Facéties de la visagéïté.

Eduardo Camacho-Hübner Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Trois fils de fer dorés à la feuille d’or, perchés sur un poteau d’une dizaine de mètres de haut et tordus de manière à tromper l’ennui du passant attentif. La sculpture qui trône sur le côté nord de la Place du Rhône à Genève est une belle métaphore du débat français autour du référendum sur la constitution européenne. L’espace de la place représente à la fois la frontière floue entre l’acceptation et le rejet du Traité constitutionnel, et l’espace public — au sens de Habermas —, où convergent selon des points de vue fort distincts, la plus belle des traditions démocratiques de la Suisse et la plus irrésistible schizophrénie proeuropéenne de la France : vox populi…

De quelle sorte de frontière s’agit-il ? En fait, l’espace public du débat qui nous a obsédé s’inspire d’une sorte de savant mélange entre un Horizont, et un No man’s land, dans un contexte très urbain, et donc a priori propice à l’expression de l’attachement à l’échelle multiple qui sied si bien à l’Europe réelle. En effet, c’est un espace d’échange à l’allure d’un Horizont, car cette sculpture est une métaphore qui illustre, par l’entremêlement des fils de fer et des mots qui se forment au gré de la balade, les confins de l’urbanité du dialogue démocratique. Ainsi, grâce à la portée du doublet oui/non qui se métamorphose au fur et à mesure que l’on se déplace d’est en ouest le long de la façade sud de la place, il crée une frontière idéologique mouvante par-delà les limites physiques de la place elle-même.

C’est donc dans la phénoménologie de ce regard suspendu à un simple mât que se cristallise la frontière entre l’identification au projet politique du Super-État et la négation appelant au repli national. Finalement, c’est comme si nous marchions sur la banquise en plein mois de décembre… L’orientation est minée par l’absence de bornes lumineuses, repères dont nous avons grand besoin pour nous aider à nous orienter dans ce paysage politique. Quelques-uns de nos repères n’étaient rien d’autre qu’un essaim d’étoiles filantes auquel 55% de la population s’est accrochée comme s’il s’agissait de la seule étoile Polaire. La « polarisation » des discours autour du non, et la désagrégation politique qui s’en est suivie au sein de l’Europe elle-même, nous ont montré à quel point ces appels au changement de cap du projet européen n’étaient en fait qu’un feu de paille. No future…

Ainsi, en promeneurs aveugles, nous nous sommes trop focalisés sur les trois petits fils de fer et avons oublié l’enjeu, le socle sur lequel repose notre engagement et notre responsabilité. Le cheminement tortueux qui mène du oui au non et vice-versa n’est rien d’autre que le papillonnement de la pensée et qui, à cause d’une volte-face malheureuse à l’ironie toute kierkegaardienne, nous a fait rater une marche. Et bien, une marche, une frontière, un sursaut, un paysage, que de choses qui se suivent du regard, mais qui ne se déploient effectivement que dans le temps du mouvement. Ce mouvement étant entendu comme transformation et non seulement comme déplacement, fût-il idéel ou virtuel. Une métamorphose dont la temporalité est incertaine.

Les incertitudes de notre avenir européen sont donc comme ce paysage qui se développe en tournant autour de la sculpture. C’est l’inversion de notre vision traditionnelle du paysage : d’observateurs fixes qui étalonnent la grandeur d’un panorama, nous devenons des électrons qui tournent autour de cette politische Landschaft de la construction européenne. D’observateurs centraux, nous cherchons à décaler le point de vue, mais le chemin est toujours plus long quand on se déplace que quand on reste immobiles. En fait, l’illusion créée par le seul fait de se promener le long de cette place, de faire émerger un paysage par le mouvement nous rappelle le concept de visagéïté, introduit par Deleuze et Guattari quand il s’agissait de montrer le parallèle entre corps et territoire, entre visage et paysage. Tel Janus, cette sculpture à deux visages nous éclaire sur la création d’un concept d’adhérence et d’une idée faussement fondatrice d’identité : nous sommes parce que nous pouvons vivre nos propres paradoxes.

Image2Or, comme dans tout visage, les joies et les peines laissent des traces. La moue du oui et la joie du non ne seront peut-être qu’une ride de plus sur le beau visage de l’idée d’Europe. En revanche, en fonction du tournant « apolitique » que pourrait prendre la (dé-)construction européenne, cette ride, qui aurait pu rester diaphane, prendra en réalité l’allure d’une balafre sur le visage d’un hussard, et comme telle, elle devra nous rappeler que les victoires ne sont pas faites pour le plaisir de gagner, mais pour remettre l’ouvrage sur le métier…

Photo : © Eduardo Camacho. Markus Raetz, « Oui Non », Place du Rhône, Genève 2000.

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Documents annexes

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Résumé

Trois fils de fer dorés à la feuille d’or, perchés sur un poteau d’une dizaine de mètres de haut et tordus de manière à tromper l’ennui du passant attentif. La sculpture qui trône sur le côté nord de la Place du Rhône à Genève est une belle métaphore du débat français autour du référendum sur […]

Eduardo Camacho-Hübner

Urbaniste et ingénieur civil spécialisé dans la mobilité et les transports, Eduardo Camacho-Hübner fait partie du laboratoire de systèmes d'information géographique à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse). Ses recherches portent sur l'épistémologie de la composante temporelle de la ville et du territoire. Il a travaillé sur la déconstruction du mythe des politiques urbaines temporelles. Ses recherches actuelles portent sur la création d'une interface entre géomatique et morphologie urbaine, en proposant un formalisme interprétatif fondé sur les concepts de forme, d’événement et de durée comme moteurs des processus morphogénétiques.

Pour faire référence à cet article

Eduardo Camacho-Hübner, "Facéties de la visagéïté.", EspacesTemps.net, Objets, 11.07.2005
https://www.espacestemps.net/articles/faceties-de-la-visageite/