Penser les cultures du transitoire.

Spatialités migrantes.

Emilie Da Lage et Marc Dumont
Grande Scynthe-13

Image 1 : Concert lors du nouvel an kurde sur le camp de Grande-Synthe. Source : Thanh Ly.

L’Europe vit une « crise » que les médias présentent comme majeure, celle dite « des réfugiés ». Sur fond d’attentats terroristes, de guerres multiples aux Proche et Moyen-Orient, et face à un Monde dont l’instabilité semble désormais être devenue la norme, les sociétés européennes ne cessent d’avoir à penser les formes de l’accueil et de l’hospitalité. Celles-ci se retrouvent fortement mises à l’épreuve par de nouvelles formes de mobilités. Ces nouvelles migrations, massives, qu’Alain Tarrius (1989) identifie comme étant à l’origine d’une mondialisation de l’« entre-pauvres », organisée en territoires circulatoires de l’économie souterraine, sont aussi celles, géopolitiques, de migrants-exilés piégés dans les nasses des contraintes et règles juridiques de l’Union européenne, la complexité du droit d’asile, et qui se trouvent de fait entraînés dans un exil nomade qui s’apparente à des formes d’errance (Bolzman 2014).

Cristallisant ces formes singulières de mobilités, certains territoires comme l’Italie, la Grèce ou encore la région Nord-Pas-de-Calais en France sont apparus, ces derniers mois, comme ultimes frontières, points de passage autant que d’achoppement, vers un pays conçu et imaginé comme d’accueil.

Dans le nord de la France, la présence continue des migrants — depuis le milieu des années 1990 et la guerre du Kosovo — y a cependant pris des formes différentes en relation tant avec la géopolitique des conflits, entraînant sur les routes des personnes venant de différentes régions du Monde, qu’avec la structure de réseaux transnationaux de « passage » et de travail clandestin, ou encore des politiques publiques successives et dispersées de gestion de l’hébergement d’urgence, de « mises à l’abri » ainsi que d’expulsions — dont Saskia Sassen (2014) insiste sur le fait qu’elles constituent un trait majeur, caractéristique de l’économie transfrontalière.

Une constante domine : l’insécurité des migrants paradoxalement renforcée par leur embullement dans des contextes sécurisés tels que les camps « HCR ». À l’écart des visions enchantées que diffusent certains analystes prompts à faire de l’encampement le modèle d’une ville à venir, flexible, autogérée et adaptable, les migrants restent soumis à la violence des situations qu’ils traversent, de leur cadre de vie assigné, surtout dans les « jungles », mais également dans les squats des villes : violences intracommunautaires, violence des passeurs, violences répressives, violences psychologiques de la peur de la rétention et de l’expulsion, violence sur eux-mêmes.

Dans ces conditions, l’action des associations constitue le minimum de protection nécessaire à la vie, forme d’hospitalité sociale à défaut d’être spatiale. Les militants engagés dans les activités de soutien aux migrants — réfugiés au sens juridique ou non — font face à des situations qui échappent aux cadres habituels à partir desquels sont pensés les phénomènes migratoires. Dans de nombreux cas, il ne s’agit pas de pratiquer l’accueil dans une visée « d’intégration », mais l’accueil et une protection dans une visée humanitaire, de la vie, dans l’entre-deux des demandes d’asile ou le temps du passage d’une frontière. Ces situations sont marquées par des formes particulières d’engagement relationnel à la fois des migrants et des militants, eux-mêmes d’ailleurs parfois de passage, membres de réseaux militants transnationaux ou d’ONG, mais dont le rapport à la mobilité est extrêmement différent puisque sécurisé administrativement.

Parmi ces lieux de l’errance figurent les « jungles »[1] et les centres ou camps[2] humanitaires, lieux différents par le régime de visibilité des migrants qu’ils instaurent.

Les « camps » sont les lieux de la production d’une visibilité politique liée aux politiques « d’accueil ». En témoignent les paysages contrastés des camps de Calais et Grande-Synthe, tous deux visibles depuis l’autoroute. D’un côté à Calais, où le « camp » côtoie « la jungle », les containers et grillages, les guérites de passage et les tourniquets automatiques matérialisent la logique de tri et de compartimentage, uniformisent et neutralisent les conditions différenciées, les origines, les trajectoires, les communautés. Le centre, entouré de grillages, contraste avec ce qui reste du bidonville après la destruction de plusieurs de ses zones ; de l’autre à Grande-Synthe, les cabanons de bois rebricolés par les migrants, les constructions des associations, les bénévoles souriant à l’entrée matérialisent la politique d’accueil quasi militante de la ville.

Dans les « jungles », c’est la disparition hors du champ de visibilité qui est la règle, chemins connus des initiés, bosquets protecteurs des regards policiers. C’est d’ailleurs lorsque les « jungles » deviennent « trop » visibles que l’intervention publique tend à les transformer en « camp » ou centre. Véritables chronotopes des processus contemporains de mondialisation, « jungles » et « camps » sont aussi les lieux de production d’une culture du transitoire. Dans ces lieux, on s’installe un peu, de manière précaire, car ils sont susceptibles de fermeture et de démantèlement. Ils changent chaque jour en fonction des constructions nouvelles, des incendies et destructions, des passages et des arrivées. Les enjeux qu’ils soulèvent sont autant politiques, culturels et humanitaires que scientifiques.

Calais-Espejo

Image 2 : Calais. Source : Stéphanie Espejo.

D’où cette interpellation aux sciences sociales : comment penser ces lieux de la transition et les activités qui s’y déploient, tant de la part des migrants que des bénévoles et salariés engagés dans l’organisation de ces formes très particulières d’hospitalité qui allient des engagements extrêmement forts et intenses à la précarité des présences ?

Ces lieux ne sont pas tout à fait des camps humanitaires. La normalisation de l’intervention humanitaire n’y est pas très forte, car les acteurs professionnels de l’humanitaire, comme les ONG médicales, ont à faire avec une multitude militante et bénévole qui déploie une énergie moins organisée, mais vitale. Parmi cette multitude, l’un des éléments interpelle : la présence forte des mondes de la culture. Les camps et « jungles » sont devenus au fil du temps des espaces d’intervention culturelle pour les acteurs engagés de la région, mais également pour des réseaux d’artistes européens. Ateliers créatifs pour des enfants, pour qui la scolarisation et son temps de l’apprentissage restent compliqués, spectacles et concerts, projections qui font passer le temps, créent des connexions dans les moments partagés et soutiennent la production d’un cosmopolitisme original. L’art dans les camps et les jungles ne se réduit pas aux pratiques culturelles et artistiques, même si elles y sont nombreuses. Les mondes sociaux de la culture s’y rendent également visibles, comme mondes sociaux, et les interventions et leurs médiatisations donnent forme et contribuent à instituer les valeurs qui les organisent. Face aux barbelés qui prolifèrent, artistes et bénévoles produisent une autre possibilité d’espace commun, tissent des réseaux de solidarité dans l’action.

Les formes d’intervention diffèrent entre ces mondes dissemblables de la culture, les bénévoles anglais autonomistes venus du milieu et de l’histoire des free parties comme Aid Box Convoy, les cinéastes français de l’appel des 800 et les nombreux collectifs qui se forment pour l’occasion. Au-delà de cette diversité, les esthétiques des constructions : containers customisés, lieux de bois, artistes et performers qui habitent les lieux, micro-théâtres, pratiques culturelles et artistiques des migrants eux-mêmes et notamment des performances musicales, produisent le camp comme un espace hybride entre camp humanitaire, bidonville plus ou moins cosmopolite, campements de fortune, et festival alternatif. Cette hybridation des formes de campements crée une singularité spatiale et sociale forte. L’association qui « gère » le camp de Grande-Synthe, Utopia 56, est constituée de bénévoles bretons, dont certains sont professionnels de la gestion du camping des Vieilles Charrues. Pourtant, la distance est grande entre le spectacle offert en « passe-temps » et les pratiques musicales de migrants qui leur permettent d’habiter un espace-temps, de rendre sensible leur existence dans l’entre-deux, rappelant ce mot de Jacques Rancière pour lequel le politique commence par le partage du sensible. Par ailleurs, les décalages sont parfois troublants, quand l’émerveillement devant le cosmopolitisme sensible de ces lieux fait fi de la violence qui constitue l’expérience ordinaire des migrants. Une violence qui resurgit à chaque intervention policière, rixe, mais aussi que les migrants retournent contre eux-mêmes et leur corps, bouches cousues et doigts brûlés.

Dans ce contexte, le rôle des sciences sociales est sans aucun doute de comprendre la force des cosmopolitismes qui naissent dans ces situations tout en saisissant la diversité des expériences qu’elles abritent et sans les édulcorer. À ce prix, il devient possible de comprendre les modalités de la production d’une culture du transitoire originale, ainsi que le rôle de l’art et de la culture dans ces situations et contextes.

Bibliographie

Agier, Michel. 2008. Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire. Paris : Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs »).

—. 2013. Campement urbain. Paris : Payot & Rivages.

Agier, Michel (dir.). 2014. Un monde de camps. Paris : La Découverte.

Bolzman, Claudia. 2012. « L’exil : ruptures, épreuves, preuves, résistances » (Re)Penser l’Exil.

Sassen, Saskia. 2014. Expulsions. Brutality and Complexity in the Global Economy. Cambridge : Harvard University Press.

Tarrius, Alain. 1989. Anthropologie du mouvement. Caen : Paradigme.

Note

[1] Le mot « jungle » a été utilisé par les militants et les journalistes en référence à un mot afghan signifiant « le bois ». Son efficacité politique — racialisation des habitants et désignation d’espaces sans droits où tout est possible — a depuis été soit critiquée soit revendiquée selon les angles des recherches et des perspectives politiques. Nous l’utilisons ici pour désigner les campements précaires, comme les acteurs de terrain et les migrants eux-mêmes le font.

[2] L’usage du mot « camp » est controversé pour désigner ces différentes zones de mises à l’écart gérées publiquement. Ici, nous l’employons au sens commun de « camp humanitaire » et dans une perspective développée entre autres par Michel Agier (2008, 2013, 2014).

Résumé

L’Europe vit une « crise » que les médias présentent comme majeure, celle dite « des réfugiés ». Sur fond d’attentats terroristes, de guerres multiples aux Proche et Moyen-Orient, et face à un Monde dont l’instabilité semble désormais être devenue la norme, les sociétés européennes ne cessent d’avoir à penser les formes de l’accueil et de l’hospitalité. Celles-ci se […]

Pour faire référence à cet article

Emilie Da Lage et Marc Dumont, "Penser les cultures du transitoire.", EspacesTemps.net, Dans l’air, 05.05.2016
https://www.espacestemps.net/articles/penser-les-cultures-du-transitoire/