Latour : Mettre les sciences au travail.

Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, 2006.

Laurent Devisme

Ce compte rendu a été publié dans Les Cahiers du laboratoire Langages Actions Urbaines Altérités n°9. La rédaction d’EspacesTemps.net remercie Les Cahiers du LAUA pour l’autorisation de publication de cet article.

Image1Les lecteurs de Bruno Latour trouvent dans cette contribution celle qui est probablement la plus provocante. Mais ses détracteurs se doivent d’être à la hauteur car il faudra livrer bataille sur tous les fronts : méthodologiques, épistémologiques, politiques… La science en action que propose Latour n’a rien d’une doctrine, rien d’une théorie positive. Elle ne vaut d’abord que pratiquée et constitue aujourd’hui l’un des plus importants stimulants pour qui veut s’engager dans une recherche… On dirait alors volontiers que refaire de la sociologie est un manuel, une formation pratique à la théorie de l’acteur-réseau, même si cet ouvrage est d’une teneur plutôt abstraite. En témoigne l’interlude en forme de dialogue entre le professeur et le doctorant qui croise des questions universelles sur la construction des objets de recherche, l’utilité de la science, l’engagement de l’étudiant…

Le point de vue de Latour sur la discipline sociologique est sévère : l’essentiel de ce qui en relève, élude selon lui la matérialité des phénomènes que nous avons sous la main au profit de constructions théoriques jamais vérifiables, ne pouvant réellement s’éprouver. Dans cette optique, aussi bien les théories de Durkheim que celles de Parsons, Bourdieu ou Luhmann sont dégradées. En lisant bien, elles constituent les moments d’une sociologie du 20e siècle qui serait désormais épuisée. L’intérêt de cette critique des auteurs vient de son sérieux : Latour les a lus, il peut même, au détour d’une note de bas de page, tirer sa révérence à un ouvrage de P. Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, dépassant les guerres de tranchée bien courantes en sociologie. Et puis, Latour propose une autre filiation à son « école de pensée ». C’est celle du pragmatisme bien entendu et Dewey et Tarde sont régulièrement cités ; Deleuze et Foucault figurent parmi les intellectuels récents les plus marquants ; quant aux contemporains, les anglo-saxons dominent, notamment avec les travaux ethno-méthodologiques mais on trouve également plusieurs échos avec les travaux de L. Thévenot et, dans un registre plus littéraire, de P. Sloterdijk. Notons la sortie presque concomitante de L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement de Thévenot dont la lecture témoigne d’une fécondité avérée du pluralisme et du pragmatisme.

Ces références pointées, on peut aussi, d’une certaine manière, ne rien en faire : la visée de B. Latour est d’abord de mettre les sciences sociales au travail, de leur donner le plus de temps possible pour faire du terrain. Suivre les acteurs, prendre au sérieux les êtres qui font agir les gens, ne rien surplomber, jamais, ne rien externaliser, éviter tout remplissage, prendre son temps… On retrouve dans cet ouvrage la plupart des topiques des textes précédents : critique de la théorie comme contemplation désintéressée du monde, prise en compte des régimes d’existence des objets, mise en abîme de la séparation moderne entre Nature et Société… Latour renvoie dos-à-dos toute forme de holisme ce qui n’est pas nouveau , et l’interactionnisme symbolique qui tend à négliger l’interobjectivité pour ne retenir que l’intersubjectivité. En désaccord fondamental avec cette phrase de Marx qu’il n’y a de science que du caché, Latour ne verse pas non plus dans une apologie du face-à-face ou dans une phénoménologie négligeant tout effet de contexte. Justement, l’un des principaux apports de l’ouvrage réside dans une réflexion approfondie sur la notion de contexte. S’il n’y a pas d’arrière-plan structurant, de système configurant, il n’y a pas pour autant d’immanence de l’ensemble des univers, des mondes. Il faut alors remonter des filières, suivre les associations entre les actants : les conduits sont toujours réels. Latour cherche à débusquer tous les tours de passe-passe qui logent dans les théories et leur oppose avant tout le calme examen des phénomènes et des controverses qui connectent les fluides circulant sans arrêt entre actants.

Le texte est construit en deux grandes parties. La première identifie cinq types de controverses issues de grandes incertitudes et montre comment la sociologie doit maintenant relever d’approches morphologiques et physionomiques.

1°) Sur les formats et modalités d’existence des groupes : il en découle qu’il faut toujours partir des regroupements et de leurs dynamiques et se rendre attentifs aux traces qu’ils laissent pour exister ou se défaire. « Si un danseur cesse de danser, la danse est finie » (p. 56). Les regroupements sont toujours faits de médiateurs qu’il faut prendre le temps de décrire.

2°) Sur la nature des actions : l’origine d’une action n’est jamais évidente et toute action est d’abord dislocale. La question de savoir comment on fait agir n’est jamais réglée d’avance.

3°) Sur la place jouée par les objets dans les différentes configurations observées : L’observateur doit toujours enregistrer des enchevêtrements d’humains et de non-humains, les situations révèlent qu’ils interviennent par intermittence plutôt que de manière continue. Latour, ici comme ailleurs, use souvent de métaphores qui se transformeront ensuite, parfois, en trucs et ficelles pour la recherche : le supermarché et ses rayons, le porte-conteneurs…

4°) Sur la construction des faits en général : à ce niveau, Latour récuse toutes les démarches explicatives consistant à substituer et précise que sa théorie n’amène qu’à tracer des réseaux. Le « principe d’irréduction » est alors le suivant : « une concaténation de médiateurs ne dessine pas les mêmes connexions et ne requiert pas le même type d’explications qu’un cortège d’intermédiaires transportant une cause. » (p. 155). Pour le dire autrement, Latour reprend cette différence entre « matters of fact » et « matters of concern » pour exprimer la seule pertinence des seconds.

5°) Sur l’activité d’écriture elle-même : il s’agit enfin, les précédentes controverses étant assumées, de rédiger des comptes-rendus risqués. Non pas dans le sens d’écritures subjectives bien au contraire, elles sont objectives dans la mesure où elles opèrent au rassemblement virtuel des producteurs d’objection. Dans ce sens, un rapport de recherche est pertinent « en fonction de la quantité de travail investie dans le but d’intéresser, c’est-à-dire de le placer entre les besoins, les désirs, les volontés d’autres agents. » (p. 201).

La deuxième partie livre des pistes de travail pour le traçage des réseaux et des associations. Elle est de grand intérêt pour celui qui connaît les travaux antérieurs de l’auteur et cherche à les éprouver dans ses propres domaines de production. Le travail à faire est alors bien d’ordre cartographique (tracer) car « le monde social est plat » : les sciences sociales ont à produire des localités, des dimensionnements et des échelles parce que les acteurs s’échelonnent, s’espacent, se contextualisent mutuellement « grâce au transport incessant de traces spécifiques par des véhicules spécifiques » (p. 268). L’activité scientifique doit alors :

1°) Localiser le global en mesurant les connexions des éléments entre eux. Le petit est ce qui est peu connecté, à l’inverse du grand (on est alors proche, ici, de la cité par projets de Boltanski et Chiapello). À cet endroit, Latour livre deux notions des plus précieuses qui se trouvent, selon son vocabulaire, être des prises empiriques. Les « oligoptiques » (l’inverse des panoptiques de J. Bentham) remplacent les centres de calcul évoqués plus tôt dans sa carrière ont des vues parfaites mais étroites sur la totalité, ce sont des bureaux, des articles, des manuels, des cellules de crise, des comités de grévistes… Suivre une affaire revient à la déployer au travers de plusieurs oligoptiques qui la produisent. Deuxième prise, les « panoramas » sont à prendre au sérieux : ils sont totalement cohérents parce que ce sont des illusions projetées comme ceux que déploient les salles de cinéma Omnimax. Leur intérêt est de préparer à la composition du collectif. Leur rôle est de permettre « aux spectateurs, aux auditeurs et aux lecteurs d’être équipés d’un désir de totalité et de centralité » (p. 276). La reconnaissance du rôle des panoramas est très importante, elle est l’écho concret de l’attention de Latour aux processus de figuration, indispensables dans tout travail politique.

2°) Redistribuer le local dans un exercice de gymnastique corrective attentif au fait, évident a priori, que les localités sont localisées (par des localisateurs), les places placées et les sites situés. Selon Latour, les mouvements et les déplacements des fluides sont toujours premiers, ce n’est que dans un second temps que viennent les sites et les formes. Les nouveaux types de prises ici identifiés sont des plug-ins, ces petits logiciels à télécharger afin d’accéder à un contenu spécifique sur Internet. La métaphore désigne tout ce qui nous est nécessaire pour notre équipement : compétences locales et provisoires. Nous n’avons pas à faire à des habitus mais avec des couches de générateurs de compétences qu’il faut sans cesse télécharger : le réel est émergent. Les subjectivités ne se produisent qu’à partir d’une multiplication des connexions avec l’extérieur. C’est à une véritable intelligence du dehors que nous invite l’auteur. Mais en ce qui concerne cette redistribution, l’insistance de Latour sur l’émergence des objets considérés peut faire oublier un pan de leur existence, qui n’est pas moins avéré, et qui est issu des effets de toutes sortes de sédimentation : cette « pesanteur » peut justement être approchée via les « traceurs » évoqués plus haut. Si les bonnes méthodes en sciences sociales sont celles qui partent des fluides, des connections et des relations, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de substances et qu’il n’y ait point de persistance. La lecture approfondie du livre montre que Latour s’intéresse à cette question et n’émarge point à un présentisme ».

3°) Connecter les sites enfin, via une attention aux « formes », dont la définition n’est autre, chez Latour, que « ce qui permet à quelque chose d’être transporté d’un site à un autre » (p.325). L’auteur rappelle ici l’interdiction de chausser des bottes de sept lieux : interdiction de la discontinuité dans l’analyse. Il nous fait préférer le besogneux termite à l’éclatant lièvre sûr de gagner la course et propose une attention aux objets, aux modes d’existence, aux contenus et attachements, délaissant l’agent et la personne.

La conclusion revient sur les rapports entre sciences et politique. On y retrouve une critique… de la sociologie critique qui confond toujours les deux activités. Latour ne les distingue pas pour autant comme deux domaines étrangers l’un à l’autre, mais comme relevant de compétences différentes à appliquer au même domaine : il faut d’abord prendre en compte et rendre visible puis composer et mettre en ordre et ces temps doivent absolument être distingués. On retrouve à ce point les réflexions de Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie.

Déploiement, stabilisation et composition se succèdent idéalement et débouchent sur la question de savoir si l’on peut cohabiter dans un même monde, pluriel mais commun. Aussi le même ouvrage est-il de sciences et de philosophie politique. Mais on devine un livre en préparation relevant plus centralement de philosophie et reprenant notamment la question des modes d’existence et des régimes d’énonciation. Une aventure à suivre donc, tout autant qu’à éprouver.

Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006, 400 p. Publication originelle en 2005 sous le titre Re-assembling the Social. An introduction to Actor-Network Theory (Oxford University Press).

Résumé

Les lecteurs de Bruno Latour trouvent dans cette contribution celle qui est probablement la plus provocante. Mais ses détracteurs se doivent d’être à la hauteur car il faudra livrer bataille sur tous les fronts : méthodologiques, épistémologiques, politiques… La science en action que propose Latour n’a rien d’une doctrine, rien d’une théorie positive. Elle ne […]

Laurent Devisme

Enseignant-chercheur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes, directeur du laboratoire « Langages, Actions Urbaines, Altérités », il dirige par ailleurs plusieurs programmes scientifiques portant sur l'urbanisme des espaces contemporains et le périurbain. Il est membre du comité de rédaction des Annales de la Recherche Urbaine et du comité de lecture des Cahiers de la Recherche Architecturale et Urbaine. Se qualifiant volontiers d’urbanologue, ses travaux portent principalement sur les logiques de l’urbain et les pratiques de transformation spatiale. Il a notamment publié La ville décentrée. Figures centrales à l'épreuve des dynamiques urbaines (L’Harmattan, 2005).

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Laurent Devisme, « Latour : Mettre les sciences au travail. », EspacesTemps.net, Livres, 2007/04/03. URL : https://www.espacestemps.net/articles/latour-mettre-les-sciences-au-travail/