Penser la ville incertaine : périmètres et interstices.

http://urbanismo.8m.com

Marc Dumont

Image1Urbanismo, réalisé par Jonás Figueroa, architecte et enseignant à l’École d’Architecture de l’Université de Santiago (Chili), constitue une occasion intéressante pour proposer un point d’étape sur une question de plus en plus présente dans les réflexions des sociologues, urbanistes, architectes et géographes, liée au phénomène mondial d’expansion des métropoles dont on nomme souvent « étalement urbain » l’aspect le plus visible, morphologique, et qui reste pourtant encore approché de manière peu satisfaisante et systématique. L’étalement urbain comme processus de morphogenèse correspond au deuxième caractère d’une métropolisation paradoxale qui en fait simultanément un mouvement de concentration (capitaux, richesses) et de dispersion (morphologique) comme l’a montré Saskia Sassen (Sassen, 1994).

Avant d’y entrer avec plus de détails, ajoutons quelques mots pour bien cadrer cette problématique : l’urbanisation dérégulée, la complexité de la mise en place de nouvelles formes de régulation territoriale dépassant le seul cadre de la ville dépassée dans ses limites classiques, les options d’aménagement consistant à faire primer la vitesse et les transports au détriment de la conception urbaine (Dumont, 2005), ont contribué à produire et faire émerger une multitude de fractions d’espace de plus ou moins grande taille comme des sortes de dommages collatéraux du développement urbain.

Des espaces anciennement ruraux mais aussi postindustriels se sont ainsi transformés (et se transforment encore) en fractions incertaines, remplissant de vides les villes et les périphéries, faisant surgir des zones en « marges » et des « franges urbaines » souvent qualifiés de manière assez négative. On peut d’ailleurs repérer de telles appréciations péjoratives à l’occasion de débats précédant la mise en place de législation sur l’aménagement du territoire ; c’était précisément le cas, en France, avec une proposition de loi sur les enjeux du périurbain, assez exemplaire des « maux » dont se retrouvent affectées ces portions d’espaces qui choquent les visions esthétiques et rationnelles de leurs auteurs.

Dans la diversité de thèmes qu’il aborde, le site à la fois théorique et pédagogique de Jonás Figueroa se focalise notamment sur ces deux objets spatiaux que représentent les interstices et les périmètres, ouvrant des pistes tant pour la connaissance de leur fonctionnement que du côté des possibilités d’intervention concrètes. Après avoir présenté Ubanismo, nous discuterons deux textes qui y sont publiés et les raccorderons à d’autres réflexions plus générales pour mettre en exergue l’importance et l’intérêt de ce champ de réflexion très actuel et dégager des perspectives de recherche sur la « ville incertaine ».

Leçons d’architecture et d’urbanisme au Chili.

D’entrée de site, une petite déception : la page d’accueil est longue à se charger parce qu’elle embraye directement sur une animation lourde à charger. Mais une fois dépassé ce temps d’attente, le site apparaît sobre, clairement présenté et structuré autour d’un grand nombre de montages multimédia au format Flash pour la vision desquelles il est recommandé de disposer d’une bonne connexion internet. Le site, qui se présente comme une revue virtuelle d’urbanisme de la ville et du territoire en Amérique du Sud, rassemble trois principales ressources : des documents de cours, des textes et articles de réflexion pour la plupart de Jonás Figueroa — dont on trouvera ici une intervention, ainsi que des présentations de projets.

Les documents de cours s’appuient sur de solides présentations documentées de théories urbanistiques et architecturales, mêlant photographies issues de ses collections personnelles, panoramas et vues virtuelles. Cette partie bienvenue de ressources est complétée par une grande base de donnée de cartes postales issues là encore de sa collection personnelle, intéressant support complémentaire pour une approche historique des questions urbanistiques, et de panoramas à 360° (souvent basés sur de vieilles cartes postales) de villes telles que Brasilia, Buenos Aires, Paris, Valparaiso, Caracas, Ciudademexico, Montevideo…

Six parties mêlent de manière parfois un peu confuse, documentations et réflexions. La première d’entre elles (exploraciones injertos) offre des documents et analyses intéressantes sur le déplacement de Brasilia, sur certains théoriciens dont Le Corbusier ou Karl Brunner, et des réflexions plus théoriques sur la forme urbaine. La seconde (injertos) présente des modèles de la pensée urbanistique et architecturale (la cité industrielle, infinie, linéaire, néo-classique, rationaliste républicain et du 20e siècle), ainsi qu’un thème intéressant sur la cité vide, vacante. La troisième partie (esbozos) décrit une série de projets à caractère urbanistique à Santiago del Chile : la transformation de l’aéroport de Cerillos en terrain urbanisable, la prévention des inondations, le traitement des réseaux ou encore un plaidoyer pour une véritable réflexion cohérente sur les transports en commun comme opérateur de développement urbain.

Dans un quatrième ensemble (recorridos), on trouve des textes sur la valeur du sol, des séquences sur la rue des Miracles à San diego, la rue Teatinos à Santiago del Chile, des réflexions plus théoriques sur le rôle crucial des artères et concernant des problématiques urbanistiques fondamentales qui, à son sens, ne sont plus celles de la circulation mais de l’accessibilité et de la proximité. A ce volet de réflexion il faut ajouter une série d’articles au format pdf, une brève présentation de Venise et des problématiques urbaines de Valparaíso en hommage à Angela Schweitzer, professeure en architecture.

Enfin, la cinquième partie (acotactiones) expose des remarques et réactions que l’auteur a rédigées sur des événements intervenus en 2001 et 2002 ayant de fortes implications urbanistiques : le débat sur la transformation d’un aéroport, la réforme de la législation existante en matière d’urbanisme (Ley General de Urbanismo y Construcciones, Lguc), un projet d’aménagement de la façade fluviale de la ville de Concepción ou le problème récurrent des inondations au Chili.

Richement documentés, un nombre important de pages sont par ailleurs bilingues (anglais / espagnol), on regrettera un peu toutefois que les mises à jours semblent désormais terminées.

Du périmètre aux interstices : la ville et les espaces vides.

Dans l’offre de ce site, soulignons plus particulièrement deux articles rédigés par Jonás Figueroa.

Le premier — « Formaurbis » [http://urbanismo.8m.com/forma/artic1.htm], reprend les conclusions d’une recherche entreprise sur la forme urbaine et en présente une synthèse qui vise à dépasser une approche de la planification traversée par une scission entre la norme urbanistique et la forme architecturale.

L’auteur déplore en effet que dans un grand nombre de pays et pas seulement au Chili, les logiques et instruments de planification soient encore incapables d’intégrer de manière efficace les enjeux de la forme architecturale et le fait que cette incapacité soit à la source de nombreux conflits fonctionnels, environnementaux, qu’elle produise des processus d’urbanisme absurdes et incohérents. Il défend à partir de là l’idée de penser des instruments du projet architectural qui viendraient s’inscrire et s’articuler dans les plans régulateurs. Historiquement, souligne-t-il, le rapport entre la norme et la forme a été effacé par un éternel débat sur les rapports entre la forme et la fonction. Pour lui, articuler norme et forme consisterait à considérer toute transformation du sol en tant qu’acte normatif qui se manifeste comme un fait morphologique, comme un acte qui a une origine urbanistique et un développement architectonique.

Figueroa localise donc l’origine des « chaos périphériques » dans ce décrochage entre conception de l’architecture et normes urbanistique alors que d’autres insistent davantage sur le rôle des infrastructures (Dumont 2005, op. cit.) ou sur le système de production de la maison individuelle comme avait pu le faire Pierre Bourdieu par exemple. Mais l’auteur va beaucoup plus loin en remarquant que cette situation tient en urbanisme à une vision du développement urbain qui reste exclusivement et systématiquement articulée autour de la notion de centralité. La pensée urbanistique serait incapable de se départir de cette catégorie, un propos qui est d’autant plus intéressant qu’il est porté ailleurs que dans le contexte européen, prouvant la prégnance de cette catégorie occidentale dans la pensée sur la ville.

Il ouvre une piste de réflexion tout à fait stimulante en montrant que le périmètre reste une entrée spatiale qui n’est pas prise au sérieux, qu’il n’y a pas, en urbanisme, de pensée (deseño) du périmètre.

On ne peut que s’inscrire en accord avec ce constat : les franges métropolitaines ne sont jamais saisies en tant que telles, de manière autonomes, mais toujours considérées comme des friches endémiques, des débordements pensés à partir d’un centre urbain et de son extension « à défaut », en pelure d’oignon, qui, en quelque sorte, écrème dans le lointain les industries, les externalités négatives etc.

La pensée urbanistique et architecturale en Europe, mais aussi dans le monde nord américain, reste imprégnée par cette approche faible du périmètre en tant que dépendant soit de la ville, soit d’une centralité (Devisme, 2005). La pratique urbanistique a bien du mal à penser en tant que tels ces espaces et leur développement, à s’arracher du modèle de la centralité qui ne conduit à les saisir que comme des périphéries. Inviter à penser le périmètre, c’est donc inviter à réaliser une première inversion et à le considérer non comme un « débordement », mais un point de départ à partir duquel la pratique urbanistique peut alors organiser les vides et les pleins.

Par ailleurs, second constat tout aussi intéressant, l’auteur ouvre la nécessité de penser « métropolitiquement » le développement urbain dans le sens où les villes-communes constitutives restent trop souvent abordées selon lui comme des quartiers, des villages dans la ville-métropole.

En effet, actuellement, la métropole est davantage saisie comme la somme de ses parties (addition / collection de communes), comme une mosaïque que dans une vision d’ensemble et cela, quel que soit le contexte, comme le montre par exemple un travail comparatif réalisé entre la France et le Canada (Jouve, 2005). Force est de constater que cette division entre communes, et plus largement cette interférence des espaces institutionnels qu’il considère comme un élément pernicieux dans l’élaboration d’une culture du territoire, reste prégnante malgré tous les efforts et réformes qui sont mis en œuvre dans d’autres pays, par exemple en Europe et en France tout particulièrement avec l’élaboration de schémas de développement à l’échelle métropolitaine (Scot).

Par ailleurs, dans un deuxième texte disponible sur le site « ciudad vacante », Figueroa traite d’une autre question étroitement liée aux enjeux contemporains du développement urbain évoqués en introduction, concernant les fragments d’espaces urbains qui ne sont pas urbanisés. Il reprend notamment une approche des interstices de l’architecte autrichien Karl Heinrich Brunner développé à l’occasion de son projet pour Santa Fe de Bogotá, qui est différente de l’urbanisme de « couture » habituelle : « Este tratamiento se basa en el trazado sobre los vacíos intersticiales de fragmentos de geometría triangular o radial, uniendo a modo de sutura, dos crecimientos consolidados. Esta unión permite al urbanista actuar más allá del propio trazado de sutura, logrando incidir sobre piezas de gran dimensión, sin alterar radicalmente la estructura morfológica de la ciudad existente ».

A la suite de la question du périmètre, Figueroa propose donc une révolution copernicienne du problème : l’interstice ne serait plus considéré comme un point endémique, une erreur de parcours, mais à concevoir un opérateur d’urbanisation, un potentiel de développement des villes. Il s’agit bien moins de penser le « remplissage » des vides par rapport à ce qui leur est extérieur, que d’organiser et d’articuler le reste de la ville à ces interstices qui est une perspective tout à fait stimulante.

Pourtant, dans le restant de sa réflexion, l’auteur ne s’échappe pas des grands principes classiques de l’urbanisme et de l’architecture : sur un autre de ses sites, diseñar el territorio, il propose en une page cinq principes dont il considère qu’ils sont fondamentaux dans l’organisation du territoire et qui restent représentatifs de la prégnance d’une raison organisatrice en architecture : fonctionnaliser, ordonner, structurer, articuler, intégrer. N’y a-t-il pas d’autres principes à concevoir pour les réflexions urbanistiques portant sur ces espaces-là ?

Dezafkt-zone et spaces of uncertainty.

Achevons en dégageant à partir des réflexions ouvertes par ce site quelques enjeux de connaissance autres que strictement urbanistiques que posent aujourd’hui ce type d’espaces « en marges », qu’il s’agisse d’interstices intra-urbains ou situés en périphérie (périmètre).

Premier enjeu, celui de faire entrer dans la réflexion les pratiques habitantes qui traversent ces fractions d’espaces en leur conférant des sens différenciés situés parfois aux antipodes des usages programmés par les institutions ou les pratiques urbanistiques, et de les faire entrer autrement que sur le mode de la simple déclaration d’intention. Si la mise en place des lignes de chemin de fer ou des grandes autoroutes a bien laissé pour compte de nombreuse portions d’espaces désaffectées, celles-ci n’en sont pas pour autant « mortes » et sans vie. Ce sont aussi des lieux dans lesquels se développent des types d’activité informelles pas forcément délinquantes ou illégitimes, comme le montrent Hélène Hatzfeld et Nadja Ringart avec les « interstices urbains » ou Laurence Roulleau-Berger lorsqu’elle parle de « ville-intervalle », deux approches auxquelles on pourrait toutefois reprocher de privilégier un regard strictement sociologique qui délaisse le rôle de l’espace et le cantonne à un statut de simple décor. Or, la résistance et les spécificités de l’espace dans ces portions de territoire ne peuvent être ignorées, qu’elles soient le produit historique d’un monde rural désormais disparu ou d’une phase industrielle révolue. D’anciens sites industriels se transforment en espaces de déréliction source de tous les imaginaires et développement possibles, qu’il s’agisse d’abandonned-spaces, dezafkt-zone, par exemple, et d’autres recensés par le site Uzines.

Le deuxième enjeu que l’on voit alors clairement se profiler à partir de ces différents sites est celui d’intégrer l’historicité de ces espaces dans des pratiques de développement qui ne visent pas forcément à les intégrer dans le régime général de l’urbain, mais considère aussi ces espaces de l’incertitude, pour reprendre l’excellent titre d’une réflexion d’un groupe d’architectes, comme étant des zones sur lesquelles le flottement doit subsister, comme des espaces qui doivent échapper à la rationalité urbanistique et architecturale : parce qu’on y fait des choses que l’on ne peut pas faire ailleurs (expurger, épancher, se libérer des normes sociales), ils sont indispensables à la respiration des territoires métropolitains, ils invitent selon nous les urbanistes et les politiques à accepter que les sociétés puissent vivre avec du non-programmé.

Enfin, troisième enjeu, celui d’engager une véritable réflexion de programmation urbaine sur les périmètres et interstices, afin de ne les saisir plus uniquement que comme des compléments d’objets indirects, des périphéries de centres, parce que vides de centre n’implique pas vide de sens. On peut en effet souhaiter que puisse véritablement voir le jour une réflexion à la suite d’Urbanismo, qui prenne résolument appui sur les matrices de développement produites par les espaces de l’entre-ville, qui s’empare véritablement de ces corridors urbains et suburbains dans lesquels s’esquissent aujourd’hui les horizons métropolitains des espaces habités.

Photo : vue d’avion de la périphérie nord de Rome (Italie). © Marc Dumont.

Bibliographie

Laurent Devisme, La Ville décentrée, L’Harmattan, collection Ville et entreprise, Paris, 2005.

Marc Dumont, « Quel urbanisme pour la ville générique ? », EspacesTemps.net, jeudi 25 novembre 2004.

Bernard Jouve, Philippe Booth (Ed.), Démocraties métropolitaines, Presses de l’Université du Québec, Québec, 2004.

Gérard Larcher, La gestion des espaces périurbains, rapport au Sénat, 1998.

Olivier Petitjean, Comprendre la ville à partir de ses interstices, entretien réalisé avec Hélène Hatzfeld, Marc Hatzfeld et Nadja Ringart réalisé par, Ecorev, Revue Critique d'Écologie politique, mardi 10 mai 2005.

Laurence Roulleau-Berger, « Villes en friches : précarités, socialisations, compétences », Revue Multitude, septembre 1995.

Saskia Sassen, « Métropole : site stratégique et nouvelle frontière », Cultures et Conflits, n°33-34, 1999.

Résumé

Urbanismo, réalisé par Jonás Figueroa, architecte et enseignant à l’École d’Architecture de l’Université de Santiago (Chili), constitue une occasion intéressante pour proposer un point d’étape sur une question de plus en plus présente dans les réflexions des sociologues, urbanistes, architectes et géographes, liée au phénomène mondial d’expansion des métropoles dont on nomme souvent « étalement […]

Marc Dumont

Collaborateur scientifique à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Epfl, Laboratoire Chôros), il est chargé d'enseignement en développement territorial à la Faculté Enac (Epfl), chercheur en urbanisme à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Nantes (Laboratoire Laua). Auteur d'une thèse de géographie sur le gouvernement urbain d'une ville intermédiaire française (Tours), ses recherches actuelles portent sur les recompositions de l'urbanisme opérationnel en Europe, l'inter-ville et la démocratie participative.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Marc Dumont, « Penser la ville incertaine : périmètres et interstices. », EspacesTemps.net, Objets, 2006/01/10. URL : https://www.espacestemps.net/articles/penser-la-ville-incertaine-perimetres-et-interstices/