Little Odessa.

Sébastien Tank Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

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Guichet 1. « Tous services postaux Timbres, colis Chronopost Mandats Envois recommandés avec accusé de réception ».

Nous sommes à New York. Plus précisément à Brighton Beach, à l’extrême sud de Brooklyn, en bordure de mer. Partant de Manhattan, on y arrive après un voyage d’environ une heure par la ligne q du métro.

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Quelque chose a changé mais le dépaysement n’est pas complet. La rue, entièrement couverte du métro aérien, rappelle ces nombreuses images de la ville, maintes fois reproduites par le cinéma. Mais nous sommes aussi en Russie : en ce jour d’hiver relativement clément, de nombreux passants se promènent le long de la plage ou dans la rue principale, une chapka en fourrure sur la tête. Les magasins sont achalandés en produit typiquement russes : Pirachki, pilméni, kéfir, riajénka, glace plombir… Si vous poussez la porte d’un magasin, on vous accueillera en russe ; et si vous tentez de parler anglais, vous pourrez vous entendre répondre : « no English », à l’image de ce bureau de poste où le seul mot anglais prononcé par le responsable est « next » — au suivant —, par ailleurs énoncé avec un fort accent.

Nous sommes donc à New York, plus précisément à Little Odessa. Les habitants de ce quartier sont en grande majorité russes et juifs. Ou plutôt « juifs russes ». Ils ont quitté l’Urss pour la plupart à la Perestroïka, parfois en passant par Israël, fuyant difficultés économiques et antisémitisme renaissant, et se sont installés dans ce quartier excentré, ont ouverts des commerces, des restaurants, des synagogues.

New York est coutumière de ces coupures territoriales. La chronique urbaine de cette ville un peu sauvage est aussi celle de ces territoires fortement intégrés, à l’identité si forte qu’ils évoquent souvent mystères et peurs pour qui y est étranger. Harlem où, après la crise de 1929 et la relégation en « quartier noir » de ce qui devait être avant le crack boursier le plus élégant quartier de Manhattan, venaient s’encanailler les blancs amateurs de jazz ; Little Italy et ses parrains, China Town, etc.

Little Odessa n’a pas tardé à rejoindre ses aînées dans la légende. Sa mafia fait souvent parler d’elle, tandis qu’un film datant de 1994 — Little Odessa, réalisé par James Gray — dresse un portrait aussi noir qu’énigmatique de sa jeunesse balancée entre deux mondes. Dans son livre Le Ghetto, le sociologue de l’école de Chicago Louis Wirth décrit à partir de l’histoire de l’implantation juive aux États-Unis un modèle — théorique — d’intégration spécifiquement américain, où les migrants s’installent dans un premier temps dans une « aire naturelle de regroupement », forme moderne du ghetto qui, loin d’être un espace d’exclusion, joue un rôle de transition entre la société que l’on a quittée et celle que l’on cherche à intégrer. Le nouvel arrivant y est pris en charge par la communauté et c’est de ce lieu qu’il peut progressivement assimiler les codes de la société majoritaire jusqu’à — idéalement — « voler de ses propres ailes » et quitter le quartier pour les zones urbaines périphériques des classes moyennes.

Ce modèle d’intégration sonne curieusement aux oreilles françaises pour qui « communauté » est souvent synonyme de « repli ». On ne verra pas en France de bureau de poste où l’on ne parle pas français. Symboles de la continuité de l’État, ses services publics sont précisément là pour cimenter une identité nationale qui, dans sa définition idéale, ne tolère guère d’identification intermédiaire. Dans le même temps, les Américains regardent avec beaucoup de circonspection ce curieux rapport français au « communautarisme », dont le récent épisode du « voile » suscita outre-atlantique interrogation si ce n’est condamnation. Pour eux la « communauté », qu’elle soit ethnique, religieuse ou territoriale, loin de concurrencer l’État, est envisagée comme une alliée, notamment dans le domaine social (santé, éducation, etc.).

Ces deux modèles ont chacun leur cohérence. Mais ils sont inégalement armés contre le démantèlement de l’État. En Amérique, si ce dernier se désengage, l’individu peut éventuellement trouver refuge auprès de sa communauté. En France, il est nu…

Photos ©Natacha Solodki.

Résumé

Guichet 1. « Tous services postaux Timbres, colis Chronopost Mandats Envois recommandés avec accusé de réception ». Nous sommes à New York. Plus précisément à Brighton Beach, à l’extrême sud de Brooklyn, en bordure de mer. Partant de Manhattan, on y arrive après un voyage d’environ une heure par la ligne q du métro. Quelque […]

Sébastien Tank

Docteur en sociologie, il est Ater à l'Université de Saint-Étienne et chercheur au Centre d'Études Interdisciplinaires des Faits Religieux (Ceifr). Après une thèse portant sur les conversions au judaïsme en Israël, en France, en Argentine et aux États-Unis (thèse préparée sous la direction de Danièle Hervieu-Léger), il se consacre aujourd'hui à l'étude comparée du pluralisme religieux et identitaire dans le judaïsme contemporain, notamment en Argentine.

Pour faire référence à cet article

Sébastien Tank, "Little Odessa.", EspacesTemps.net, Objets, 01.04.2004
https://www.espacestemps.net/articles/little-odessa/