La vérité et le sujet : technologies et assujettissements.

Michel Foucault, Philosophie, Anthologie, 2004.

Christian Ruby Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1D’un ensemble de textes rassemblés autour d’un nom d’auteur décédé, le lecteur constant et attentif de son œuvre ne peut attendre que peu d’effets. Chacun sait aussi, depuis que des études fécondes ont montré que les anthologies, par exemple scolaires, sont toujours largement critiquables, car toute anthologie s’expose à imposer des torsions et distorsions à une écriture, à une temporalité, à une argumentation, en définitive à l’œuvre complète qu’il vaudrait mieux avoir le courage d’affronter, qu’il vaut toujours mieux lire les ouvrages entiers de tel auteur, plutôt que les recueils d’extraits. Cela dit, parmi les effets les plus attendus d’une anthologie (commerciaux et autres), il en est quelques-uns que l’on peut tout de même encourager et avaliser : la possibilité offerte à un public non spécialisé de s’introduire dans une œuvre qui ne lui est pas familière, mais que la rumeur évoque suffisamment pour lui donner l’envie de la fréquenter ; la possibilité proposée au public pressé, synthétiseurs patentés, journalistes et commentateurs, de parcourir un ensemble articulé autour des propos les plus célèbres (puisque c’est le critère de choix par excellence de l’éditeur d’une anthologie) d’un auteur ; et surtout la possibilité de soumettre à nouveau à la lecture des articles publiés ici ou là et désormais peu disponibles (par fait d’inactualité, de revue disparue, d’édition épuisée). C’est exactement à ces trois effets que nous expose cet ouvrage, fort intelligent par rapport à l’œuvre publiée de Michel Foucault, dans la mesure où il la morcèle, c’est vrai, mais en gardant son rythme, et, de surcroît, fort agréable à lire parce qu’il compose une suite problématique assez subtile pour ne pas gommer les difficultés propres de cette même œuvre.

Au demeurant, quoiqu’on puisse émettre quelques réserves pédagogiques concernant cette édition (absence de mise en situation de chaque extrait ou article que l’introduction générale de chaque partie ne pallie pas, absence d’indications explicites sur les réorientations successives de Foucault annoncées, à chaque fois, par tel ou tel opus), réserves d’ailleurs tout à fait secondaires par rapport à la possibilité donnée aux lecteurs de tenir en mains un ensemble de haute tenue, il faut convenir que la répartition des textes en trois sections (suivant l’ordre de classement habituel de l’œuvre de Foucault : « Anthropologie et langage », « Régimes de pouvoir et régimes de vérité », « le gouvernement de soi et des autres ») offre une exploration rigoureuse et suivie du corpus à notre disposition, sans révélation particulière puisque l’auteur a demandé expressément qu’aucun document laissé en friche ne soit publié post-mortem. Chaque section est introduite par un auteur de référence (Frédéric Gros, Arnold I. Davidson) et l’ensemble est couvert par une introduction générale (Frédéric Gros) axant, avec pertinence, l’œuvre de Foucault autour du thème de la vérité (dont Foucault déplace les éléments traditionnels). Certains lecteurs, les mieux informés, seront plus intéressés par tel extrait que par tel autre (notamment les « introuvables »). Globalement, ces extraits sont choisis ainsi : des extraits tirés des ouvrages publiés, avec choix des passages célèbres, des « morceaux » bien ciblés (du point de vue thématique et du point de vue du « bien connu »), des articles célèbres (dont le fameux : « Qu’est-ce qu’un auteur ? », ou le peu trouvable « Qu’est-ce que les Lumières ? » (encore que récemment réédité chez Bréal)), des extraits provenant d’hommages divers et des traductions d’articles parus en langue étrangère. Signalons, toutefois, aux habitués des Dits et Écrits qu’ils ont déjà toutes ces archives à leur disposition.

Anthropologie et langage.

La première partie de l’ouvrage rassemble des textes tirés des œuvres publiées entre 1961 et 1969, c’est-à-dire les œuvres qui gravitent autour de et exemplifient la « méthode » de Foucault, l’archéologie (Histoire de la Folie, L’Archéologie du savoir, Les Mots et les choses, L’ordre du discours). À lire les œuvres alors publiées, on sait que la surprise des premiers lecteurs vient d’une série de déplacements opérés par Foucault quant à la manière de concevoir l’histoire des savoirs. À l’encontre des « histoires » linéaires et téléologiques (histoires des progrès continus de la conquête de la vérité), Foucault décline primordialement des partages et des discontinuités, ainsi que des cartographies du savoir (ordre de l’espace à l’encontre de l’ordre du temps). Ces moments lui permettent alors de cerner des objets dont il nous apprend à chercher moins la vérité que la signification. Et par signification, il convient d’entendre des rapports à des pratiques sociales et des gestes qui donnent corps à une (à chaque) expérience historique.

Très éloigné de l’usage répandu à l’époque de l’expansion des techniques du commentaire (redoublant les archives ou faisant passer un discours ancien dans un autre plus bavard) et de la volonté de lire le passé à la lumière des victoires du présent dans une vaste téléologie de la vérité, Foucault ne cesse de nous faire remarquer que nous ne disons quelque chose que parce que nous ne pouvons dire autre chose, et ceci à partir de ce que nous voyons parce que nous ne pouvons voir autre chose. Tout savoir, avant d’être vrai ou faux, est d’abord une manière de découper et d’articuler une région du monde. Et chaque découpe montre quelque chose, en se constituant à partir d’un abîme (la folie, la mort, la limite, etc.). Autant dire que la perspective est transcendantale, mais un transcendantal historique (qui fait émerger les conditions de possibilité de telle chose, mais des conditions qui se transforment, et qui explique pourquoi telles choses sont dites et non pas d’autres dans ces conditions).

« Nous sommes voués historiquement à l’histoire » (p. 207), tel est l’un des principaux ressorts de cette part de la philosophie de Foucault, qui constate l’absence définitive d’une philosophie première structurant la modernité, et qui organise son analyse des découpes des choses et des principes de leur articulation en nous présentant les règles historiques de formation des discours produits et qui constituent notre culture. Non sans qu’il y ait parfois des pertes, des « hétérotopies » qui présentent autre chose, qui inquiètent, parce qu’elles minent secrètement le langage et les normes, parce qu’elles empêchent de continuer à faire comme avant, comme si de rien n’était, en ruinant les syntaxes (celles qui font tenir ensemble).

Régimes de pouvoir et régimes de vérité.

La deuxième partie de l’ouvrage s’attache aux remaniements incontestables de l’œuvre publiée, à partir de 1970, c’est-à-dire probablement aux effets des difficultés apparues dans les objectifs que Foucault s’assignait, et éprouvées à l’occasion des événements de 1968 (Surveiller et punir, La Volonté de savoir, tome I). Foucault se réoriente alors vers une analytique du pouvoir. Le champ de la vérité n’est pas abandonné, il ne le sera jamais. Mais, même relativement à cette question, la préoccupation est autre : en restant pris dans le champ du savoir, le risque existait de ramener la connaissance à une donnée anthropologique (le désir de la vérité, par exemple). En articulant le champ de la vérité à des régimes de force et de pouvoir, il devenait possible de concevoir la vérité comme un effet d’une série d’événements dont la figure de l’homme n’était plus le gouvernant.

Ce qui vient donc en avant, c’est le thème d’une politique de la connaissance. Le couple savoir-pouvoir prend forme. Il n’est pas d’exercice du pouvoir qui n’ait besoin de produire des formes de savoir. Les formes de la rationalité ne procèdent pas d’une raison pure. En revanche l’analyse des transformations du pouvoir rendent intelligibles les formes d’établissement de la vérité. Foucault ne cessera plus de s’inquiéter, pratiquement et théoriquement, des processus qui engendrent de la vérité. Ce qui le conduit, comme on sait, à une histoire des corps, à une analytique des technologies politiques des corps, et des microphysiques du pouvoir.

Ses concepts les plus célèbres viennent sans doute de là : panoptique, discipline, examen, anatomie politique, etc. Ceci avant d’aboutir à la construction de la notion de « bio-pouvoir » qui fera la fortune de bon nombre de commentateurs postérieurs.

Mais simultanément, quelque chose se maintient, chez Foucault, qui tient à un certain optimisme, mais aussi aux luttes concrètes auxquelles il participe (GIP, par exemple). Il y a de la « résistance » partout, résistances aux relations de pouvoir, résistances qui s’inscrivent « comme l’irréductible vis-à-vis du pouvoir ».

Le gouvernement de soi et des autres.

Le point de départ est connu. Le premier volume de l’Histoire de la sexualité (1976) annonce cinq tomes à paraître, ainsi que des titres ou des orientations très précis. Lorsqu’en 1984, sortent enfin en librairie les volumes ii et iii de cette Histoire, les lecteurs sont pour le moins désorientés. Chronologie explorée, thèmes, concepts sont chamboulés. Foucault a reconceptualisé l’ensemble. Éthique et pratiques de soi occupent le centre de la recherche. Une analytique des formes de subjectivation se substitue à ce qui était prévu.

En somme, la préoccupation éthique domine maintenant. Mais, Foucault, s’il change de problématique, n’abandonne pas un certain souci : l’examen des techniques de gouvernementalité révèle l’existence de techniques d’individualisation. Ces techniques – « qui permettent de déterminer la conduite des individus, d’imposer certaines finalités ou certains objectifs » – ont forgé en chaque individu une certaine subjectivité, en la constituant à partir d’une objectivation, dans laquelle les normes du pouvoir sont l’élément actif. Et cette subjectivité a pour fonction de prolonger les effets de pouvoir.

Toutefois, les techniques de soi – « qui permettent à des individus d’effectuer, par eux-mêmes, un certain nombre d’opérations sur leur corps, leur âme, leurs pensées, leurs conduites, et ce de manière à produire en eux une transformation, une modification, et à atteindre un certain état de perfection, de bonheur, de pureté, de pouvoir surnaturel » -, pensées sur le plan éthique, ne cesse de nous ramener à la politique. L’éthique n’est pas affaire de code, mais d’activités de soi qui sont autant de modes de résistance aux techniques de pouvoir. On peut, à bon droit, les appeler des techniques de « subjectivation », dans la mesure où elles s’opposent aux « objectivations » normatives. C’est grâce à elles que Foucault peut déboucher sur la reprise de cette question décisive, et dont nous avons relevé l’existence insistante plusieurs fois : « quel est le champ actuel des expériences possibles ? »

Que conclure de tout cela ? Le lecteur jugera en lisant cette anthologie. Cela étant, des formations discursives à l’exercice du pouvoir, et de l’analyse de ce dernier à la formulation de la question des formes de subjectivation, il y a, dans l’œuvre de Foucault, deux fils conducteurs constants, même s’ils sont formulés très différemment chaque fois que l’auteur réoriente sa problématique.

Le premier concerne l’approche philosophique des problèmes. Foucault ne croit, n’a jamais prêté sa plume à cette idée assez courante à certains moments selon laquelle la philosophie devrait disparaître au profit de la science ou au profit de la politique. Bien au contraire, la philosophie « a une espérance de vie assez prometteuse » depuis qu’elle se consacre à « surveiller les abus de pouvoir de la rationalité politique ».

Mais, il en est un autre, qui définit fort bien le chercheur foucaldien, tel qu’il se donne à lire dans toute l’œuvre. Le chercheur ne peut se dispenser des secousses imposées aux familiarités de la pensée. Chercher, ce n’est ni s’offrir immédiatement aux lumières de la vérité, ni se livrer au pragmatisme. C’est opérer des analyses, des découpes, faire l’effort de travailler, de recommencer sans cesse, de revenir sur ce qu’on a fait, de s’exposer aux objections. De là ces phrases qui rythment bon nombre d’extraits : « il comporte aussi pas mal de corrections et de critiques internes » (p. 332). Mais c’est aussi publier, livrer au public ses réflexions, aux fins de discussion. Et accepter d’avance que le public se saisisse de ces réflexions.

Résumé

D’un ensemble de textes rassemblés autour d’un nom d’auteur décédé, le lecteur constant et attentif de son œuvre ne peut attendre que peu d’effets. Chacun sait aussi, depuis que des études fécondes ont montré que les anthologies, par exemple scolaires, sont toujours largement critiquables, car toute anthologie s’expose à imposer des torsions et distorsions à […]

Christian Ruby

Docteur en philosophie, enseignant, Chargé de cours sur le serveur audiosup.net de l'Université de Nanterre (Paris 10), Chargé de cours à l'antenne parisienne de l'Université de Chicago, Membre de l'Association pour le Développement de l'Histoire culturelle, membre du Comité de Rédaction des revues Raison Présente, EspacesTemps et Les Cahiers de l'Éducation permanente (Accs, Belgique). Derniers ouvrages : L'État esthétique, Essai sur l'instrumentalisation de la culture et des arts, Bruxelles, Labor, 2000 ; L'Art public, Un art de vivre en ville, Bruxelles, La Lettre volée, 2001 ; Les Résistances à l'art contemporain, Bruxelles, Labor, 2002.

Pour faire référence à cet article

Christian Ruby, "La vérité et le sujet : technologies et assujettissements.", EspacesTemps.net, Livres, 05.03.2005
https://www.espacestemps.net/articles/la-verite-et-le-sujet-technologies-et-assujettissements/