Je limite l’analyse aux dictionnaires encyclopĂ©diques de rĂ©fĂ©rence en sciences du langage qui offrent un bon observatoire de l’institutionnalisation des concepts. Il n’y a pas d’entrĂ©e spĂ©cifique rĂ©servĂ©e au concept de place dans la Grammaire d’aujourd’hui (ArrivĂ©, Gadet et Galmiche 1986), la Grammaire mĂ©thodique du français (Riegel, Pellat et Rioul 1994), la Grammaire critique du français (Wilmet 1997), dans le Nouveau dictionnaire encyclopĂ©dique de sciences du langage (Ducrot et Schaeffer 1995 [1972]), le Dictionnaire encyclopĂ©dique de pragmatique (Moeschler et Reboul 1994). On trouve des remarques ponctuelles concernant la place de l’adjectif (Wilmet 1997), de certains adverbes (Charaudeau 1992). En syntaxe, le Dictionnaire de linguistique et de sciences du langage (Dubois et al. 2007 [1994]) n’évoque la place qu’à propos des structures actantielles/argumentales. C’est sous l’entrĂ©e « position » que l’on trouve des aperçus sur la position spatiale (proximitĂ©/Ă©loignement, en lien avec des repĂ©rages dĂ©ictiques et anaphoriques) (Weinrich 1989) ; sur la position du locuteur et de ses interlocuteurs, par rapport Ă  leur argumentation (Charaudeau 1992).

Pourtant, la place est partout sous-jacente :

  •  en phonologie, autour des places initiale, interne ou finale des phonĂšmes ou de l’accentuation, dĂ©cisives pour les Ă©volutions phonĂ©tiques ;
  •  en morphologie, par exemple autour des affixes, classifiĂ©s en prĂ©fixes, infixes et suffixes selon leur place par rapport Ă  la racine ;
  •  en syntaxe, Ă  travers les rections organisant l’ordre des mots au plan syntagmatique, les cas d’agrammaticalitĂ©, la place des marqueurs modaux (dans le modus ou le dictum), des antĂ©cĂ©dents par rapport aux pronoms, les types de progression thĂ©matique ; il faut cependant distinguer les places fixes (plutĂŽt rĂ©servĂ©es Ă  certaines valences) et les places variables, selon les choix subjectifs des locuteurs comme dans les phĂ©nomĂšnes d’intensitĂ©, de syntaxe Ă©motive, le choix de type de progression thĂ©matique, des choix de mise en relief, des tactiques modalisatrices [5].
  •  en versification (place des accents, phĂ©nomĂšnes de rejet ou de contre-rejet, etc.) ;
  •  en rhĂ©torique, dans le domaine de l’elocutio (anaphore, Ă©piphore, antĂ©piphore, chiasme, antimĂ©taboles, etc.), de la dispositio (grands cadres d’organisation, de segmentation des discours, outre les principes d’exposition en ordre croissant ou dĂ©croissant).

C’est seulement dans les travaux sensibles Ă  la dimension communicationnelle et interactionnelle du langage que l’on retrouve les concepts de place ou de positionnement, centraux dans les travaux ethnomĂ©thodologiques (QuĂ©ré 2004 ; 2006) ou sociologiques d’inspiration goffmanienne. En France, ces paradigmes scientifiques sont plutĂŽt repris Ă  leur compte par les analyses conversationnelles (par exemple Kerbrat-Orecchioni 1990 ; 1992 ; 1994 ou Vion 1994), par la praxĂ©matique [6]. Ainsi l’ouvrage Termes et concepts pour l’analyse du discours comprend une entrĂ©e consacrĂ©e Ă  la prĂ©sentation de la notion de face et une deuxiĂšme rĂ©servĂ©e Ă  la place, au territoire [7], comme relation interpersonnelle verticale Ă  dominance, de nature symĂ©trique ou dissymĂ©trique – les deux entrĂ©es, fortement inspirĂ©es des travaux de Goffman [8], Ă©tant rĂ©digĂ©es par Christine BĂ©al (2002). De mĂȘme, en analyse du discours [9], dans le Dictionnaire d’analyse du discours, une premiĂšre entrĂ©e est consacrĂ©e au rapport de places dans les approches communicationnelles, autour de la position que le locuteur souhaite occuper et de celle qu’il voudrait attribuer Ă  son interlocuteur (Maingueneau 2002a, 433). La deuxiĂšme entrĂ©e, plus dĂ©veloppĂ©e, porte sur la notion de positionnement, une des « catĂ©gories de base de l’analyse du discours, qui touche Ă  l’instauration et au maintien de l’identitĂ© Ă©nonciative », aux nĂ©gociations qui en dĂ©coulent, en fonction des paramĂštres gĂ©nĂ©riques qui structurent les Ă©changes (Maingueneau 2002b, 453). On ajoutera encore les travaux de François Flahault (1978) interrogeant le langage d’un point de vue philosophique et anthropologique, analysant la prĂ©sence du sujet dans son discours, son rapport Ă  l’intersubjectivitĂ© et Ă  la rĂ©flexivitĂ©, articulant les dĂ©terminations topologiques de la place qui lui est assignĂ©e avec celles qu’il tente de nĂ©gocier, en s’appuyant des relations plus ou moins rĂ©flĂ©chies Ă  l’idĂ©ologie et Ă  l’inconscient, notamment. Pour Flahault, les enjeux de tout discours ne se comprennent vraiment qu’à la condition que leur auteur pense et fasse entendre la place d’oĂč il parle, raconte, dĂ©crit, explique, argumente.

Un rapide bilan fait ressortir le dĂ©calage entre les premiĂšres rĂ©fĂ©rences et les derniĂšres, au point que l’on pourrait juger les premiĂšres sans objet, ici. Cependant, si l’on pense Ă  la dimension rĂ©flexive qui accompagne la question gĂ©nĂ©rale de la place, on conclura que si les premiĂšres marques linguistiques sont bien Ă©loignĂ©es d’une rĂ©flexion sur la place, elles gagneraient Ă  ĂȘtre rĂ©interrogĂ©es Ă  la lumiĂšre des diverses approches communicationnelles (d’ordre sociologique, anthropologique, philosophique), car ces mĂȘmes marques sont appelĂ©es Ă  jouer, en sus, un rĂŽle d’indices locutoires, illocutoires ou perlocutoires (Austin 1962) de la place et des stratĂ©gies de placement et de positionnement des agents.

PremiÚres propositions pour une problématisation de la place : place, position, placement, positionnement.

La notion de position serait-elle, toutes choses Ă©gales par ailleurs, une autre façon de parler de la place ? À observer les dĂ©finitions des deux noms dans le TLFi [10], il existe de larges zones de recouvrement. La « position » est dĂ©finie d’abord comme lieu oĂč est placĂ©e une chose, une personne, par rapport Ă  un ensemble. Ce sens est utilisĂ© avec des nuances propres Ă  beaucoup de domaines scientifiques (urbanisme, art militaire, astronomie, mathĂ©matique, physique, hĂ©raldique, linguistique (place d’un Ă©lĂ©ment dans la chaĂźne parlĂ©e), versification (grecque et latine avec les emplacements des syllabes brĂšves et longues). C’est ensuite la maniĂšre de disposer son corps ou une partie de son corps. Au figurĂ©, le terme renvoie Ă  l’action de se positionner, de prendre parti. La position s’entend en un sens statique ou dynamique (« positionnement »), comme la « place » par rapport au « placement ». Cependant, l’entrĂ©e « place », beaucoup plus dĂ©veloppĂ©e, est plus riche. La place est d’abord dĂ©finie comme une « partie d’espace que peut occuper quelqu’un ou quelque chose », ensuite comme un « rĂŽle assignĂ© Ă  quelqu’un ou Ă  quelque chose dans un ensemble hiĂ©rarchisĂ© ou structuré », ou comme « la position de quelqu’un ou de quelque chose dans un rang, une hiĂ©rarchie », le « rang obtenu dans un classement ». La place est enfin dĂ©finie comme « un espace circonscrit Ă  certains usages particuliers ». Cette acception se focalise sur des arrangements, des dispositifs rĂ©gissant l’activitĂ© des acteurs, au principe de placements qui sont aussi des classements. Une telle dimension, structurante, n’a pas son Ă©quivalent dans la dĂ©finition de « position » et de positionnement. Certes, on parle de « premiĂšre (deuxiĂšme, troisiĂšme) position » : mais l’adjectif ordinal indique une distribution spatiale ou temporelle sans lien nĂ©cessaire avec l’idĂ©e de hiĂ©rarchie. Celle-ci est cependant prĂ©sente quand on parle de « position haute/basse » [11], au sens social du terme, et par mĂ©taphore. Mais, si l’on prend « les mots au mot » (Cassin 2020, 179 et infra note 25), la dimension hiĂ©rarchique est quantitativement plus faible que les nombreuses expressions dĂ©notant l’idĂ©e de classement pour la place : « ĂȘtre bien/mal placé », « avoir une bonne/mauvaise place », « avoir la premiĂšre/derniĂšre place », « occuper une place prééminente », « remettre Ă  sa place », « une place au soleil », « ĂȘtre dans la place », « quitter la place », « faire du surplace », « tenir sa place », « la peur d’ĂȘtre dĂ©placé », « avoir une place dans le monde », « ĂȘtre bien/mal placĂ© pour (le savoir/le dire) », « place à », etc.

Il dĂ©coule de ce qui prĂ©cĂšde que tant « place » que « position » peuvent s’entendre en un sens statique ou dynamique, plus explicite avec « placement » et « positionnement ». Comme la dĂ©marche scientifique gagne Ă  dĂ©sambiguĂŻser les choses, je crois nĂ©cessaire de penser l’approche dynamique avec les dĂ©nominations/conceptualisations « placement » et « positionnement ». De mĂȘme que j’ai mis en relation le « placement » avec l’activitĂ© intentionnelle d’occuper une meilleure place, eu Ă©gard au systĂšme des places et Ă  la hiĂ©rarchie qui le sous-tend, je donne Ă  la notion de positionnement, une dimension tout aussi active, mais subordonnĂ©e au but final. Le positionnement est donc de l’ordre des moyens, et notamment des moyens linguistiques, Ă©nonciatifs. Ces derniers servent au positionnement cognitif, intersubjectif, interdiscursif du locuteur, par rapport aux autres et Ă  des façons de parler (le dit et le dire [12] selon Ducrot 1984) de façon Ă  offrir la meilleure figure possible, grĂące Ă  un incessant travail de figuration de soi : car on ne parle pas seulement pour exprimer ou communiquer, on parle aussi pour se placer.

Place et position, placement et positionnement ont en commun de faire Ă©cho au triptyque prĂ©figuration, configuration, reconfiguration de Simmel (1999 [1908]) sur la socialisation (ou la sociation), qui permet une apprĂ©hension dynamique de la construction des sujets dans un cadre qu’il n’est pas abusif de nommer la systĂ©mique des places. Ce triptyque a l’avantage de rendre compte de donnĂ©es structurelles prĂ©alables qui s’imposent aux agents, et peuvent Ă  ce titre ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme statiques ou quasi statiques (et immuables) si elles n’ont pas Ă©tĂ© remises en question, et aussi comme dynamiques, dĂšs lors que des agents (individuels, et, le plus souvent, collectifs) les font Ă©voluer en un sens qui leur est plus favorable. De la sorte, les donnĂ©es reconfigurĂ©es restent structurantes, mais ce n’est plus tout Ă  fait le mĂȘme type de relations qui est Ă  l’Ɠuvre. On trouve ici un Ă©cho des dĂ©bats qui ont pu opposer Bourdieu Ă  Lahire ou Ă  Latour, notamment, entre une approche des cadres structurants jugĂ©e strictement dĂ©terministe et une conception plus Ă©volutive, avec la sociologie des acteurs (Lahire 2007, 10-25) [13] et la construction du sujet, en fonction de leur plus ou moins grande autonomie, dans des processus d’individuation plus ou moins contraints (Rabatel 2017, 155-157). De mĂȘme, la dialectique des stratĂ©gies Ă©nonciatives entre scĂšnes englobante, gĂ©nĂ©rique et Ă©nonciative (Maingueneau 2022, 13-14), les relations entre les diverses manifestations de l’ethos (ethos prĂ©alable, prĂ©discursif et discursif, revendiquĂ©, attribuĂ©, dit, montrĂ© selon Amossy 1999 ; 2010, Maingueneau 2014 ; 2022, Rabatel 2020b) – ne sont pas sans relation avec le cadre de Simmel, important pour la problĂ©matisation des notions conjointes de sujet et de place et, au-delĂ , de subjectivation et de socialisation.

Cependant, par-delĂ  ces similitudes, une diffĂ©rence s’impose. On peut se positionner sans avoir conscience d’ĂȘtre placĂ©, au sens d’ĂȘtre classĂ©, ni que son positionnement implique un classement. Inversement, « ĂȘtre classé » – au sens passif renvoyant Ă  une instance agentive classificatrice extĂ©rieure au sujet – prĂ©suppose que ce dernier a telle place [15], bĂ©nĂ©ficie d’avantages qui lui sont liĂ©s ou doive ajuster son comportement social en fonction d’un systĂšme des places qui n’est pas homologue aux tactiques de positionnement. En somme, la place dit quelque chose de plus que la position – et de mĂȘme le placement, par rapport au positionnement –, parce que place et placement sont plus organiquement liĂ©s Ă  la notion de classement, comme l’indique le fait que seul « place » est compatible avec des adjectifs numĂ©raux ordinaux, qui dans cet emploi, indiquent une hiĂ©rarchie liĂ©e Ă  un ordre, un rang, Ă  la diffĂ©rence de « position ». On pourrait dire les choses autrement, par-delĂ  l’attention aux mots de la langue naturelle : si l’on peut justifier une distinction conceptuelle entre les notions de place et de position, les problĂ©matiser, pour leur donner un contenu conceptuel, on dira que tout tient Ă  la nature du lien qu’elles entretiennent (ou qu’on Ă©tablit
) avec le concept de classement (et de hiĂ©rarchie) ; avec le concept de stratĂ©gie globale, concernant de possibles actions, en tenant compte de l’ensemble des donnĂ©es structurantes d’un champ ; enfin, avec le concept de positionnement, centrĂ© sur les moyens personnels dont se dote l’acteur pour arriver Ă  ses fins. Reste Ă  prĂ©ciser leurs composantes linguistiques, dans l’ordre Ă©minemment dynamique et ouvert des discours, quand bien mĂȘme ces derniers reposent sur des ensembles de rĂšgles, de normes qui en prĂ©figurent et configurent plus ou moins les pratiques.

Pour une analyse linguistique articulée du systÚme des places, des stratégies de placement et des tactiques de positionnement.

J’en viens Ă  mes propositions personnelles, qui visent Ă  complĂ©ter les cadres prĂ©cĂ©dents en restituant leurs enjeux sociaux, intĂ©riorisĂ©s par les locuteurs et objectivĂ©s par des observables linguistiques, Ă  partir de leurs stratĂ©gies et de leurs tactiques discursives. La place et le placement sont englobants, structurĂ©s et structurants, d’oĂč leur influence sur les positionnements. C’est ce qui fait la diffĂ©rence entre un positionnement momentanĂ©, dont il est aisĂ© de changer, et une place, reposant sur des rĂšgles (Ă©dictĂ©es par des structures privĂ©es ou publiques), qui est, de ce fait, plus difficilement modifiable/nĂ©gociable parce qu’elle engage, au-delĂ  du postulant, tout un systĂšme. C’est pourquoi j’évoquerai ci-aprĂšs les notions conjointes de systĂšme des places, et, dans ce cadre, des stratĂ©gies de placement et des tactiques de positionnement subordonnĂ©es, non sans oublier que placement et positionnement sont interprĂ©tables dans l’arĂšne sociale selon des principes de classement [16].

Parler de stratĂ©gie laisse entendre un sujet maĂźtre de lui. Ce n’est que trĂšs partiellement vrai, car la part d’insu dĂ©borde les sujets, avec le continent des manifestations prĂ©conscientes et inconscientes, des prĂ©construits et de l’interdiscours [17] qui pĂšsent sur les dires des locuteurs comme sur l’interprĂ©tation qui en est faite. Si stratĂ©gie il y a, elle relĂšve d’une intentionnalitĂ© limitĂ©e, sous influence, lourde de malentendus, en raison de la polysĂ©mie ou de la sous-spĂ©cification des lexies, des implicites ou du manque de cohĂ©rence des messages sans compter l’incommensurabilitĂ© des expĂ©riences des sujets qui complique le travail interprĂ©tatif, du point de vue du locuteur comme des rĂ©cepteurs. Les stratĂ©gies de placement concernent les locuteurs qui interagissent pour nĂ©gocier les places ainsi que les tiers qui, tout en ne prenant pas part Ă  la nĂ©gociation, ont un Ɠil attentif Ă  ses rĂ©percussions sur eux-mĂȘmes ou sur le systĂšme gĂ©nĂ©ral des places. Ces interactions ne cessent pas forcĂ©ment avec la fin physique des sujets parlants, du moins pour ceux pour qui la question de la place est importante socialement et symboliquement [18]. Bref, la place dĂ©pend de nous et des autres, compĂ©titeurs ou maĂźtres de la compĂ©tition.

Ces considĂ©rations font que l’analyse linguistique des places entrecroise :

  1. L’étude des prĂ©figurations et configurations organisationnelles, relationnelles/interactionnelles (cognitives, intellectuelles et passionnelles), privĂ©es ou publiques, institutionnelles ou peu codifiĂ©es et ritualisĂ©es, hiĂ©rarchiques ou symĂ©triques qui organisent voire prĂ©dĂ©terminent les places/positions respectives des diffĂ©rents sujets/acteurs ; ces derniĂšres ont une dimension partiellement extralinguistique, mais certains aspects relĂšvent du linguistique, notamment ceux qui touchent aux genres discursifs, aux paramĂštres situationnels et communicationnels, dans des situations monologales ou dialogales (monogĂ©rĂ©es ou polygĂ©rĂ©es [19]), selon les situations (privĂ©es ou publiques) et la nature des relations entre interlocuteurs (symĂ©triques ou dissymĂ©triques), etc.
  2. L’étude des dynamiques stratĂ©giques de placement et des tactiques de positionnement Ă©nonciatif et donc de figuration de soi. Les stratĂ©gies de placement dĂ©pendent des configurations et dĂ©terminent des choix stratĂ©giques de place et de comportement, des recherches de soutien. Elles sont de ce fait Ă  l’interface du social, du psychologique et du linguistique. Les tactiques de positionnement Ă©nonciatif sont en revanche linguistiques, portant sur les comportements discursifs par lesquels les locuteurs/acteurs expriment leurs positions et leur positionnement par rapport aux points de vue des autres, voire par rapport Ă  leurs positions antĂ©rieures, et, ce faisant, profilent une image de soi qui pĂšse sur leur identitĂ© et influe sur leur place dans la configuration (Rabatel 2024). Ces tactiques de positionnement sont optimalement articulĂ©es avec les stratĂ©gies, mais elles peuvent en ĂȘtre parfois dĂ©connectĂ©es.
  3. L’étude des rĂ©actions des destinataires aux stratĂ©gies de placement et aux tactiques de positionnement, en contexte dialogal, ou de leur anticipation chez le producteur des messages en contexte monologal, Ă  travers la polyphonie des voix ou le dialogisme des points de vue.

Ces perspectives, complĂ©mentaires, peuvent ĂȘtre analysĂ©es Ă  partir des configurations pour descendre aux positionnements (Ă©tudes up-bottom) ou partir du bas pour remonter aux configurations (Ă©tudes bottom-up). Le linguiste Ă©nonciativiste [20] centre ses observations sur le systĂšme linguistique de positionnement mais il ne peut rejeter totalement dans l’extralinguistique le systĂšme des places et les stratĂ©gies de placement, car leurs dimensions prĂ©figurantes/configurantes pĂšsent sur la façon dont les locuteurs/acteurs configurent leurs interventions de façon Ă  offrir une image de soi valorisante et Ă  occuper une place, sans compter les reconfigurations que des pratiques convergentes et rĂ©pĂ©tĂ©es peuvent entraĂźner en retour sur leur image, leur place et leurs stratĂ©gies de placement, voire sur le systĂšme des places. De mĂȘme, l’étude du positionnement ne peut ĂȘtre uniquement centrĂ©e sur le locuteur ni se limiter Ă  l’analyse de positions Ă©nonciatives isolĂ©es, elle doit intĂ©grer les rĂ©actions imaginĂ©es, anticipĂ©es, ou manifestes des destinataires (projetĂ©s ou rĂ©els). Ce travail d’anticipation est capital, dans la mesure oĂč il aide Ă  ajuster le travail de figuration de soi, influe sur les relations avec autrui et sur la place des acteurs dans la configuration, avec, Ă  terme, la possibilitĂ© d’amĂ©liorer son image, sa place, voire d’influer sur le systĂšme des places en le reconfigurant plus ou moins.

Tel est le cadre thĂ©orique gĂ©nĂ©ral dans lequel s’inscrivent ci-aprĂšs mes analyses des tactiques de positionnement linguistique. Il ne sera cependant pas inutile d’en prĂ©ciser l’arriĂšre-plan philosophique. Une tradition solidement Ă©tablie en linguistique considĂšre que – la langue Ă©tant un phĂ©nomĂšne social, les innovations Ă©tant lentes, et portĂ©es par des usages collectifs – le rĂŽle des locuteurs individuels dans les Ă©volutions langagiĂšres est mineur et que vouloir le mettre en avant relĂšverait d’un psychologisme idĂ©aliste. Il est vrai que les phĂ©nomĂšnes morpho-syntaxiques Ă©voluent lentement sous l’influence de pratiques collectives et anonymes ; cela l’est moins pour les innovations lexicales ou discursives. Sechehaye (1969, 92-96) jugeait que l’influence des individus dans les Ă©volutions de la parole devait s’articuler avec l’influence de la masse des locuteurs, sans encourir le reproche d’idĂ©alisme, ou, selon ses propres termes, de « spiritualisme ». Au fond, le cƓur du dĂ©bat traverse la philosophie comme la sociologie et bien d’autres sciences, relativement Ă  la part de libertĂ© humaine : assurĂ©ment, l’ĂȘtre humain n’est plus le maĂźtre conscient et omnipotent de sa personne comme de l’univers (et de son langage). Cela n’autorise cependant pas Ă  conclure que le sujet se rĂ©duirait Ă  un ĂȘtre agi par un ensemble de dĂ©terminations au point de ne pouvoir influer sur le cours de sa vie. Comme le dit Marcel Conche (2016, 166), « par les causes, on est dĂ©terminĂ©, et l’on est non libre ; par les raisons, on se dĂ©termine et l’on est libre (les causes ne sont alors que des conditions). » En somme, le travail de subjectivation de soi, qui repose sur une empreinte sociale dĂ©terminante, n’exclut pas la possibilitĂ© du devenir-sujet individuel ou collectif, avec une part de libertĂ© relative, mais rĂ©elle [21]. C’est pourquoi je n’hĂ©site pas Ă  invoquer, dans le locuteur – qui est un acteur, Ă  tous les sens du terme [22], agi et agent, voire agent actif, inventif, stratĂ©gique et tactique –, la notion de figure d’auteur.  

La figure d’auteur au cƓur des stratĂ©gies de placement et des tactiques de positionnement.

En tant qu’énonciativiste, je m’intĂ©resserai plus particuliĂšrement Ă  l’image de soi que les locuteurs donnent d’eux-mĂȘmes, qui favorise ou contrecarre leur stratĂ©gie de placement et leurs efforts de positionnement. J’en propose un traitement unitaire Ă  travers le concept de figure d’auteur (Rabatel 2007a ; 2021a, 70-77 et 481-567 [23]). Ce dernier s’inspire des travaux de Foucault sur l’auteur (2001 [1969]), coupant le lien avec l’idĂ©ologie des grands auteurs singuliers dans le domaine littĂ©raire, pensant l’auteur comme la rĂ©sultante d’un travail intra- et extratextuel de co-construction de la reprĂ©sentation de soi et de son message, dans un cadre interdiscursif formatĂ© par les discours antĂ©rieurs, les normes culturelles, les rĂ©gularitĂ©s affectant les genres discursifs. Le travail de figuration de la figure d’auteur s’éloigne en revanche de Foucault d’abord parce qu’il concerne n’importe quel locuteur et n’importe quelle prise de parole [24], ensuite parce qu’il met l’accent, en dĂ©pit du poids de l’interdiscours, sur le caractĂšre assignable des interventions (Rabatel 2017, 111-122), dont chacun est responsable, ainsi que sur le lien entre la parole et l’action [25]. On pourrait objecter que, puisque la figure d’auteur concerne le locuteur, il est contre-intuitif et contre-productif de parler de figure d’auteur. J’assume cependant ce choix, car le locuteur est souvent indexĂ© sur un ou des Ă©noncĂ©s, et l’auteur sur des fragments textuels plus amples. Or, la figure syncrĂ©tique d’un locuteur dĂ©passe de loin des Ă©noncĂ©s dĂ©contextualisĂ©s, et se dĂ©veloppe dans des textes, en situation, autrement dit dans des discours situĂ©s. La figure d’auteur fait Ă©merger du texte ou du discours, Ă  dĂ©faut d’une voix nĂ©cessairement originale, une voix propre, qui correspond Ă  la pensĂ©e ou Ă  la position et au positionnement du sujet locuteur, indĂ©pendamment de son inscription dans un interdiscours plus ou moins prĂ©gnant [26]. La figure d’auteur est la rĂ©sultante des choix de planification et de gestion de sa parole et de celle des autres. Elle permet de penser le lien entre une figure d’autoritĂ© externe – rĂ©fĂ©rant Ă  la personne rĂ©elle et Ă  son statut, qui gĂšre les contraintes situationnelles, est exposĂ©e Ă  des choix socioculturels, Ă©conomiques, politiques, etc., dont il ne faut jamais oublier le primat – et l’autoritĂ© qui exerce sa primautĂ© dans ce cadre contraint, par le langage [27]. Que le locuteur soit pleinement conscient ou non des logiques et des effets de ses choix, la question n’est pas (seulement) de savoir ce qu’il a voulu dire, mais, surtout, de comprendre ce que dit son discours, tel que l’interprĂštent les destinataires ou rĂ©cepteurs additionnels qui s’érigent en co-Ă©nonciateurs du discours et en co-constructeurs de la figure d’auteur. Ainsi que l’écrit Barthes, « dans le texte, d’une certaine façon, je dĂ©sire l’auteur, j’ai besoin de sa figure (qui n’est ni sa reprĂ©sentation, ni sa projection) comme il a besoin de la mienne » (Barthes 1973, 45-46). MĂȘme lorsque cette conception est dĂ©connectĂ©e du monde littĂ©raire qui Ă©tait la rĂ©fĂ©rence de Barthes, elle reste pertinente : dans toute interaction un tant soit peu prolongĂ©e et substantielle avec autrui, l’interlocuteur ou le destinataire a besoin d’interprĂ©ter le(s) message(s) en fonction d’une intentionnalitĂ© rapportĂ©e au centre irradiant des positionnements du locuteur, Ă  son image d’auteur. Simmel propose une formulation plus gĂ©nĂ©rale de ce principe en soulignant combien tout commerce social repose sur la construction d’une image d’autrui : « Toute relation entre les hommes fait naĂźtre dans l’un l’image de l’autre, et il est clair qu’il y a entre celle-ci et cette relation rĂ©elle des actions rĂ©ciproques » (Simmel 1999 [1908], 349). Je souscris globalement Ă  ce principe, Ă  la dialectique de sa co-construction. Cependant, compte tenu de ma position de linguiste, je bornerai mon examen de la figure d’auteur qui Ă©mane des relations discursives qu’entretiennent des interlocuteurs. AssurĂ©ment, ces relations s’inscrivent dans un cadre plus vaste, notamment celui des actions, mais ce domaine-ci dĂ©borde de l’analyse linguistique, quoiqu’il influe sur elle, ne serait-ce qu’à travers la prise en compte des donnĂ©es prĂ©figurantes et de l’histoire globale des (inter)actions entre des locuteurs qui sont aussi des interactants, pragmatiquement, dans et par le langage.    

La figure d’auteur, telle que dĂ©finie ci-dessus, se compose essentiellement [28], dans l’ordre de ses manifestations discursives, de trois composantes qui en expriment des facettes complĂ©mentaires, que je dĂ©finis comme suit :

  •  L’idiolecte est le lieu discursif socialisĂ© d’émergence et de manifestation du Soi sous le regard de l’Autre, dans une dialectique entre un idiolectant (celui qui parle sa parole dans le hic et nunc de l’énonciation) et un idiolectĂ©, qui correspond Ă  l’image personnelle construite par ses prises de parole antĂ©rieures comme Ă  celles, de nature (stĂ©rĂ©o)typisantes, que les autres se font de lui (Rabatel 2005).
  •  L’ethos correspond Ă  des formes d’expression du Soi pour sĂ©duire ou convaincre l’auditoire de la thĂšse ou de la reprĂ©sentation que le locuteur/Ă©nonciateur propose Ă  son assentiment (Rabatel 2021a, 533-534) [29].
  •  Le style est la forme d’expression du Soi en rapport avec les formes gĂ©nĂ©riques (orales et Ă©crites) de mise en ordre de l’expĂ©rience (Rabatel 2007b), dans les genres premiers et seconds, ayant une visĂ©e fonctionnelle ou esthĂ©tique. 

L’idiolecte engage la place du sujet/locuteur dans la production de son image en tant que personne, la gestion de sa singularitĂ© dans la relation interindividuelle, donc dans la gestion des paramĂštres situationnels. Le sujet est en effet prĂ©cĂ©dĂ© par sa rĂ©putation, ce qu’on connaĂźt de son passĂ©, et si on ne le connaĂźt pas, il est, de toute façon, prĂ©cĂ©dĂ© par des attentes liĂ©es Ă  la place ambitionnĂ©e. L’idiolecte est le lieu des possibles ajustements de l’image personnelle du sujet (et des reprĂ©sentations plus ou moins stĂ©rĂ©otypĂ©es qu’on en a), de son aptitude Ă  ĂȘtre le mĂȘme, tout en Ă©tant douĂ© de capacitĂ©s adaptatives (identitĂ© en ipse, selon la formulation de RicƓur 1990) pour occuper au mieux la place. L’ethos concerne la place du sujet face aux questions complexes appelant un dĂ©bat contradictoire, son aptitude Ă  entrer dans les raisons des autres, Ă  gĂ©rer les dissensus, Ă  faire entendre un point de vue qui fasse des synthĂšses utiles. La place est ici prĂ©dĂ©terminĂ©e par la nature des points Ă  discuter, la prise en compte des attentes de l’auditoire. Le positionnement du locuteur/acteur vise une place, en s’efforçant de gĂ©rer Ă  son avantage les modes d’argumentation directe ou indirecte pour faire partager ses points de vue et accepter sa personne. Le style concerne la place du sujet/locuteur par rapport aux normes gĂ©nĂ©riques, son aptitude Ă  en connaĂźtre et Ă  en maĂźtriser les codes, Ă  les faire Ă©voluer, Ă  faire preuve d’une certaine originalitĂ©.

Sur quelles marques appuyer l’analyse de ces composantes de la figure d’auteur ? La rĂ©ponse est complexe, parce qu’elle repose sur des cooccurrences de marques, souvent les mĂȘmes pour les trois composantes, mais orientĂ©es dans des perspectives diffĂ©rentes. D’une certaine façon, c’est l’entier du discours qui fait sens, en considĂ©rant que les marques pertinentes ne sont pas seulement celles qui concernent le locuteur et ses interlocuteurs ou destinataires (Ă©nonciation), mais aussi sa façon de rĂ©fĂ©rer aux objets du discours (rĂ©fĂ©renciation), c’est-Ă -dire, notamment, tout ce qui concerne la nomination, la qualification, la quantification, la modalisation, la temporalitĂ©, l’aspectualitĂ©, la connexion, l’ordre des mots, la mise en relief, la progression thĂ©matique, la figuralitĂ©, la gestion des implicites, sans compter les choix de planification, la façon de citer autrui, de se positionner par rapport Ă  lui, ses aptitudes Ă  dĂ©fendre son ou ses points de vue et tout autant Ă  entendre celui ou ceux des autres [30], ses capacitĂ©s Ă  marquer ses points d’accord, ses dĂ©saccords, ou Ă  ne pas prendre position sans durcir les interactions ou passer pour une personne trop prudente, ses capacitĂ©s Ă  faire Ă©merger du consensus [31]


Des stratégies de placement et des tactiques de positionnement, en contexte agonique.

Je ferai d’abord quatre remarques d’ordre Ă©pistĂ©mologique :

  •  PremiĂšrement, il n’y a pas de contradiction Ă  s’intĂ©resser aux stratĂ©gies de placement et aux tactiques de positionnement aprĂšs avoir dressĂ© un cadre plus vaste – systĂšme des places, principes de classement. Ce choix, dĂ©coulant de ma spĂ©cialitĂ©, la linguistique de discours, vise Ă  analyser la construction linguistique par le locuteur et les interlocuteurs de la figure d’auteur et son rĂŽle dans les stratĂ©gies de placement et les tactiques de positionnement ; il n’est pas exclusif.
  •  DeuxiĂšmement, le choix du corpus pĂšse sur les concepts. Il vise Ă  illustrer des liens entre stratĂ©gie de placement et tactique de positionnement, qui ne vont pas toujours de pair ; mais il n’a pas la prĂ©tention d’explorer tous les enjeux liĂ©s au concept de place [32].
  •  TroisiĂšmement, il n’y a pas d’incohĂ©rence Ă  rĂ©unir deux textes apparemment si diffĂ©rents, la fable de La Fontaine, « Le Loup et l’Agneau » et le dĂ©bat de l’entre-deux-tours des prĂ©sidentielles françaises de 2017. IndĂ©pendamment de leur commune dimension agonistique, propice Ă  l’observation de la lutte des places, leur scĂ©nographie Ă©nonciative, au-delĂ  de diffĂ©rences Ă©videntes (personnages inventĂ©s vs personnes rĂ©elles), se caractĂ©rise par deux Ă©nonciateurs surplombants, le fabuliste et le rĂ©alisateur de l’interaction entre Marine le Pen (MLP) et Emmanuel Macron (EM). Certes, les procĂ©dĂ©s diffĂšrent (rares commentaires dans un cas, choix des plans de l’autre), nĂ©anmoins les dispositifs sont Ă©loquents en eux-mĂȘmes et influent sur l’interprĂ©tation des tactiques de positionnement.
  •  QuatriĂšmement, vu la nature interactionnelle et dialogique de ses composantes, la figure d’auteur concerne autant les locuteurs/Ă©nonciateurs premiers que les locuteurs/Ă©nonciateurs seconds : c’est ce qui justifie que j’analyse ce concept dans un Ă©crit monogĂ©rĂ© par un locuteur premier (le narrateur de la fable) donnant vie Ă  des locuteurs/Ă©nonciateurs seconds (les personnages/animaux) et dans une interaction orale polygĂ©rĂ©e par deux locuteurs/Ă©nonciateurs premiers – MLP et EM –, qui font Ă©cho dans leur discours Ă  des locuteurs/Ă©nonciateurs seconds, notamment des propos ou propositions de leur adversaire et de leurs soutiens.

Places et figures d’auteur dans un texte Ă©crit monogĂ©rĂ©, la fable « Le Loup et l’Agneau ».

SystÚme des places et stratégies de placement.

L’analyse des stratĂ©gies doit tenir compte de deux niveaux complĂ©mentaires. D’une part, l’essentiel de la lutte des places met aux prises les deux locuteurs/interactants, le Loup et l’Agneau. D’autre part, cette lutte, fortement agonale, est reprĂ©sentĂ©e par un locuteur premier, le narrateur, qui est externe Ă  l’action, au combat (narrateur extradiĂ©gĂ©tique selon la typologie de Genette 1972), et qui manifeste Ă  plusieurs reprises une position surplombante.

Le systĂšme des places est d’abord prĂ©figurĂ©/configurĂ© par la narration. Le lieu oĂč se dĂ©roule la lutte des places est une bonne place, comme le font entendre un certain nombre de clichĂ©s typiques du locus amoenus de l’AntiquitĂ©, ce lieu idyllique, avec son « clair ruisseau », son « onde pure ». Cependant, le Loup est en amont, qui symbolise sa situation haute, tandis que l’Agneau est en bas, en aval, comme il le fait remarquer (v. 12-17). Cette dissymĂ©trie est intĂ©riorisĂ©e par le Loup, qui s’approprie un bien commun, en invoquant, par un coup de force prĂ©suppositionnel [33], « [s]on breuvage » (v. 7) et tutoie d’emblĂ©e l’Agneau (v. 7, 9, 18, 19, 22, 24). Le systĂšme des places est Ă©galement intĂ©riorisĂ© par l’Agneau qui vouvoie son agresseur (v. 10), utilise des appellatifs respectueux d’un titre (« Sire », votre Majesté », v. 10) associĂ©s Ă  des formes d’iloiement [34] intensifiant la distance rĂ©vĂ©rencieuse (« qu’elle considĂšre », v. 12, 15, 17) [35].

Si les deux interactants ont intĂ©riorisĂ© le systĂšme des places reprĂ©sentĂ© par le narrateur, ils ne semblent pas que l’Agneau ait intĂ©grĂ© la stratĂ©gie de placement. Certes, le Loup en a une, dĂšs lors que l’on dĂ©passe la lecture naturaliste selon laquelle le Loup est un animal qui a faim (v. 6), tant les animaux de la fable sont des prĂ©textes Ă  une lecture politique en incarnant des positions humaines (sociales, politiques ou morales) : le Loup « cherche aventure » à son profit. En se montrant d’emblĂ©e agressif, en prenant l’initiative d’ouvrir et de clore l’interaction, en Ă©tant responsable des thĂšmes du dĂ©bat, indices de la violence de l’affrontement, il manifeste une stratĂ©gie de domination dĂ©libĂ©rĂ©e. Il pourrait manger directement l’Agneau, mais il est significatif qu’il le fasse au terme d’un mauvais procĂšs destinĂ© Ă  montrer que les victimes sont responsables de leur chĂątiment, art que le stalinisme ou ses avatars ont portĂ© Ă  son maximum. En revanche, rien dans la fable ne laisse entendre que l’Agneau dispose d’une telle stratĂ©gie consciente. Il a soif, il boit, suivant une logique des besoins Ă©loignĂ©e de toute considĂ©ration sur un systĂšme des places injuste. Il a bien conscience du systĂšme des places, mais il n’a pas de stratĂ©gie : en aurait-il une qu’il ne se serait pas comportĂ© ainsi, il serait allĂ© boire avec le troupeau, le berger, les chiens. Le plus notable est que ces alliĂ©s potentiels sont Ă©voquĂ©s par le Loup, en utilisant des pronoms (« vous », v. 25, 26) ou des adjectifs possessifs (« vos bergers, vos chiens », v. 27) renvoyant Ă  de possibles coalitions. C’est donc lui qui a conscience que ces acteurs-lĂ , rĂ©unis, pourraient construire un rapport de force politique qui lui serait dĂ©favorable et anĂ©antirait l’avantage tout relatif de la force physique [36]. Il est notable que le narrateur rapporte ce combat de place sans intervenir, sauf en deux occurrences, v. 8 et 18 : par deux fois, le narrateur prend position en soulignant la colĂšre (« rage »), la cruautĂ©, avec deux dĂ©nominations pĂ©joratives (« animal », « bĂȘte ») qu’intensifie la distance marquĂ©e dans les deux cas par la rĂ©pĂ©tition de l’adjectif dĂ©monstratif « cette ». Ce faisant, fĂ»t-ce discrĂštement, le narrateur disqualifie le Loup. Cependant, on n’observe pas de mouvement inverse en faveur de l’Agneau, et cela est en soi significatif d’un dĂ©sĂ©quilibre persistant entre la force brutale et les valeurs d’innocence, de justice, de raison, portĂ©es par l’Agneau, dĂšs lors que ces qualitĂ©s ne sont pas potentialisĂ©es par une rĂ©flexion politique sur la construction des rapports de force.

Positionnement et figures d’auteur des locuteurs en interaction.

Figure 1. Le Loup et l’Agneau. Estampe par Gustave DorĂ© et Jacob Ettling, 1868 (extrait). Source : Gallica [37].

Le Loup manifeste un idiolecte violent, cruel, comme le montrent les deux qualifications attribuĂ©es par le fabuliste : cette violence est confirmĂ©e par la façon brutale d’entrer en matiĂšre, dĂ©notant une grande violence verbale ; en ce sens, son comportement verbal est en conformitĂ© avec l’image que le loup a de lui, qu’il veut continuer Ă  donner. On peut d’ailleurs imaginer sans peine que les propos s’accompagnent de signes multimodaux de violence, avec des indices mimo-gestuels et praxiques : le Loup retrousse ses babines, s’approche de sa proie pour l’impressionner avant de l’agresser
 Il manifeste aussi un ethos de mauvaise foi abyssale, non seulement en s’attribuant implicitement le ruisseau, mais encore en accusant d’emblĂ©e l’Agneau d’un juste « chĂątiment » pour sa « tĂ©mĂ©rité », qualifiant d’agression le geste innocent de boire une eau qui appartient Ă  tous (v. 9). La mauvaise foi va croissant avec la confirmation de l’accusation, malgrĂ© l’argumentation par les faits imparable de l’Agneau, puis une accusation indue qui n’a rien Ă  voir avec le fait (mĂ©dire l’an passĂ©), et qui est fantasmatique puisque l’Agneau vient de naĂźtre. Moyennant quoi le Loup use et abuse des amalgames (si tu n’es pas coupable, tes semblables le sont, et tes protecteurs, et tu paieras pour eux – v. 22-27). Enfin, sur le plan du style – proche, en l’occurrence, de ma conception argumentative de l’ethos, puisque le style attendu est celui de la rhĂ©torique judiciaire –, sa technique monolithique se montre sourde aux arguments de l’adversaire, rĂ©tive devant la prise en compte des preuves extra-techniques de l’argumentation par les faits, insensible aux manifestations de bonne foi et d’honnĂȘtetĂ© de la partie adverse. Bref, l’ensemble de ces trois composantes concourt Ă  crĂ©er l’image d’une figure d’auteur bien spĂ©cifique, celle, non pas d’un plaignant agressĂ©, mais d’un procureur impitoyable dĂ©nuĂ© de tout sentiment de vĂ©ritĂ© et d’équanimitĂ©.

Quant Ă  l’Agneau, son positionnement traduit une figure d’auteur complexe, courageuse, rationnelle, mais inexpĂ©rimentĂ©e et naĂŻve, comme s’il suffisait d’avoir son bon droit et de le faire valoir rationnellement pour avoir gain de cause et dĂ©fendre sa place. Son idiolecte est celui d’un ĂȘtre respectueux, mesurĂ©. Son ethos repose sur un usage du logos rationnel, considĂ©rant un peu naĂŻvement qu’il suffit de prouver sa bonne foi et d’avancer des faits pour ĂȘtre entendu. Quant Ă  la dimension pathĂ©mique qui se dĂ©gage de son discours, elle repose sur l’idĂ©al d’un auditoire universel rationnel qui est contredit par la nature bien spĂ©cifique de l’opposant. De ce point de vue, son ethos est inappropriĂ© Ă  la situation tout comme son comportement. L’Agneau prĂ©sente de plus un style de dĂ©fense dialogique, empathique, capable d’entrer dans les raisons du Loup, de les dĂ©monter et d’en dĂ©montrer l’inanitĂ©. Au total, sa figure d’auteur est celle d’un ĂȘtre combatif, courageux. Mais s’il respecte le systĂšme des places, il ne comprend guĂšre que son comportement le remet en question, du point de vue du Loup, qui est dans la place et ne veut pas changer de place en partageant. De plus, son acharnement Ă  se dĂ©fendre est dĂ©placĂ©. Et comme il n’a pas conscience de ce qu’il faut faire pour contester la place dominante, Ă  la diffĂ©rence du Loup et du fabuliste, l’Agneau est vraiment out of place, comme le serait aussi, sans doute, un lecteur qui prendrait au pied de la lettre naturaliste la moralitĂ© de la fable (v.1).

Si l’on applique aux relations discursives et Ă  la figure d’auteur la thĂšse simmelienne de la co-construction de relations rĂ©ciproques (Simmel 1999 [1908], 349), on conviendra que ces derniĂšres sont largement influencĂ©es par les rapports de place tels qu’ils sont prĂ©figurĂ©s et configurĂ©s ; mais elles sont aussi plus ou moins influencĂ©es par la psychologie des locuteurs en interaction. Ainsi, l’agressivitĂ© du Loup dĂ©pend fortement de l’image qu’il a de son bon droit au mĂ©pris des autres ; l’Agneau rĂ©pond en conformant son discours aux prĂ©tentions du Loup. Cela est interprĂ©tĂ© comme une faiblesse, que le Loup exploite Ă  son avantage par ses amalgames et ses accusations infondĂ©es, jusqu’à ce que l’autre comprenne que de son comportement mĂ©rite le chĂątiment. Le plus frappant est que l’Agneau perdure dans une conduite de justification qui ne sert qu’à pousser plus loin son adversaire dans sa mauvaise foi. En somme, les deux interlocuteurs ne modifient guĂšre leur conduite discursive, ils suivent au long de leurs Ă©changes une tactique de positionnement constante, alors que l’évolution du conflit aurait dĂ» inciter l’Agneau Ă  ĂȘtre plus mobile. Le fait que les protagonistes ne modifient pas leur comportement donne du crĂ©dit Ă  l’hypothĂšse qu’ils sont prisonniers de leur psychologie. Cependant, celle du Loup est plus en phase avec le rapport de force, tandis que celle de l’Agneau lui est inadaptĂ©e. C’est aussi ce que va confirmer – par-delĂ  d’énormes diffĂ©rences de surface – le comportement discursif de Marine Le Pen, qui interagit aussi maladroitement qu’obstinĂ©ment, donnant d’elle une image psycho- ou idĂ©ologico-rigide, au point d’incarner une figure d’auteur qui ne cesse de se rigidifier au fur et Ă  mesure des interactions avec son adversaire Emmanuel Macron.

Place et figures d’auteur dans une interaction orale polygĂ©rĂ©e en face-Ă -face.

Le genre du dĂ©bat d’entre-deux-tours de l’élection prĂ©sidentielle française est devenu trĂšs codifiĂ©, au fil des Ă©lections, mĂȘme si la codification Ă©volue en fonction des candidats et des rapports de force entre eux. C’est le cas pour le dĂ©bat de 2017 opposant MLP Ă  EM.

SystÚme des places, rapports de force préfigurants, configuration du débat et des stratégies de placement.

Le systĂšme des places est d’une grande simplicité : un plateau met en prĂ©sence deux candidats jouant alternativement les rĂŽles de Proposant et d’Opposant, avec des Tiers journalistes assurant le bon fonctionnement du dĂ©bat.

Figure 3. Présidentielle 2017 : Le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Photogramme recadré. Source : INA.

Fondamentalement, le systĂšme est construit pour Ă©liminer l’un des candidats, et il n’y a qu’une bonne place, celle du gagnant du dĂ©bat et, surtout, de l’élection (les deux n’allant pas toujours de pair). Ce combat symbolique dĂ©passe les personnes et renvoie Ă  des rapports de force qui pĂšsent sur la configuration du dĂ©bat et les stratĂ©gies de placement. En l’occurrence, EM est trĂšs en avance, dispose d’un capital personnel de confiance ; c’est l’inverse pour MLP qui doit rattraper son retard. MalgrĂ© tout, cela ne prĂ©juge pas des choix qu’ils adopteront : les candidats se connaissent, mais doivent surprendre aussi. De plus, la variable genrĂ©e reprĂ©sente une autre donnĂ©e prĂ©figurante : dans un dĂ©bat agonistique, la violence verbale tolĂ©rĂ©e chez une femme ne l’est pas chez un homme. MLP, ayant la rĂ©putation d’une adversaire coriace, oblige EM Ă  des formes de rĂ©pliques moins ouvertement agressives, plus ironiques, qui soient acceptĂ©es par le public, qui est la vĂ©ritable cible du dĂ©bat, EM et MLP ne cherchant pas Ă  se convaincre mutuellement, mais Ă  se dĂ©stabiliser. 

La prĂ©figuration du champ influe sur la nĂ©gociation du format du dĂ©bat, autrement dit sa configuration. Les reprĂ©sentants des deux candidats nĂ©gocient avec les mĂ©dias le choix des journalistes – en l’occurrence Nathalie Saint-Cricq (NSC) et Christophe Jakubyszyn (CJ) – le mobilier, son emplacement, la distance entre eux comme avec celle des deux meneurs de jeu, le choix du rĂ©alisateur, le nombre et l’emplacement des camĂ©ras, le choix des plans avec d’éventuels champs et contrechamps (plans d’écoute), voire avec Ă©cran partagĂ© (split screen) ainsi que le nombre de ces plans hors focalisation sur celui qui parle. Ils nĂ©gocient en outre les grands thĂšmes qui seront abordĂ©s, le temps qui leur sera consacrĂ©, l’objectif final Ă©tant celui d’une stricte Ă©galitĂ© de temps de parole, Ă  charge pour les candidats de gĂ©rer le temps qu’ils consacreront Ă  leur premiĂšre intervention sur le sujet et Ă  la rĂ©ponse ou aux rĂ©ponses aux propos de leur contradicteur. La nĂ©gociation tatillonne du dispositif, symĂ©trique, vise Ă  ne pas pĂ©naliser un candidat, voire Ă  masquer ses Ă©ventuelles faiblesses. Les reprĂ©sentants ont beau avoir nĂ©gociĂ© le principe et le nombre des plans et contre-plans, ils n’ont pas le pouvoir de peser sur les dĂ©cisions du rĂ©alisateur. C’est lui qui donne ses ordres aux camĂ©ramen, choisissant les moments pour mettre en Ɠuvre ces dispositifs. À ce titre, il joue un rĂŽle surplombant analogue Ă  celui du fabuliste, et ses choix orientent le regard des tĂ©lĂ©spectateurs. C’est un art difficile de maĂźtriser son discours en situation de conflit, un art plus complexe de contrĂŽler son image, plus encore celle que les autres donnent de vous. C’est ainsi que MLP se pense ironique, offensive, affĂ»tĂ©e et se montre (et est montrĂ©e) comme Ă©tant systĂ©matiquement sarcastique, agressive, impertinente, incapable de changer de registre, face Ă  un candidat qu’elle croyait fragile et qui se rĂ©vĂšle pugnace, maĂźtre de ses dossiers et de son image.

Tactiques de positionnement et figures d’auteur.

Je choisis de comparer l’ouverture et la clĂŽture du dĂ©bat, Ă©minemment stratĂ©giques [38]. L’ouverture vise Ă  installer d’emblĂ©e un rapport de place sur le plateau, entre adversaires, accessoirement par rapport aux meneurs de jeu. La clĂŽture permet de synthĂ©tiser l’essentiel de son message et de rectifier une image qui a pu ĂȘtre abimĂ©e par les Ă©changes. C’est le cas pour MLP, dont la prestation a Ă©tĂ© jugĂ©e moins bonne que celle d’EM (Kerbrat-Orecchioni 2019, 283-290).

MLP consacre les deux tiers de son intervention Ă  montrer que la campagne a dĂ©masquĂ© la vraie nature de son adversaire et son programme ; elle procĂšde par des salves d’attaques, dans les deux phases consacrĂ©es Ă  EM dans les lignes 27 Ă  38 et 47 Ă  61. Ces derniĂšres dĂ©lĂ©gitiment la personne d’EM, qui serait le reprĂ©sentant de tous les malheurs français : elle lui impute donc des PDV selon lesquels EM serait le reprĂ©sentant de la « mondialisation sauvage » (l. 27), « de la guerre de tous contre tous » (l. 29), « du communautarisme » (l. 32) ; de plus, il serait sous l’influence de MM. Hollande et Cazeneuve (l. 33). MLP se construit une image en miroir de son adversaire, en posant un ethos de dĂ©termination, d’empathie avec les Français : ses propres PDV la dĂ©finissent comme la « candidate du peuple », « de la France », « de la nation qui protĂšge » (l. 39-43), contre la mondialisation et le « fondamentalisme islamiste » (l. 45-47), ces deux caractĂ©ristiques laissant trĂšs clairement entendre les axes essentiels de son combat, avec cette tactique d’opposer terme Ă  terme les points de vue, au plan conceptuel et axiologique. En effet, dĂ©passant la lutte des personnes, elle se pose comme la candidate des valeurs positives contre les valeurs nĂ©gatives (« la brutalité » l. 29) ; « la bienveillance/ euh a fait place Ă  la mĂ©disance/ (.) » (l. 49). Ce mouvement d’abstraction axiologisĂ©e et idĂ©alisĂ©e, valorisant pour son image, de son point de vue, est poursuivi par une deuxiĂšme phase de critique d’EM. Mais, Ă  la diffĂ©rence de la premiĂšre phase, celle-ci prĂ©sente des attaques plus virulentes sur la personne et surtout, elle semble ne plus provenir de MLP, mais des Français eux-mĂȘmes qui « somme toute/ ont aussi pu voir/ euh le vrai Macron » (l. 48). Ce dernier est souvent dĂ©locutĂ©, c’est-Ă -dire Ă©voquĂ© Ă  travers des formes de troisiĂšme personne [39] (l. 27, 36) : c’est « l’enfant chĂ©ri du systĂšme et des Ă©lites/ (.) » dont « le sourire Ă©tudiĂ© se transforme en rictus ») (l. 51-53). De nombreux signes soulignent un discours qui se veut transmettre l’idĂ©e d’une force aussi dĂ©terminĂ©e que sĂ»re de ses valeurs : pauses frĂ©quentes, emphase – « je pense/ que cette pĂ©riode/ euh (.) en rĂ©alitĂ© de CLArification/ a Ă©tĂ© PROfondĂ©ment utile aux Français » (l. 60-61). Mais sa critique est approximative, outranciĂšre et redondante (Kerbrat-Orecchioni 2019, 90-94).

EM, qui intervient aprĂšs MLP, doit Ă  la fois dĂ©rouler ses propres conceptions sans pour autant ignorer son adversaire ni ĂȘtre agressif. Lui aussi procĂšde Ă  une construction en miroir de leurs PDV et ethĂš respectifs, tout en montrant combien celui de MLP est dĂ©fensif, dĂ©faitiste, tournĂ© vers le passĂ© quand le sien est offensif, conquĂ©rant, focalisĂ© sur l’avenir.

D’emblĂ©e (l. 64-67), la rhĂ©torique de MLP est rĂ©duite Ă  de grosses ficelles, Ă  une « logorrhĂ©e » (l. 80), Ă  une « confrontation malhonnĂȘte et non dĂ©mocratique », EM faisant preuve d’une ironie qui le place en situation de surplomb : : « merci/ pour (.) cette [belle dĂ©monstration/] que vous venez/ euh de faire\ madame Le Pen/ ». Il dĂ©lĂ©gitime la prĂ©tention de MLP Ă  dĂ©fendre le peuple avec une prĂ©tĂ©rition, en ramenant MLP Ă  sa position d’« hĂ©ritiĂšre » (l. 71), qui plus est une hĂ©ritiĂšre qui « revendique cet hĂ©ritage » (l. 75). EM s’adresse directement Ă  son adversaire (l. 70,71, 75, 79, 80), sans perdre sa position surplombante, puisqu’il retourne le positionnement de son adversaire, reformulant Ă  son avantage les termes du dĂ©bat (l. 81). Dans les l. 85-89, lĂ  oĂč MLP se faisait la championne de la lutte contre la mondialisation, il affirme la nĂ©cessitĂ© d’agir face Ă  des mutations inĂ©luctables et souligne la faiblesse de ceux qui refusent ces combats, avec les rĂ©pĂ©titions « c’est trop dur » (l. 85, 86). Ces dislocations Ă  droite rĂ©pĂ©tĂ©es (« c’est trop dur/ la mondialisation », l. 85), avec prĂ©sentatif, donnent de la force Ă  un contre-argument prĂ©sentĂ© comme une Ă©vidence (« c’est l’esprit de DEfaite/ dans la lutte contre le terrorisme » l. 88-89). EM tĂ©moigne d’un volontarisme certain (« moi je porte l’esprit de conquĂȘte » l. 94), mis en perspective avec son expĂ©rience : loin d’ĂȘtre le jouet du PS ou des Ă©lites, il affirme que son expĂ©rience ministĂ©rielle est un atout, puisqu’elle lui a fait prendre conscience de la nĂ©cessitĂ© de rompre avec « l’incapacitĂ© des gouvernements depuis tant et tant d’annĂ©es » (l. 103) et l’ont conduit Ă  quitter le gouvernement (l. 111-114). D’oĂč sa conclusion, lĂ  encore dans une dislocation Ă  droite : « c’est ça/ la France qui nous/ ressemble\ pas la vĂŽtre\ » (l. 115). 

Au total, EM, qui Ă©tait en position haute avant le dĂ©bat, conserve cette position Ă  travers la façon plus habile de s’attaquer Ă  MLP et surtout de retourner ses arguments, par sa maĂźtrise de l’elocutio (ironie moins agressive que celle de MLP, prĂ©tĂ©rition, anaphores rhĂ©toriques, emploi des dislocations). Il ne cĂšde pas Ă  l’impolitesse de la dĂ©locution ou des attaques de personne portant sur le physique. Son sens de la rĂ©partie lui permet de dĂ©lĂ©gitimer son adversaire sans oublier de mettre en avant le caractĂšre progressiste et dĂ©sirable de son programme, pour la France et pour les Français.

Les caractĂ©ristiques prĂ©sentes en ouverture se retrouvent-elles en clĂŽture (l. 5538-5654) ? Y a-t-il des changements de place ? Alors que, de l’avis gĂ©nĂ©ral, MLP a manifestĂ© contre son grĂ© de rĂ©elles faiblesses dans l’exposĂ© de ses thĂšses et n’a pas pris l’ascendant sur son adversaire, on aurait pu s’attendre Ă  ce qu’elle profite de sa derniĂšre intervention pour modifier son image. D’autant plus qu’elle a eu une sĂ©quence qui a suscitĂ© le malaise avec une intervention sur l’invasion des loups dans Paris (avec une gestuelle planante), qui aurait dĂ» l’inviter Ă  se ressaisir. Il n’en est rien, au contraire, elle revendique sa ringardise (l. 5545) [40], reste prisonniĂšre d’un canevas préétabli, relance son accusation d’une infĂ©odation d’EM Ă  François Hollande, pilonne son adversaire avec les mĂȘmes arguments, comme le fait remarquer EM (l. 5585-5589), qui, en revanche se projette encore et toujours dans l’avenir. Le rĂ©sultat est qu’en fin de dĂ©bat, la posture offensive tous azimuts, outrĂ©e et systĂ©matique, devient contreproductive, d’autant plus que les dimensions nĂ©gatives du contenu et de la forme de ses interventions sont aggravĂ©es par son comportement d’auditrice fermĂ©e, sarcastique lors des plans d’écoute. En sorte que la stratĂ©gie offensive inchangĂ©e de MLP se heurte Ă  ses piĂštres performances (Kerbrat-Orecchioni 2019, 283-300) et se retourne contre elle. La guerre des places a bien eu lieu, mais l’offensive tĂ©moigne de ses limites.

En dĂ©finitive, MLP se caractĂ©rise par un idiolecte encombrant – voix de poissarde [41] (Constantin de Chanay 2019, 244), ton d’emphase articulatoire, inclination permanente Ă  surjouer son discours ou ses rĂ©actions dans les plans d’écoute (ibid., 234-238) –, et ne regarde pas EM dans les yeux alors qu’EM ne cesse de la fixer avec un regard perçant et ironique. L’idiolecte de MLP est agressif et l’assurance de son ton est plutĂŽt l’indice d’une fragilitĂ©. Son ethos tĂ©moigne d’une argumentation monomaniaque, rigide, monolithique, tournĂ©e vers une idĂ©alisation populiste du passĂ©, de ceux d’en bas, et ne rechignant pas Ă  des attaques ad hominem, ad personam, en dĂ©licatesse avec la vĂ©ritĂ© des faits. Vu la dimension interactionnelle du dĂ©bat et l’importance de l’argumentation, l’ethos que manifeste et revendique MLP correspond Ă  un ethos [42] dit1 et montrĂ©1 ; son ethos est Ă©galement coconstruit par imputation (et Ă  charge) par son adversaire, avec un ethos dit2 et montrĂ©2. À quoi s’ajoute un ethos montrĂ©3, provenant des plans d’écoute (Rabatel 2020b ; 2021a, 533-534 et 2021b). Son style de dĂ©batteuse montre qu’elle ne possĂšde pas les codes et confirme qu’elle est peu crĂ©dible pour occuper la place de prĂ©sidente de la RĂ©publique. Au total, la figure d’auteur qui se dĂ©gage de ses interventions verbales, de celles de son adversaire et de son comportement, tel que le rĂ©alisateur le montre, est celle d’une candidate inapte Ă  exercer la fonction, pire, dangereuse, car son incapacitĂ© Ă  respecter les rĂšgles qu’elle a nĂ©gociĂ©es augure mal du respect des rĂšgles dĂ©mocratiques.

En contraste, EM manifeste un idiolecte ouvert, enjouĂ©, ferme et calme, jouant de sa voix harmonieuse (Constantin de Chanay 2019, 244-249). Son ethos rĂ©vĂšle un candidat habile dans l’attaque, sachant dĂ©lĂ©gitimer son adversaire sans abĂźmer son image, coriace et convaincant dans la dĂ©fense de son programme, proposant aux Français un programme innovant et fĂ©dĂ©rateur. Il tĂ©moigne de sa maĂźtrise des dossiers, de son souci d’armer son pays pour affronter les crises Ă  venir. Enfin, son style est celui d’un dĂ©batteur, respectueux, ferme, ironique, maitrisant ses dossiers avec aisance, sans arrogance technocratique. Bien sĂ»r, MLP cherche Ă  dĂ©construire ces images valorisantes, mais vu son propre comportement, ses pointes ne font pas mouche : pire, elles se retournent contre elle. La figure d’auteur qui Ă©mane donc d’EM est celle d’un homme dĂ©terminĂ©, tout en aisance et en maĂźtrise, conscient des enjeux de la situation, aux antipodes de l’image de technocrate sous influence forgĂ©e par MLP [43]. Bref, il se montre un chef d’État, lĂ , oĂč MLP donne l’image d’une cheffe de clan incapable de sortir de la place oĂč elle s’enferre. Certes, sa conduite discursive est sans aucun doute tributaire des choix stratĂ©giques et tactiques Ă©laborĂ©s avant le dĂ©bat, mais comme elle ne la modifie pas au fil des interactions qui lui sont dĂ©favorables, il faut bien invoquer soit une imprĂ©paration dans l’anticipation d’éventuels changements selon la situation, soit des donnĂ©es psychologiques. Les deux hypothĂšses sont d’ailleurs cumulables. Le rĂ©sultat est que MLP se montre obnubilĂ©e par des thĂšmes qui deviennent au fil des Ă©changes comme des fantasmes d’une figure d’auteur monolithique, rigide, agressive, dĂ©nuĂ©e d’ouverture et de bienveillance. C’est donc EM qui est le mieux armĂ© pour occuper la place, tant au plan de sa figure d’auteur que des perspectives politiques offertes aux Français.

Je conclurai d’abord en revenant sur les distinctions proposĂ©es entre systĂšme des places, stratĂ©gie de placement et tactiques de positionnement. Les deux exemplifications prĂ©cĂ©dentes illustrent le fait que les tactiques de placement dĂ©pendent elles-mĂȘmes de stratĂ©gies Ă©laborĂ©es en fonction des prĂ©figurations et des configurations du systĂšme des places. Ces tactiques rĂ©vĂšlent des luttes de places imposĂ©es ou choisies, reprĂ©sentĂ©es ou nĂ©gociĂ©es et gĂ©rĂ©es en face-Ă -face, sans qu’on puisse exclure l’influence d’instances surplombantes, le narrateur, dans un cas, le rĂ©alisateur, dans l’autre, sans compter l’état des rapports de force extralinguistiques, ou encore le poids prĂ©figurant des situations et des genres, qui pĂšsent sur la façon dont les acteurs (locuteurs reprĂ©sentants et reprĂ©sentĂ©s) configurent la place oĂč ils s’affrontent. De ce point de vue, la distinction entre place et position, stratĂ©gie de placement et tactique de positionnement est validĂ©e.

De plus, les tactiques de positionnement s’appuient sur le travail de figuration effectuĂ© par les locuteurs dans la dynamique des places. Les dĂ©clinaisons de la figure d’auteur apportent des Ă©clairages complĂ©mentaires Ă  l’étude des tactiques de positionnement discursif et Ă  celle, connexe, de l’intersubjectivitĂ©. Les composantes de la figure d’auteur – idiolecte, ethos et style – entrent en jeu dans la constitution discursive du Soi, d’un Soi toujours traversĂ© par le social, le culturel, les autres, avec qui il faut compter. Ce travail de figuration dĂ©passe les seules figures de rhĂ©torique, il englobe toute la construction des points de vue du discours, la position du locuteur sur la rĂ©fĂ©renciation des objets de son discours et son positionnement envers les positions des autres. La figure d’auteur est ainsi un syncrĂ©tisme situĂ©, ancrĂ© dans les situations et leurs enjeux, dans des configurations plus ou moins contraignantes, autorisant des prises de risque plus ou moins payantes.

Enfin, le caractĂšre interactif et imprĂ©visible de cette lutte explique la persistance de troubles de la place. La place est susceptible d’ĂȘtre contestĂ©e, mĂȘme par plus faible que soi, comme le montre l’attitude de l’Agneau. Les positionnements dans la place ne vont pas non plus sans difficulté : certes, l’Agneau est brillant et courageux, mais il pĂątit de ne pas bien mesurer sa place. Certes le loup est le plus fort, mais le sera-t-il toujours ? La leçon est encore plus claire avec le deuxiĂšme exemple : les rĂšgles ont beau ĂȘtre connues, renĂ©gociĂ©es, les participants expĂ©rimentĂ©s (du moins dans certains domaines), ils sont malgrĂ© tout sans filet dans une expĂ©rience inĂ©dite pour les deux, qu’ils affrontent avec leurs atouts respectifs. Mais les stratĂ©gies Ă©laborĂ©es Ă  l’avance se heurtent Ă  l’imprĂ©vu : un Emmanuel Macron tenace, offensif, sachant profiter du tirage au sort pour rĂ©pliquer habilement en position rĂ©active, lĂ©gitimant ses attaques en rĂ©ponse Ă  une agression ; une Marine Le Pen incapable de rĂ©agir durant le dĂ©bat pour modifier le rapport de place, incapable de respecter les rĂšgles. LĂ  encore, gros trouble dans la stratĂ©gie du placement et la tactique du positionnement, du moins, et ce n’est pas une moindre remarque, pour celui des interactants qui tantĂŽt se trompe sur sa stratĂ©gie de placement, tantĂŽt fait des erreurs de positionnement. Bien sĂ»r, la vie rĂ©elle ne tient pas qu’à ces tactiques Ă©nonciatives et argumentatives, les rapports de force sont autrement structurants ; mais leur primat ne saurait faire nĂ©gliger l’attention Ă  accorder aux choix des locuteurs, Ă  cette primautĂ© qui relĂšve de leur libertĂ© et de leur responsabilitĂ©, toute relatives mais rĂ©elles, sur la scĂšne des discours, oĂč se rejouent les rapports de force. Autrement dit, une des explications possibles des « troubles dans la place » tient notamment aux tensions entre stratĂ©gie(s) de placement et tactique(s) de positionnement, et au fait que ces tensions s’apprĂ©hendent au niveau du travail de figuration de la figure d’auteur, lequel est tributaire des autres (inter)locuteurs. Dans ce cadre, deux processus discursifs affectent la co-construction de la relation interpersonnelle conflictuelle et par voie de consĂ©quence la figure d’auteur des interlocuteurs. Cette derniĂšre est en danger, d’une part lorsque les locuteurs ne tiennent pas suffisamment compte des donnĂ©es prĂ©figurantes du cadre des Ă©changes (l’Agneau) ou, ce qui revient presque au mĂȘme, se trompent sur les calculs stratĂ©giques qu’ils Ă©chafaudent (MLP) ; d’autre part, lorsqu’ils sont trop peu attentifs aux Ă©volutions des donnĂ©es configurantes, au fil du discours, se montrant incapables d’ajuster leur stratĂ©gie de placement (MLP) et leur tactique de positionnement en fonction des tactiques de l’adversaire (l’Agneau et MLP). Le problĂšme ne tient pas essentiellement Ă  la maĂźtrise du langage ou de l’argumentation, il repose sur leur impertinence, eu Ă©gard Ă  des paramĂštres structurels, d’ordre situationnel, gĂ©nĂ©rique, Ă©nonciatif et interactionnel. À cette aune, au-delĂ  de leurs diffĂ©rences, l’Agneau et Marine Le Pen ont en commun, fondamentalement, une rigiditĂ© certaine, qui va croissant et se retourne contre leur figure d’auteur, au dĂ©triment de leurs projets de placement et de leur avenir.

Il y a lĂ  des enseignements Ă  tirer pour les autres approches scientifiques qui Ă©tudient les places et les systĂšmes des places. Beaucoup mettent l’accent sur des configurations objectives, des comportements, des interactions, des usages, mais, Ă  l’exception notable des travaux qui se rĂ©clament de Goffman ou de Brown et Levinson, ils le font sans accorder l’attention qu’elle mĂ©rite aux stratĂ©gies de placement et aux tactiques de positionnement qui se construisent dans et par le langage, Ă  leur complexitĂ© et Ă  leur opacitĂ©. Mais mĂȘme les analyses conversationnelles ou les approches ethnomĂ©thodologiques – centrĂ©es sur les processus d’alternance de tour de parole, les tours initiatifs ou rĂ©actifs, les Ă©changes rĂ©parateurs, dans des cadres symĂ©triques ou dissymĂ©triques – ne sont pratiquement pas attentives aux marques idiolectales, Ă©thotiques et stylistiques [44], toutes donnĂ©es cruciales eu Ă©gard Ă  la co-construction des identitĂ©s et Ă  la nĂ©gociation de la place des sujets. De ce point de vue, le prĂ©sent travail accorde une grande importance aux traces d’intersubjectivitĂ© et au travail de subjectivation socialisĂ©, Ă  la dynamique de la figuration de soi qui se manifeste grĂące aux marques personnelles rĂ©vĂ©lant la subjectivitĂ© du locuteur et Ă  travers la construction des objets de discours, y compris quand elle prend la forme du simulacre de l’effacement Ă©nonciatif et des discours objectivisants. Sans prĂ©tendre en quoi que ce soit en revenir aux dĂ©cennies 1960-1980 dans lesquelles la linguistique jouait un rĂŽle moteur dans les sciences humaines, il serait bon que les autres sciences n’ignorent pas les apports de cette discipline et abandonnent les illusions (ou la naĂŻvetĂ©) de la croyance dans la transparence du langage et sa fonction ancillaire de reprĂ©sentation objective du monde.

Un autre enseignement consiste dans la mise en relief du caractĂšre inventif des ajustements auxquels procĂšdent les interlocuteurs dans la co-construction rĂ©ciproque de leurs places, grĂące Ă  la co-construction rĂ©ciproque de leur figure d’auteur, qui intĂ©resse non seulement les protagonistes des Ă©changes, mais encore les multiples tiers, destinataires additionnels (et parfois essentiels) des messages. Ces derniers trouvent dans les profils et manifestations linguistiques des dĂ©batteurs, dans leur comportement (la dimension multimodale du langage en situation) des (r)enseignements instructifs qui viennent s’ajouter, en tant que formes d’expression, aux formes du contenu centrĂ©s sur les dimension informative et argumentative des messages. C’est pourquoi la revalorisation des intentions des locuteurs, qui ne fait bien Ă©videmment sens que dans leur articulation avec le contexte et le rĂŽle structurant des agencements et des dispositifs, gagne Ă  ĂȘtre mieux Ă©tudiĂ©e, car elle seule rend compte des accidents, des rĂ©sultats inĂ©dits, inattendus. Il en va de mĂȘme pour l’analyse des identitĂ©s individuelles et collectives (Kaufmann 2022 ; Rabatel 2020a), lesquelles sont interrogĂ©es en philosophie, en anthropologie ou en ethnologie (de Fontenay 1998 ; Cyrulnik 1998). Si, selon les Ă©poques, les rĂ©ponses sur les places respectives de communautĂ©s humaines varient – celles des hommes, des femmes, des enfants, des vieux, des adultes en activitĂ©, des retraitĂ©s, du peuple, des incroyants, des « fous », des sauvages, des gens de couleur – par rapport aux normes dominantes, comme varient les rĂ©ponses ou encore sur la place des espĂšces animales [45] ou vĂ©gĂ©tales par rapport Ă  l’espĂšce humaine et au « propre de l’Homme ». Ces versions diffĂ©rentes tiennent bien Ă©videmment Ă  l’évolution des rapports sociaux, mais cela tient aussi Ă  l’évolution des mentalitĂ©s – Ă  preuve les changements unidirectionnels de regards des ĂȘtres humains sur les autres animaux, la flore, les territoires – : les changements des discours sur le systĂšme des places et sur les comportements des agents se mesurent dans des comportements et Ă  travers des explications, des justifications, des argumentations, dans et par le langage, lieu privilĂ©giĂ© de la rationalitĂ© et de la rĂ©flexivitĂ© qui sont le fruit des Ă©changes (Wolf 2019, 129-130 [46]). Il me semble de surcroĂźt que l’approche scientifique de ces processus, qui repose souvent sur de vastes enquĂȘtes compilant des masses de donnĂ©es quantitatives, gagnerait Ă  ĂȘtre complĂ©tĂ©e par des Ă©tudes de cas (prototypiques ou atypiques) dont les tĂ©moignages mĂ©riteraient d’ĂȘtre analysĂ©s qualitativement [47], du point de vue des sciences du langage [48].

Il s’ensuit que les analyses de ces mĂȘmes agencements et dispositifs, des identitĂ©s et de la place de telle communautĂ© par rapport aux autres, dĂ©connectĂ©es de leur mise en jeu langagiĂšre, ratent une part essentielle de leurs enjeux. Autrement dit, si l’objectivation des processus est au cƓur des dĂ©marches scientifiques, cette mĂȘme objectivation doit restituer aussi des mĂ©canismes de subjectivation, qui sont une part importante de la rĂ©alitĂ© anthropologique, une part de la libertĂ© humaine, qui compte autant avec les contraintes qu’avec les erreurs d’apprĂ©ciation, les alĂ©as ou les accidents de parcours


Résumé

Cet article propose une problĂ©matisation linguistique, Ă©nonciative et discursive, de la notion de place. Il dresse un bilan de la notion de place dans les dictionnaires et grammaires les plus reconnus en linguistique, puis avance un certain nombre de distinctions, concernant les places et le systĂšme des places, les stratĂ©gies de placement et les tactiques de positionnement. L’article souligne l’importance du travail de figuration de soi opĂ©rĂ© par les locuteurs Ă  travers des tactiques de positionnements intersubjectifs reposant sur l’expression de sa singularitĂ© langagiĂšre (son idiolecte), sur la construction d’une image visant Ă  mieux convaincre l’autre (son ethos) et sur son aptitude Ă  se conformer aux normes situationnelles et gĂ©nĂ©riques (son style), toutes ces facettes du soi en interaction se synthĂ©tisant dans le concept de figure d’auteur responsable de ses dires. L’article confronte ensuite ces stratĂ©gies et tactiques de figuration dans des situations de lutte des places agonistiques (une fable de La Fontaine, une confrontation politique) qui, par-delĂ  les diffĂ©rences de dispositifs, mettent en relief le poids structurant du systĂšme des places et des rapports de force, qui pĂšsent sur des stratĂ©gies de placement et des tactiques de positionnement, lesquelles, n’allant pas toujours de pair, aboutissent Ă  toutes sortes de troubles dans la place.

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Notes

[1] Ce texte est la réécriture de l’intervention que j’avais donnĂ©e Ă  l’universitĂ© de Lausanne, dans le cadre des journĂ©es d’études interdisciplinaires (27 et 28 septembre 2023) consacrĂ©es aux Troubles dans la place, parmi d’autres interventions de Mathieu Berger, Camille Chamois, JĂ©rĂŽme Englebert, Arnaud Halloy, Johanna Lenne-Cornuez, Jacques LĂ©vy. Cette initiative de Laurence Kauffman n’avait toutefois pas eu de dĂ©bouchĂ© Ă©ditorial.

[2] ParallÚlement aux preuves basées sur le raisonnement, le logos, et aux preuves choisies en vue de convaincre son auditoire, le pathos.

[3] Sur ce sujet, voir Simmel 1999 [1908], 345-346, et, plus largement, l’ensemble du chapitre 5, « Le secret et la sociĂ©tĂ© secrĂšte ».

[4] Il est Ă©vident que le choix d’un corpus pĂšse sur la thĂ©orisation. Aussi bien n’ai-je pas la prĂ©tention que mes propositions circonscrivent tous les cas de figure concrets dans lesquels le concept de place est susceptible de se dĂ©ployer.

[5] La modalisation concerne la façon dont le locuteur se positionne par rapport au contenu de son discours et aux points de vue des autres (modalités intersubjectives) de façon plus large que les seules modalités logiques.

[6] La praxĂ©matique est une discipline linguistique initiĂ©e sous l’impulsion de Robert Lafont Ă  la fin des annĂ©es 1970, Ă  Montpellier. En rĂ©action Ă  l’approche structuraliste immanente de Ferdinand de Saussure, la praxĂ©matique est centrĂ©e sur l’analyse de la production du sens en situation, Ă  partir de l’étude de l’unitĂ© de base qu’est le praxĂšme, saisi dans sa forme sĂ©miotique et ses dimensions signifiantes et interactionnelles.

[7] L’approche goffmanienne du territoire est Ă  distinguer des approches gĂ©ographiques, Ă©cologiques ou Ă©thologiques. Sans entrer dans des considĂ©rations qui excĂšdent mes compĂ©tences, le territoire correspond, selon MĂ©nard, Bortolamiol et Benhamou (2021, 190) Ă  une entitĂ© physique Ă  protĂ©ger, pour assurer Ă  son dĂ©tenteur ou Ă  ses occupants l’exclusivitĂ© de l’accĂšs Ă  ses ressources, de façon Ă  permettre les problĂšmes de subsistance et de protection – les problĂšmes de descendance nĂ©cessitant d’entrer en relation pacifique avec des groupes occupant d’autres territoires, du moins pour les ĂȘtres humains. Cette conception est loin d’épuiser la question, et elle est en total dĂ©calage avec l’approche goffmanienne. Mais le territoire, l’espace, sont aussi des lieux d’investissements politiques, Ă©conomiques, culturels, mĂȘlant intĂ©rĂȘts, valeurs et usages diversifiĂ©s selon le temps et les acteurs (Lefebvre 1974 ; LĂ©vy 2022). Le territoire, comme tout espace, n’est pas seulement un donnĂ© statique, c’est aussi un vĂ©cu, un systĂšme complexe, multifonctionnel, avec des sous-systĂšmes, par exemple des territoires privĂ©s, familiaux, publics, plus ou moins partagĂ©s, dans lesquels un mĂȘme individu occupe des places diffĂ©rentes, sans compter les cercles socio-culturels, cultuels, idĂ©ologiques ou Ă©conomiques qui s’émancipent des espaces ou des territoires gĂ©ographiques (Simmel 1999 [1908], 408ss). Ces approches dynamiques sont plus proches de la conception goffmanienne, mais elles s’en distinguent par leur dimension sociale partagĂ©e (quoiqu’éventuellement conflictuelle) lĂ  oĂč le territoire de Goffman est celui de l’intimitĂ©.

[8] Goffman a abordĂ© les notions de face et de territoire de maniĂšre diffuse, dans un grand nombre de publications (1969 ; 1973 ; 1974 ; 1985 ; 1987 ; 1991), en se montrant particuliĂšrement sensible aux dysfonctionnements de face et aux empiĂ©tements de territoires, susceptibles d’entraĂźner des Ă©changes rĂ©parateurs. DĂšs La mise en scĂšne de la vie quotidienne, dans le tome 1 (La prĂ©sentation de soi), il souligne l’importance de l’image positive que l’individu donne de lui (face positive) dans les relations sociales et la dĂ©fense de son territoire (face nĂ©gative), c’est-Ă -dire de sa sphĂšre intime. Dans ses travaux ultĂ©rieurs, il ne cesse de souligner l’importance des rĂŽles sociaux (role set) Ă  travers lesquels l’individu se fait reconnaĂźtre comme membre de la communautĂ©, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de connaĂźtre et respecter les cadres (setting, frame work), de s’ajuster aux situations et aux autres et les troubles dans la place qui en rĂ©sulte en cas d’ignorance ou de non-respect de ces rĂšgles comportementales. Brown et Levinson 1987 dĂ©velopperont ces analyses dans le cadre de leur thĂ©orisation de la politesse, notamment autour des territoires du moi, avec ses dimensions corporelles (incluant ce qui le prolonge, tels les vĂȘtements), spatiales et temporelles (concernant le moment de la prise de parole et du temps de parole que l’on se donne ou que les autres vous concĂšdent).

[9] Avec un certain nombre d’exceptions : ces notions n’ont par exemple pas d’entrĂ©es dans le Dictionnaire de l’argumentation (Plantin 2016).

[10] Je ne mentionne ici que le TrĂ©sor de la Langue Française informatisĂ© (TLFi) – dont les entrĂ©es, trĂšs complĂštes, sont largement confirmĂ©es par d’autres sources dictionnairiques –, faute de place, et aussi parce qu’un examen exhaustif de ce genre de donnĂ©es n’est pas mon objet.

[11] La position haute, au sens propre, rend compte d’un fait spatial, celui d’occuper une position surĂ©levĂ©e, surplombante, par rapport Ă  une autre, en dessous d’elle, avec les avantages affĂ©rents Ă  cette dissymĂ©trie. Ce n’est cependant pas un hasard si « haute » est paraphrasĂ© par « dominante », et si les deux termes reposent sur deux dichotomisations, l’une spatiale (« haut » vs « bas »), l’autre relationnelle (« dominant » vs « dominé »). Cela explique qu’au sens figurĂ©, « une position haute/dominante » dĂ©note des avantages de toutes sortes, cognitifs, militaires, institutionnels, Ă©conomiques, financiers, etc., liĂ©s Ă  au fait de pouvoir diriger ou influer sur le cours des choses. Au fond, tout dĂ©pend de la façon de considĂ©rer les lexies « place » et position », qui peuvent l’une et l’autre dĂ©noter des situations sous l’angle statique ou dynamique, cette derniĂšre dimension Ă©tant plus explicite avec « placement » et « positionnement ».

[12] La distinction dit/montrĂ© repose sur l’opposition du contenu exprimant explicitement des idĂ©es, des sentiments (le dit), par exemple « cela me met en colĂšre »,  vs des formes d’expression qui font entendre indirectement une idĂ©e, des sentiments (le dire) : on peut ainsi montrer la colĂšre par des exclamations, des bredouillements, une intensitĂ© accrue ou un dĂ©bit rapide, sans nĂ©cessairement employer des expressions exprimant la colĂšre telles que « je suis en colĂšre/en pĂ©tard », « cela me fait sortir de mes gonds », « arrĂȘte, je vais exploser », « c’est inadmissible », etc. 

[13] Lahire (2007) oppose par exemple la sociologie des facteurs (déterminisme bourdieusien) à sa sociologie des acteurs. Pour une discussion des deux positions, voir Rabatel 2010, 331-334 reprise dans Rabatel 2021, 537-540.

[14] Lorsqu’un locuteur produit des rĂ©cits (comme tout autre genre, d’ailleurs) il respecte des normes constitutives du genre, qui existent en amont de lui (qui ont ainsi une dimension prĂ©figurante) ; il lui est possible de prendre des libertĂ©s avec ces normes, d’innover : c’est la dimension configurante de sa production. Si ses innovations sont reprises par d’autres locuteurs, en aval, elles jouent un rĂŽle reconfigurant, au point de faire Ă©voluer les normes prĂ©figurantes antĂ©rieures. La saisie des identitĂ©s ne passe pas que par ce prisme narratif. À cĂŽtĂ© de la narration, mode premier de la construction de l’identitĂ©, entrent en jeu l’interprĂ©tation quand la rĂ©flexion dĂ©passe le cadre contingent de l’action pour expliquer ce qui est, puis l’argumentation, pour penser les phĂ©nomĂšnes particuliers et leur explication selon des logiques orientĂ©es vers des raisons d’agir valables pour tous, et, enfin, la reconstruction visant Ă  la rĂ©conciliation, grĂące Ă  la reconnaissance rĂ©ciproque des personnes dans leurs singularitĂ©s positives et nĂ©gatives (Ferry 1991).

[15] En vertu de critĂšres personnels (situation, qualitĂ©s, titres, diplĂŽmes, expĂ©riences) ou neutres (moment d’inscription dans une liste), etc.

[16] Comme la notion de classement n’est pas directement mon objet, quoiqu’elle joue un rĂŽle central dans le systĂšme des places, je me rĂ©fĂšre sur ce point aux travaux de Bourdieu sur la sociologie des champs (littĂ©raire, scientifique, Ă©conomique, etc.) avec leurs positions hautes et basses, leurs principes de fonctionnement, leurs critĂšres de sĂ©lection, leurs luttes pour de meilleures places et un meilleur classement (Bourdieu 2002).

[17] Le prĂ©construit, en linguistique, englobe tous les Ă©lĂ©ments qui, dans la langue ou la mĂ©moire discursive, jouent un rĂŽle de prĂȘt-Ă -dire ou de prĂȘt-Ă -penser, par exemple les clichĂ©s, les stĂ©rĂ©otypes, les formulations figĂ©es, les formules (Paveau 2006). Quant Ă  l’interdiscours, il correspond aux discours antĂ©rieurs ou contemporains d’un discours actuel, plus ou moins actifs dans la mĂ©moire discursive du locuteur et des rĂ©cepteurs du message (Maingueneau 2002c).

[18] C’est le cas des artistes dont la place se trouve réévaluĂ©e post-mortem ou celui des groupes « invisibles » qui accĂšdent Ă  une meilleure visibilitĂ© (ouvriers, paysans, femmes, minoritĂ©s sexuelles).

[19] Les dialogues « externes » entre interlocuteurs sont polygĂ©rĂ©s par eux (v. infra). Les dialogues « internes » sont monogĂ©rĂ©s par le locuteur premier, rĂ©gissant les dialogues entre locuteurs seconds, enchĂąssĂ©s : ainsi dans les fictions (v. infra) ou dans la plupart des discours Ă©crits – philosophiques, scientifiques, journalistiques, etc.

[20] Dans la lignĂ©e des ProblĂšmes de linguistique gĂ©nĂ©rale de Benveniste (1966 ; 1974),  l’énonciation considĂšre que l’activitĂ© de parole met en action le trĂ©sor des mots et des rĂšgles de la langue en actualisant ces derniers, en prenant en compte les traces de subjectivitĂ© du sujet par rapport au monde, Ă  son dire comme par rapport aux effets visĂ©s sur les rĂ©cepteurs, en accordant une grande place Ă  l’expression de l’intersubjectivitĂ© (donc de la modalisation) et de l’argumentation directe ou indirecte. En ce sens, les travaux citĂ©s antĂ©rieurement s’inscrivent tous, Ă  des degrĂ©s divers, dans ce paradigme dans lequel Benveniste a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant (mais non unique).

[21] « Si l’homme (ou l’humanitĂ©) n’est pas un Sujet (avec une majuscule) mĂ©taphysique libre, auteur souverain ou Sujet de son histoire comme serait tentĂ© de le penser l’idĂ©alisme anthropologique, il n’est pas condamnĂ© pour autant Ă  n’ĂȘtre ou Ă  ne rester qu’un sujet (avec une minuscule) dans l’histoire comme a pu le laisser entendre Althusser au nom d’un refus vigoureux de l’humanisme thĂ©orique. Bien au contraire, il y a un incontestable devenir-sujet (avec une minuscule) de l’homme (ou de l’humanitĂ©), formule que rĂ©sume sous une forme gĂ©nĂ©rique, en raison du singulier (l’homme), ce qui peut se comprendre et s’écrire au pluriel de la maniĂšre suivante : les hommes deviennent et surtout peuvent devenir de plus en plus les sujets de leur histoire et Ă©chapper Ă  l’aliĂ©nation (au sens courant) qui les affecte Ă  l’origine. Ce procĂšs de subjectivation, qui touche ici l’homme dans son rapport Ă  son aventure proprement politique, est dĂ» en particulier aux multiples conquĂȘtes de la dĂ©mocratie. Il subit aujourd’hui une rĂ©gression du fait de la domination mondiale des marchĂ©s financiers sur la vie des hommes, des reculs culturels qu’elle entraine et il est de toute façon inĂ©galement rĂ©parti sur la planĂšte ; mais il peut dans le principe reprendre sa marche en avant et s’intensifier dans le futur. Et s’il est entendu qu’il sera toujours soumis Ă  des contraintes externes interdisant de penser que l’humanitĂ© puisse devenir au sens plein le Sujet (avec une majuscule) de son histoire, dotĂ©e d’une libertĂ© parfaite qui serait l’équivalent immanent et Ă  venir de la libertĂ© transcendante dont l’idĂ©alisme la dotait dĂšs le dĂ©part, il n’empĂȘche que ce progrĂšs anthropologique dans l’ordre de la libertĂ© historico-politique est lĂ , il est dĂ©jĂ  partiellement rĂ©alisĂ©, complĂ©tant ainsi les autres formes de libertĂ© que l’humanitĂ© a conquises grĂące aux techniques, et il constitue bien une autre dĂ©termination remarquable (aux deux sens du terme, objectif et laudatif), de l’essence formelle de l’homme, soumise comme toute dĂ©termination formelle Ă  l’histoire dans la rĂ©alisation effective de son contenu. Enfin, une consĂ©quence concrĂšte peut en ĂȘtre tirĂ©e quant Ă  la libertĂ© conçue comme dĂ©passement de l’aliĂ©nation individuelle : l’homme libre Ă  titre personnel est celui qui peut accĂ©der Ă  une « libre manifestation de soi », libre c’est-Ă -dire non contrainte, non limitĂ©e, non altĂ©rĂ©e. C’est, comme le dit trĂšs bien un passage de La Sainte famille, non « la force nĂ©gative d’éviter ceci ou cela », mais « le pouvoir positif de faire valoir sa vraie individualité », multipliant les occasions d’ĂȘtre soi-mĂȘme et d’en jouir. » (Quiniou 2011, 74-75). Pour une discussion plus approfondie de cette question, voir Rabatel 2017, 157-160. 

[22] Voir supra les références aux travaux de Bernard Lahire (2007) ou de Bruno Latour (2006).

[23] Pour une prĂ©sentation plus dĂ©taillĂ©e et une mise en relation avec des notions connexes, notamment l’auteur impliquĂ©, l’auctorialitĂ©, voir Rabatel 2021a.

[24] Il s’ensuit que la figure d’auteur n’est pas rĂ©ductible aux auteurs littĂ©raires ou scientifiques (Bokobza Kahan et Amossy 2009), mais qu’elle peut Ă©ventuellement concerner ces derniers, Ă  la condition d’intĂ©grer Ă  son analyse toutes ses composantes et de les penser en termes de responsabilitĂ© Ă©nonciative. 

[25] Il est significatif que l’on parle de l’auteur d’une bonne/mauvaise action, le terme ayant des significations beaucoup plus larges que celui d’écrivain. Cette remarque a une portĂ©e Ă©pistĂ©mologique qui n’est pas anecdotique. Il est certain que lorsque des concepts ont une dĂ©nomination qui emprunte Ă  la langue naturelle (comme auteur), il ne faut pas confondre les significations de la langue naturelle et les dĂ©finitions conceptuelles. Mais cela ne doit pas conduire Ă  « prendre pour argent comptant » les idĂ©es et les concepts, qui doivent ĂȘtre historicisĂ©s et pensĂ©s en rĂ©fĂ©rence aux mots de la langue dont ils sont issus. On gagne Ă  « prendre les mots aux mots », Ă  penser les mots/concepts dans « l’amplitude multiple de leur sens, des amplitudes diffĂ©rentes selon les langues, d’oĂč l’impossibilitĂ© de superposer les langues et les rĂ©seaux. Je trouve rĂ©jouissant qu’il y ait un seul mot pour dire ‘aimer’ en français (j’aime Dieu, mon amant et la tarte Ă  la rhubarbe), alors qu’en anglais je dois discerner ce que je love de ce que je like » (Cassin 2020, 179-180). C’est pourquoi j’ai accordĂ©, ci-dessus, une certaine importance aux expressions nombreuses qui vĂ©hiculent l’idĂ©e de hiĂ©rarchie dans les entrĂ©es de la lexie « place » pour distinguer les concepts de place/placement de ceux de position/positionnement. Sur les implications de cette attitude Ă©pistĂ©mologique qui fait sa place Ă  la sophistique et Ă  la psychanalyse lacanienne, particuliĂšrement utiles en certains contextes, voir encore Cassin (2020, 155-159).

[26] Sur les relations entre Figure d’auteur de L1/E1 et l’énonciateur textuel, voir Monte 2023. Je privilĂ©gie le concept de figure d’auteur en raison de mon approche politique, Ă©thique et juridique de la responsabilitĂ© Ă©nonciative, par-delĂ  les phĂ©nomĂšnes d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© constitutive et montrĂ©e des discours.

[27] Sur la dialectique des primats et des primautés, voir Comte-Sponville (1988, 302-304).

[28] Pour une illustration synthĂ©tique de ces trois composantes et de la figure d’auteur Ă  propos d’un poĂšme de PrĂ©vert voir Rabatel 2023a et Rabatel 2024 pour une analyse de ces composantes en lien avec le positionnement scientifique de Frans de Waal dans son dernier ouvrage relatif Ă  la question du genre chez les animaux.

[29] Cette dĂ©finition, qui m’est propre, est plus restrictive que celle de R. Amossy (2010) ou de D. Maingueneau (2022), qui conçoivent l’ethos comme prĂ©sentation de soi. Leur conception, Ă©tendue, serait davantage en phase avec ce que je thĂ©orise sous la notion de figure d’auteur, Ă  cela prĂšs que, chez moi, cette notion englobe ethos, idiolecte et style, apprĂ©hendĂ©s au prisme de la responsabilitĂ© et de l’agentivitĂ©.

[30] Ces marques correspondent aussi Ă  l’expression linguistique des points de vue. Pour ne pas surcharger davantage l’analyse, je me limiterai Ă  l’étude des traces idiolectales, stylistiques et Ă©thotiques qui construisent la figure de l’auteur, Ă©tant entendu que tout ce travail de figuration de soi se fait essentiellement entendre Ă  travers la façon dont le locuteur construit les objets de discours qu’il prĂ©sente Ă  ses interlocuteurs afin d’obtenir leur assentiment. Cette construction dĂ©pend bien sĂ»r de ses choix Ă©nonciatifs, de ses valeurs, lesquels sont toujours prĂ©sents, qu’ils soient explicites, subjectifs, implicites ou encore qu’ils prennent un tour objectivant ; et elle dĂ©pend aussi de la rĂ©fĂ©renciation (de la construction de l’objet de discours). C’est cette ambivalence des prĂ©dications, qui se lisent selon une double portĂ©e, dĂ©notative (pour que l’autre comprenne de quoi il est question), et subjectivement active, quelle que soit son expression (pour que l’autre comprenne son point de vue sur la chose) que j’appelle point de vue au sens linguistique (PDV) : pour une prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e, voir Rabatel 2020, 49-79 et l’introduction de Rabatel 2021a, 32-77. 

[31] J’ai prĂ©sentĂ© (Rabatel 2012) une approche Ă©nonciative de la position et du positionnement centrĂ©e sur le locuteur en assimilant respectivement la position au PDV (Ibid., 24-26) et le positionnement Ă  des phĂ©nomĂšnes auto- ou hĂ©tĂ©ro-dialogiques de dĂ©doublement ou de redoublement de PDV (Ibid., 30-34). Le prĂ©sent travail propose une approche plus interdisciplinaire du positionnement, en relation avec les concepts de place et de placement, plus globale aussi, sur le plan linguistique, en adoptant une approche Ă©nonciative situĂ©e et interactionnelle. Ainsi, le positionnement intĂšgre bien d’autres donnĂ©es dialogiques que le redoublement ou le dĂ©doublement Ă©nonciatifs, telles les postures Ă©nonciatives de co-, sur- et sous-Ă©nonciation. En outre, les PDV de l’énonciateur relĂšvent autant de la position auto-centrĂ©e que du positionnement auto- ou hĂ©tĂ©ro-centrĂ© (au sens de Rabatel 2012) ou des stratĂ©gies de placement. Cela vaut aussi pour l’idiolecte, l’ethos ou le style : certaines de leurs manifestations sont auto-centrĂ©es et dĂ©notent une position relativement permanente – au point de devenir une disposition – ; en revanche, d’autres dĂ©pendent des situations, des interlocuteurs, des cibles : c’est le cas lorsqu’un locuteur dĂ©cide de surjouer ses tics idiolectaux ou lorsqu’il adopte une tonalitĂ©, un registre inhabituels, pour surprendre ses interlocuteurs, lorsqu’il adopte un ethos fortement influencĂ© par les caractĂ©ristiques de l’auditoire qu’il veut convaincre et sĂ©duire, ou encore lorsqu’il ajuste « son » style Ă  la situation et au genre. Selon que les manifestations discursives du soi se rĂ©vĂšlent peu ou fortement interactives et Ă©volutives, elles relĂšveront tantĂŽt de la (dis)position (fixe, attendue), tantĂŽt de tactiques de positionnement (dynamique, surprenant), en appui sur des stratĂ©gies de placement prĂ©visibles ou Ă©tonnantes. Les Ă©tudes de cas ci-dessous exemplifieront quelques-unes de ces configurations.   

[32] Voir par exemple Maingueneau (2016), qui analyse, entre autres, des stratĂ©gies d’auteurs de discours inouĂŻs, inĂ©dits, tels des discours constituants, qui obligent Ă  se situer hors du systĂšme des places dominant.

[33] Ce qui est posĂ©, au centre de la prĂ©dication, affirmĂ©, pris en charge explicitement et qui oriente le cadre de la rĂ©ponse, c’est que l’Agneau trouble l’eau. Le prĂ©supposĂ© (cette eau appartient au Loup) Ă©chappe en principe Ă  la question, la nĂ©gation : c’est d’ailleurs ce que fait l’Agneau en rĂ©pondant qu’il ne peut pas troubler l’eau ; quant au prĂ©supposĂ©, il le prend en compte, sans le prendre en charge, v. 17.

[34] L’iloiement (qui fait paradigme avec tutoiement, vouvoiement) consiste Ă  s’adresser Ă  un interlocuteur prĂ©sent en troisiĂšme personne (du singulier ou du pluriel). Outre l’expression du respect et du marquage maximal de la distance, indiquant que l’Agneau ne se considĂšre pas comme l’égal du Loup, les formes les plus frĂ©quentes d’iloiement indiquent encore une familiaritĂ© complice (« Et la petite dame, qu’est-ce qu’elle veut comme lĂ©gumes aujourd’hui ? ») ou une forme de supĂ©rioritĂ© infantilisante, visant des personnes ĂągĂ©es, des malades ou des enfants « Alors la mĂ©mĂ©, on se sent mieux aujourd’hui ? », « Dites, les gamins, ça va pas la tĂȘte ! »), qui sont Ă  peine censĂ©es rĂ©pondre de façon circonstanciĂ©e. 

[35] « Nous considĂ©rons la domination d’un territoire comme la consĂ©quence et l’expression de la domination sur des personnes. » (Simmel 1999[1908], 673)

[36] Pour une analyse plus détaillée de cette lecture politique de la fable, voir Rabatel 2018.

[37] Pour respecter sa feuille de style, la revue a effectuĂ© un recadrage de l’original, en supprimant les parties supĂ©rieure et infĂ©rieure de l’estampe. Ce recadrage dĂ©sindividualise partiellement les sujets pour mettre l’accent sur l’essence de la relation, une place dissymĂ©trique, qui n’exclut pas un positionnement particulier de l’Agneau, car ce dernier, bien qu’en position basse, relĂšve la tĂȘte. Je remercie la rĂ©daction de ses suggestions. 

[38] Vifs remerciements Ă  Domitille Caillat pour m’avoir permis d’utiliser sa transcription du dĂ©bat. Conventions de transcription : (.) pause ; MAJ segment accentuĂ© ou sigle ; / intonation montante ; \ intonation descendante ; x: segment allongé ; x:: segment trĂšs allongé ; & poursuite d’un mĂȘme tour de parole interrompu par une ligne de chevauchement de parole ; = enchainement rapide (latching) ; [xxx] chevauchement de paroles ; – tiret orthographique ou tiret de troncation. Je (AR) m’autorise quelques corrections de prononciation.

[39] La dĂ©locution va plus loin que l’iloiement : ici, il n’y a mĂȘme pas d’adresse en troisiĂšme personne, il s’agit de parler d’une personne prĂ©sente sans s’adresser Ă  elle en deuxiĂšme personne. Comme le souligne Benveniste, la notion de troisiĂšme personne est bien mal nommĂ©e, car cette forme d’iloiement traite de la personne prĂ©sente comme Ă©tant non prĂ©sente, et vise Ă  imposer la reprĂ©sentation qu’on donne d’elle comme si elle Ă©tait objectivement indiscutable, partagĂ©e par tous, et donc comme si la personne dont on parle n’avait pas Ă  rĂ©pondre


[40] Faute de place, je ne reproduis pas ces Ă©changes, que le lecteur retrouvera sur la toile (<DĂ©bat Le Pen Macron PrĂ©sidentielles 2017>), la conclusion dĂ©marrant aux alentours de 2h31’.

[41] La qualification employĂ©e par Hugues Constantin de Chanay dĂ©note un jugement de classe qui peut se discuter, mais il est indubitable que MLP se donne une allure populaire et se montre impertinente, capable de casser les codes du « SystĂšme » – et que cela correspond Ă  une tactique Ă©laborĂ©e par les communicants.

[42] Voir supra note 12.

[43] Ces caractĂ©ristiques n’émergent pas seulement des extraits ci-dessus, mais de l’ensemble du dĂ©bat, conformĂ©ment Ă  l’analyse de Kerbrat-Orecchioni (2019).

[44] Souvent associĂ©es Ă  l’écrit, voire aux Ă©crits littĂ©raires, et jugĂ©es peu pertinentes pour l’analyse des interactions orales en face-Ă -face.

[45] On pourrait objecter que l’importance du langage trouve ses limites pour l’étude des places concernant les animaux (et a fortiori la flore) puisque les « bĂȘtes » ne parlent pas. Sans entrer dans des dĂ©bats qui excĂšdent mon propos, je dirais que tout dĂ©pend ce qu’on entend par langage : soit des facultĂ©s de communication, au sens large du terme, que possĂšdent bien Ă©videmment les animaux, dotĂ©s de sentience, soit l’usage de langues symboliques, humaines dont les animaux sont dĂ©pourvus (mĂȘme si d’aucuns le nient). Voir sur ces questions Kerbrat-Orecchioni 2021 et Rabatel 2023b ; 2023c ; 2024. Au demeurant, les Ă©thologues, tel le primatologue Frans de Waal 2022, comme les historiens qui s’intĂ©ressent Ă  l’histoire animale, tel Baratay (2012 ; 2021), le font sur la base des reconstructions humaines des stratĂ©gies de communication animales. Dans ces cas de figure, la mĂ©diation du langage humain est toujours prĂ©sente – comme elle l’est aussi, mais pour d’autres raisons, pour les invisibles dont on Ă©crit l’histoire le plus souvent en l’absence de tĂ©moignages directs. Par consĂ©quent, mĂȘme dans tous ces cas-lĂ  aussi, la prise en compte des donnĂ©es langagiĂšres et la nĂ©cessitĂ© de leur analyse devraient s’imposer.

[46] « La « raison » dont il sera question ne sera pas cette Raison classique mais la disposition anthropologique au langage, c’est-Ă -dire la capacitĂ© des hommes Ă  se parler les uns aux autres Ă  propos du monde, autrement dit Ă  raisonner ensemble. Et cette universalitĂ©-lĂ  va au-delĂ  de l’universalitĂ© de la culture, parce que la diversitĂ© des langues n’empĂȘche jamais le dialogue tandis que la diversitĂ© culturelle est souvent un obstacle Ă  l’intercomprĂ©hension. Mieux : ce qu’il y a d’universel dans « la » culture passe nĂ©cessairement par le langage, c’est-Ă -dire cette facultĂ© Ă  symboliser les choses du monde, Ă  s’y rĂ©fĂ©rer et Ă  les caractĂ©riser, afin de pouvoir en parler aux autres et avec tout autre Ă  l’infini. Sans langage, pas de culture au sens humain du terme, ni, sans doute, de propre de l’homme. [
] C’est l’union indissociable du langage et de la raison qui permet de rendre raison (ratio cognoscendi) des autres « propres humains », notamment de la structure de la conscience, de la libertĂ©, et finalement de la science et de la morale. C’est de ce logos qu’on s’efforcera de dĂ©duire la valeur de l’humanitĂ© et le bien de tous les ĂȘtres humains. » (Wolff 2019, 129-130)

[47] Mon propos ne veut pas laisser entendre que j’en tiendrai uniquement pour les approches qualitatives et que les dĂ©marches quantitatives seraient sans intĂ©rĂȘt.

[48] La misĂšre du monde (Bourdieu 1993), par exemple, intĂšgre ces tĂ©moignages mais ne va pas jusqu’à solliciter des analyses linguistiques qui, dans certains cas, seraient bien Ă©clairantes


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