Démontage d’un désamour.

Joëlle Salomon-Cavin, La ville mal aimée. Représentations anti-urbaines et aménagement du territoire en Suisse : analyse, comparaisons, évolution, 2005.

Bernard Marchand

Image1Joëlle Salomon, géographe française installée en Suisse, a commencé, il y a plus de dix ans, à étudier les bases de l’aménagement du territoire helvétique, fondé dans les années 1940 sur une critique violente de l’urbanisation et un refus de la grande ville, au point que le terme même de « ville » n’apparaissait pas dans les documents d’aménagement. Cet ouvrage est sa thèse remaniée.

L’auteur peint le décor historique en indiquant deux étapes principales dans la formation de ce sentiment anti-urbain. La première correspond à la création du « mythe suisse », à la fin du 18e siècle, idéalisation du monde rural, de la pureté des alpages et de la vertu des montagnards. Fondé principalement sur les textes de Jean-Jacques Rousseau et ses attaques violentes et célèbres contre Paris, il a été amplifié par la constitution du fédéralisme au 19e siècle, système politique élaboré dans un contexte très défavorable à la ville. La seconde étape, au début du 20e siècle, entre 1890 et 1930, s’insère dans une critique générale de la ville dans les pays développés, et particulièrement dans les nations de culture germanique, qui conduisit à une condamnation radicale, par exemple dans le programme nazi.

Le courant anti-urbain suisse fut principalement le fait de conservateurs qui dominèrent la culture politique, surtout entre les deux guerres. Après 1905, la protection du patrimoine devint un souci important, sous la poussée d’associations comme le Heimatschutz. Les architectes et les écrivains y jouèrent le rôle principal. À partir de 1930, le discours anti-urbain prit une coloration nationaliste et patriotique : la ville était présentée comme une menace pour l’identité nationale et les valeurs suisses. L’aménagement du territoire apparut en Suisse dans ce contexte décidément anti-urbain. Les premiers grands travaux des statisticiens (1920-1930) soulignaient la gravité des disparités régionales, argument fondamental pour une planification. Ainsi apparut un « paradigme aménageur », mélange de « pittoresque anti-urbain et de rationalisme fonctionnel qui va nier un phénomène urbain pourtant croissant ». Texte fondamental, la Loi Fédérale sur l’Aménagement du Territoire (1979) ne mentionnait même pas le terme « ville ». L’auteur, citant François Walter, montre comment la réalité, de plus en plus évidente, obligea enfin, au cours des années 1970-1980, à redécouvrir l’importance de la ville et le besoin d’urbanisme.

Après avoir ainsi dressé le décor, Joëlle Salomon analyse la construction du mythe principal, celui du « Village suisse », sorte de synthèse architecturale et sociale de l’habitat rural des différents cantons, opposé à la grande ville accusée de « stérilité ». Elle démonte les diverses figures du discours anti-urbain (le sol nourricier, la nature, la nostalgie) que l’on retrouve dans toutes les critiques de la ville. Prenant comme exemple la ville de Lausanne, elle montre comment elle a été « mal aimée » et comment cette image défavorable évolue au niveau du canton et à celui de la région.

L’auteur décrit le contexte urbain actuel, en Suisse, caractérisé par une polarisation autour des grands centres urbains, ce qui contraint les aménageurs et explique un certain retour en faveur de la ville. La Suisse est-elle urbaine ou ne forme-t-elle qu’une collection de villages et de petites villes ? Citant François Walter, l’auteur rappelle que la « plupart des Suisses sont encore convaincus de vivre dans un pays où les villes figurent comme des exceptions ».

L’ouvrage n’est pas exempt de défauts, sans doute de jeunesse : relecture insuffisante comme page 3 où l’auteur utilise un article important, « L’urbain et l’idéologie », sans en donner la référence, inattention malheureusement assez fréquente, ou bien maladresse, page 126, où une légende indique une représentation « aérolaire » et non aréolaire. Outre ces détails, on peut regretter quelques maladresses qui affaiblissent quelque peu un texte par ailleurs excellent. Le plan manque peut-être de rigueur : les sept chapitres auraient pu être mieux groupés. Le critère de découpage choisi varie, tantôt logique (« les figures du discours anti-urbain »), tantôt chronologique, avec d’intéressantes allusions à des expériences étrangères qu’on aurait voulu plus détaillées.

Le second défaut vient du choix de Lausanne comme cas exemplaire. Le lecteur est surpris : Bâle avec ses industries ou Zürich avec son puissant secteur financier ont sans doute présenté de meilleures cibles aux critiques anti-urbaines. Enfin, le thème est trop important et trop neuf pour que le lecteur ne souhaite pas trouver des analyses plus poussées des fondements idéologiques de l’anti-urbanisme. Mais ces critiques sont faibles auprès de l’intérêt du livre. Elles s’expliquent par la nouveauté et l’importance du sujet traité.

On ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage. Sérieux, bien documenté, avec un appareil bibliographique satisfaisant, cette étude ne se contente pas de décrire, mais analyse, remonte aux sources et essaye, non sans succès, d’expliquer des phénomènes complexes et puissants qui remontent loin dans le passé. Si l’ambition d’Elisée Reclus et de Vidal de La Blache était de marier harmonieusement l’histoire et la géographie, chacune expliquant l’autre, cet ouvrage en est un bon exemple. Mais en même temps, il se distingue des études de géographie habituelles dans la mesure où, au lieu de décrire un paysage ou des formes de relief, il présente et analyse des processus politiques et sociaux, ce qui lui confère une intéressante originalité.

Son principal mérite, cependant, est d’avoir abordé et traité, fort bien, un sujet si important qu’il est resté trop longtemps sous le boisseau en Suisse, mais aussi en France. Depuis son origine pendant la Seconde Guerre mondiale, l’aménagement du territoire a été trop longtemps pris en France comme allant de soi. On en a discuté les méthodes, mais ce sont surtout les économistes, les Aydalot, Boudeville, Sallez, Prud’homme ou Davezies qui en ont évalué les effets. On ne voit guère, en langue française, d’analyse fouillée des fondements idéologiques de cet aménagement, de ses justifications, de ses présupposés. Ce sont pourtant des politiques qui ont concerné des millions de citoyens en France et redistribué des centaines de milliards de francs au cours de plusieurs décennies.

Joëlle Salomon fait ainsi un véritable travail de « géographie appliquée ». Elle défriche un domaine largement méconnu et pourtant capital pour tout aménageur, pour tout homme politique et même pour tout citoyen : un texte indispensable.

Joëlle Salomon-Cavin, La ville mal aimée. Représentations anti-urbaines et aménagement du territoire en Suisse : analyse, comparaisons, évolution, Lausanne, Ppur, 2005, collection Logiques territoriales. 237 pages. 47 euros.

Résumé

Joëlle Salomon, géographe française installée en Suisse, a commencé, il y a plus de dix ans, à étudier les bases de l’aménagement du territoire helvétique, fondé dans les années 1940 sur une critique violente de l’urbanisation et un refus de la grande ville, au point que le terme même de « ville » n’apparaissait pas […]

Bernard Marchand

Docteur d'État, il a enseigné plusieurs années en Europe (Allemagne, Italie), en Amérique du Sud (Venezuela et Brésil) et du Nord (États-Unis et Canada). Il a été professeur à l'Institut Français d'Urbanisme (Paris 8) jusqu'à sa retraite, en 2002. Il travaille en ce moment dans deux directions : l'histoire urbaine (ouvrages publiés sur Los Angeles et sur Paris, ouvrage en préparation sur l'urbaphobie en France) et la simulation urbaine sur ordinateur (modélisation à partir de réseaux neuronaux, d'ensembles flous, utilisation de la Théorie de l'Information).

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Bernard Marchand, « Démontage d’un désamour. », EspacesTemps.net, Livres, 2005/11/25. URL : https://www.espacestemps.net/articles/demontage-desamour/