‘Braudel, Fernand (1902-1985)’.

Article du Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, dirigé par Jacques Lévy et Michel Lussault, 2003.

Christian Grataloup

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Braudel, Fernand (1902-1985).

Image1L’historien Fernand Braudel joue un très grand rôle, à la fois intellectuel et institutionnel, dans l’ensemble des sciences sociales françaises de la seconde moitié du 20e siècle. Intellectuellement il accorde à ce qu’il nomme l’espace une place décisive dans son dispositif ; institutionnellement il rencontre constamment la géographie.

Né en 1902, agrégé d’histoire en 1923, il enseigne dix ans en Algérie, puis en 1935-36, à São Paulo ; en 1937, il intègre l’École Pratique des Hautes Études. Cette période de formation est située dans le sillage de Lucien Febvre, son directeur de thèse. Il lui succède en 1946 à la direction des Annales et en 1949 au Collège de France. L’influence de Febvre et des géographes qui l’ont formé dans les années 1920 font de Braudel un héritier direct de l’influence de Paul Vidal de La Blache. Cette genèse explique le choix, alors profondément novateur, de prendre pour sujet de thèse un espace. La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe ii, soutenue en 1947 et publiée en 1949, restera sans conteste le grand œuvre de Braudel et un monument de l’historiographie du 20e siècle. Réédité à plusieurs reprises, c’est dans la deuxième édition, profondément remaniée, qu’apparaît la cartographie de Jacques Bertin. Bâtie en trois parties, qui seront à l’origine de ce qu’on appelle souvent la « triple temporalité braudélienne », La Méditerranée analyse d’abord « la part du milieu », puis « les mouvements d’ensemble », enfin « les événements ». Cette démarche s’inscrit donc dans la continuité du combat de Marc Bloch et Lucien Febvre contre l’histoire uniquement événementielle. Pour cela, elle place en premier la géographie, avant l’économie, le politique ne venant qu’à la fin.

Braudel fut également le bâtisseur d’un empire institutionnel, en marge de l’université française, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Ehess), fondée en 1962, à partir de la 6e section créée en 1946. Il fait bâtir pour l’abriter, grâce aux capitaux de la fondation Rockefeller, la Maison des Sciences de l’Homme (Msh) à Paris. Là, il organise, autour de l’histoire, un travail pluridisciplinaire de recherches et de publications qui pesa très lourd dans l’ensemble de la réflexion sur les sociétés dans la seconde moitié du 20e siècle en France.

Ce n’est qu’une trentaine d’années après son premier ouvrage lourd qu’il publia sa seconde œuvre importante : Civilisation matérielle, économie et capitalisme 15e siècle – 18e siècle, en trois volumes (une première version du tome 1 était parue en 1967). Le premier tome, Les structures du quotidien, est centré sur la vie matérielle et la démographie ; le second, Les jeux de l’échange, sur l’activité économique ; le troisième, Le temps du monde, allie réflexion sur l’espace et le temps. Dans cet horizon qui passe de l’Europe au Monde, au moment où l’Europe unifie la planète à son profit, Braudel utilise le concept d’économie-monde, emprunté à son propre disciple Immanuel Wallerstein. Sur la fin de sa vie, consacré « pape de la nouvelle histoire » (élu à l’Académie française en 1984, honoré par un colloque consacré à son œuvre à Châteauvallon en 1985), il se lance dans la rédaction d’une volumineuse histoire nationale, L’identité de la France, dont paraîtrons seulement, posthumes, les trois premiers tomes. Le premier de ces volumes, Espace et histoire, reprend l’interrogation de Michelet : « La géographie a-t-elle inventé la France ? ». La démarche géographique mobilisée, très vidalienne, parut alors bien désuète ; mais cette référence obsolète ne doit pas masquer l’importance de son apport, en particulier La Méditerranée, pour la réflexion sur l’espace.

Le travail de Braudel, en effet, ne peut être réduit à une vision déterministe de l’histoire et à quelques notions-clefs, dont celles de la triple temporalité et de l’économie-monde. Comme toute pensée riche, son œuvre a contribué à structurer le champ des sciences de la société, puis à bloquer de nouvelles perspectives. L’utilisation qu’il fait de la géographie, mieux que celle des fondateurs des Annales, illustre la richesse paradoxale des apports de l’école vidalienne. Alors qu’elle ne s’intéressait peu à l’histoire, sinon pour en recueillir des « héritages » fossilisés, la géographie française du milieu du 20e siècle découvrait que ses outils de réflexion n’étaient plus opératoires dans un monde urbanisé et en rapide mutation. À l’inverse, la mise en œuvre de la méthode braudélienne pour des sociétés révolues montrait une grande efficacité. Plus encore, l’utilisation que fait Braudel de la géographie comme temps long des sociétés lui a permis de circonscrire, en les intégrant, les démarches structuralistes. Son fameux article de 1958 « Histoire et sciences sociales : la longue durée » est une réponse à Lévi-Strauss ; aux permanences des structures, il oppose les mobilités constantes de toutes les sociétés, mais selon des dynamiques dont certaines sont très fluides et d’autres imperceptibles. La longue durée permettait d’intégrer toutes les avancées dans la compréhension des structures sociales profondes sans perdre l’historicité. Or la base même de ce temps presque immobile, c’est l’espace : la géographie que connaît et utilise Braudel est d’abord l’étude du milieu naturel et des rythmes sociaux et économiques qui en dépendent étroitement. Rien d’étonnant à ce que l’échange avec le géographe Étienne Juillard à Châteauvallon ait été largement un dialogue de sourds : pour Braudel, la géographie n’a de sens que si elle est « déterministe ». Cependant, la réflexion sur l’espace qu’il a menée n’est pas réductible à ses formules à l’emporte-pièce. Si Braudel est un aussi grand géographe qu’il est un historien majeur, c’est non seulement parce qu’il a appris à l’histoire à toujours localiser l’événement par rapport au milieu, mais aussi parce qu’il a toujours réfléchi à la position relative des phénomènes historiques les uns par rapport aux autres.

Dans Civilisation matérielle notamment, il met constamment en situation les lieux et les moments des pouvoirs politiques, économiques, culturels. Cette géographie historique, dont la notion d’économie-monde n’est que l’aspect le plus formalisé, a largement contribué à sortir de l’histoire expliquée localement, même si le lieu pouvait être vaste. Pour Braudel, au contraire, il n’est d’événement, même ténu, que localisé et situé dans les jeux de relations de niveaux emboîtés et toujours finalement mondiaux. La géographie braudélienne peut présenter des durées parfois très longues, mais elle est toujours en mouvement. Rien n’est jamais acquis, mais rien non plus ne se produit par hasard. Le couple de concepts économie-monde (l’espace d’une civilisation géographiquement polycentrique) et empire-monde (l’espace de civilisation plus unifié par le haut) s’avère d’une extrême fécondité, en particulier pour penser temporellement l’échelle géographique. Braudel invite ainsi, plus par son exemple que par son discours, à construire une géographie de l’histoire. Ce n’est donc pas fortuit s’il a favorisé la réflexion cartographique – même s’il a contribué à faire de la carte, dans la rhétorique graphique des sciences sociales et de l’histoire en particulier, le mode privilégié de la figuration du temps long. Sous sa houlette fut fondé par Jacques Bertin le laboratoire de graphique de l’Ehess, où la carte est devenue un mode d’écriture et de pensée à part entière.

Comme pour les économistes de la régulation qui avouent une grande dette à son égard, c’est donc plus la lecture précise des grands livres de Braudel que le résumé de ses recherches en quelques formules qui permettent de comprendre en quoi son travail a marqué et marque encore la géographie.

Centre/Périphérie, Empire, Géographie historique, Géohistoire, Histoire (Géographie et), Historicité, Monde, Sciences sociales (Géographie et, Temps (Espace et).

Résumé

Braudel, Fernand (1902-1985). L’historien Fernand Braudel joue un très grand rôle, à la fois intellectuel et institutionnel, dans l’ensemble des sciences sociales françaises de la seconde moitié du 20e siècle. Intellectuellement il accorde à ce qu’il nomme l’espace une place décisive dans son dispositif ; institutionnellement il rencontre constamment la géographie. Né en 1902, agrégé […]
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