Dragon.

Horacio Ortiz

Image1L’ouvrage d’Howard Becker, The Tricks of the Trade, finit sur une parabole, que l’auteur nous indique comme étant une métaphore sur la notion d’illumination. Cette métaphore est ce qui se rapproche le plus, selon Becker, du fait d’avoir, jusqu’à l’os, une manière de penser qui est celle des sciences sociales. La métaphore sur l’illumination particulière des sciences sociales compare les chercheuses en sciences sociales à des dragons océaniques. Pour celles1 qui n’ont pas lu l’ouvrage, ou ne l’ont plus sous les yeux, je la rappelle rapidement. Il y a dans l’océan un lieu magnifique, une Porte de Dragons. Tous les poissons qui y passent deviennent des dragons. Mais on ne peut pas reconnaître la porte en observant les poissons, car rien ne montre quels sont ceux qui sont devenus des dragons. Plus encore, les poissons devenus dragons ne savent eux-mêmes rien de leur transformation. Ils sont des dragons, c’est tout. Becker finit son livre avec la phrase suivante : « Tu pourrais être un dragon ».

Rien ne nous est dit sur le rapport entre les poissons qui sont restés poissons et ceux qui sont devenus dragons. Mais on peut se douter d’un certain nombre de choses. Seulement, c’est dans cette différence indéfinie, impossible à reconnaître ou donc à maîtriser, et néanmoins monstrueuse au-delà du concevable, que se joue la place de la chercheuse par rapport au commun des mortels. Cette métaphore me semble une bonne manière de présenter les rapports ambigus, fuyants, de la science sociale telle que la présente Howard Becker avec le monde social dans lequel elle agit. Sans prétendre présenter une lecture d’ensemble de son œuvre, loin de mes moyens, je voudrais présenter quelques points qui me semblent importants dans cette réflexion, à partir des ouvrages The Tricks of the Trade et Writing for Social Scientists.

Dans ces ouvrages, Becker propose plusieurs normes éthiques pour la chercheuse en sciences sociales. En voici certaines :

•La chercheuse en sciences sociales apporte toute sa personne dans la recherche, ses désirs, sa position sociale, son parcours et savoir-faire sociaux. Il serait illusoire de croire que l’on peut effacer cet apport de l’objet de recherche : il s’agit au contraire de le stabiliser en voyant comment cela joue dans ce que nous sommes en train d’observer.

•Les points de vue éthiques et/ou politiques de la chercheuse en sciences sociales, par exemple d’une chercheuse en sociologie de gauche, comme Becker se reconnaît lui-même, sont à distinguer d’une prétendue objectivité de la sociologie. La position politique ne découle pas des trouvailles de la science sociale. Les chercheuses politiquement motivées n’ont qu’à agir directement dans le monde politique, plutôt que de le faire à travers une manipulation du sens des trouvailles de la science sociale (manipulation qui voudrait transformer ces trouvailles en gage scientifique d’une position éthique, ce qu’elles ne sont pas).

•La chercheuse en sciences sociales ne devrait pas trop se préoccuper de l’usage social qui est fait des résultats de son travail de chercheuse.

•La science sociale interactionniste joue dans les rapports sociaux de pouvoir : elle met en question toutes les positions sociales, leur ôte la légitimité naturaliste qui leur est attribuée par les acteurs. Elle montre la relativité (que l’on pourrait nommer, par un néologisme, « relationnalité », pour ne pas la confondre avec la position morale qu’est le relativisme moral) des points de vue, leur interdépendance, et met à mal ainsi la prétention des points de vue dominants à être les seuls légitimes.

Il y a donc un espace de glissement, une surface de flou éthique qui est définie, comme par des bornes, par les positions suivantes, par lesquelles passe la chercheuse en sciences sociales, sans jamais rester dans une seule d’entre elles :

•La science sociale n’est pas un positionnement éthique comme ceux que l’on trouve en politique.

•La science sociale est un positionnement éthique de déstabilisation de toutes les positions de pouvoir.

•La chercheuse en sciences sociales est une citoyenne.

•La chercheuse en sciences sociales est une chercheuse en sciences sociales.

Becker ne donne pas une cohérence à ces éléments. Il insiste même sur leur possible contradiction, par exemple dans le cas des doctorantes qui ne peuvent se permettre de développer explicitement un discours critique au sujet du milieu scientifique, même quand leur savoir-faire les y inciterait. Becker nous dit plutôt que la chercheuse en sciences sociales, comme un dragon, bête magique aux pouvoirs inconnus d’elle-même, glisse entre ces lieux et, justement, garde une réflexivité sur son propre glissement, plutôt que de le figer quelque part. Son pouvoir monstrueux, sa capacité de déstabiliser toutes les positions de pouvoir, y compris celles qui constituent son propre milieu, va de pair avec un glissement permanent, qui constitue ce pouvoir en même temps que ses limites : elle agit dans le champ politique, comme expert et comme citoyenne, s’engage éthiquement, par son activité professionnelle, dans les enjeux éthiques et moraux des poissons, mais n’est jamais complètement une habitante de l’océan comme les autres. Par une différence impossible qui se veut totale (le poisson est dragon) la pensée de la chercheuse en sciences sociales dévore et annihile la pensée des poissons, et par ce même mouvement, glisse toujours hors des strictes limites de leurs mondes. Ce glissement insaisissable, qui ne produit pas de discours éthique stable sur lui-même, mais qui permet une réflexivité infinie, un glissement sur le glissement, pourrait être, comme le décrit Becker pour le cas de nombre de ses étudiantes, une source d’angoisse pour celle qui réfléchit sur sa propre activité de chercheuse. Être dragon peut être, aussi, comme nous le souhaite Becker, une manière, certes un peu solitaire, mais inébranlable, de jouir dans notre pensée.

Note

1 Une habitude universitaire progressiste anglophone propose depuis quelques années de mettre au féminin tous les sujets qui ne sont pas exclusivement masculins (et merci à S. pour m’avoir permis de m’en tenir à cette discipline malgré mes habitudes ! La dragonne étant en français plutôt une courroie de sabre, je garderai donc « dragon »). Cette manière de faire peut être banale dans certains milieux, elle reste néanmoins presque inexistante dans les écrits universitaires en français. Je la suis ici, entre autres parce qu’elle nous rapproche de la conception de la science sociale que me semble proposer Howard Becker. Cette conception, à son tour, me semble très répandue en sciences sociales.

Résumé

L’ouvrage d’Howard Becker, The Tricks of the Trade, finit sur une parabole, que l’auteur nous indique comme étant une métaphore sur la notion d’illumination. Cette métaphore est ce qui se rapproche le plus, selon Becker, du fait d’avoir, jusqu’à l’os, une manière de penser qui est celle des sciences sociales. La métaphore sur l’illumination particulière […]

Horacio Ortiz

Doctorant en Anthropologie Sociale à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris), Horacio Ortiz s’intéresse à la manière dont la finance contemporaine distribue des ressources à travers la définition et la mise en pratique d’une « valeur financière ». Titulaire d’un DEA d’Anthropologie Sociale à l’EHESS et d’un Master en Philosophie à la New School for Social Research (New York), il a travaillé sur l’éthique des sciences sociales dans les écrits de Max Weber, et son rapport à Kant et à Nietzsche. Il a publié en 2005 dans la revue Economie rurale: « Evaluer, apprécier : les relations entre brokers et gérants de fonds d’investissement ».

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Horacio Ortiz, « Dragon. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2006/06/08. URL : https://www.espacestemps.net/articles/dragon/