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Le temps en partage.

Luc Gwiazdzinski (dirigé par), La ville 24 heures sur 24 - Regards croisés sur la société en continu, 2003.

Clara Jezewski-Bec

Ce compte rendu a été publié dans la revue Pouvoirs Locaux n°60 de mars 2004. La rédaction d'EspacesTemps.net remercie Pouvoirs Locaux pour l'autorisation de publication de cet article.

Image1La question de la cohésion sociale ne se renouvelle pas si souvent que cela, si le phénomène se mesure autrement1 On est convaincu de sa dimension territoriale depuis la mise en place de la politique régionale européenne ; on l’a fait passer par l’entonnoir de la politique de la ville ; on connaît la rhétorique politique de la « fracture » ; on déplore de nouvelles disparités. Moins classique est d’appréhender la cohésion des territoires à l’aune du Temps et des mobilités.

Une mode, l’approche temporelle ? Dans l’air du temps ? À en croire les expérimentations, à lire leurs instigateurs, à constater les formations de conseil en mobilité et l’apparition de bureaux des temps, ce métier à tisser… du lien en harmonisant les temps sociaux, économiques et familiaux, est à prendre très au sérieux dans la construction des politiques publiques. Trop classiques, routinisées, ces dernières échouent souvent à fabriquer de la cohésion…faute de temps et d’écoute.

Le renouvellement des pratiques se doit d’accompagner l’émergence d’une nouvelle « civilisation urbaine »2 : la mise en concordance des temps libérés et les temps travaillés répond au souci de l’environnement sensible, spatio-temporel, des habitants, à la prise en compte de l’accessibilité des services en temps réel, pour générer de nouveaux comportements de déplacement et dégager des choix plus participatifs d’occupation et de mise en projet d’un territoire. Sont ainsi écoutés d’autres catégories de citoyens (des jeunes, des femmes, des chômeurs…), mobilisés d’autres coalitions d’acteurs et d’autres marqueurs de politique publique pour, ici, rééchelonner les horaires d’ouverture de lycées sur une ligne de ter plutôt que d’augmenter les cadences et de solliciter l’infrastructure, là désenclaver un stade situé pourtant en cœur d’agglomération après avoir mis à jour l’absence de liaisons avec les quartiers limitrophes et l’inadéquation entre l’offre de transport et les pratiques événementielles, ailleurs renégocier des horaires d’ouverture et de fermetures de crèches, des services administratifs ou faire vivre la ville la nuit en associant les jeunes etc. Le bon sens n’y suffit pas, légiférer ne fait pas tout ; c’est la militance, l’innovation, l’expérimentation sont à l’œuvre, pour faire en sorte que « la ville qui travaille côtoie celle qui s’amuse, développe ses activités alors qu’une autre ville dort ».

Les petits dictateurs des « flux tendus ».

C’est à l’application d’une véritable théorie de la raison pratique dédiée à la polychronie que nous convie un pionnier, Luc Gwiazdzinski, géographe, directeur de la Maison du temps et de la mobilité du territoire de Belfort, dans un ouvrage collectif quelque peu ardu qui se donne le temps d’être démonstratif et de faire résonner les paroles vives de citoyens et d’élus avec le concours de chercheurs (philosophes, physiciens, économistes, architectes…). « Penser la ville, panser le temps », penser le temps, panser l’étant — n’en déplaise à ceux qui réclament des preuves que cela « marche », marchandent des économies, pressurent les coûts ou s’empressent de trouver la faille des doux rêveurs et de leurs mobilités douces, dévaluent et évaluent ; aux petits dictateurs des « flux tendus » et du just in time. Les rapports marchands s’émeuvent du non marchand, du temps du projet ? À la lumière d’illustrations italiennes, d’expériences ontologiques, d’anthropologie ou tout bonnement des témoignages d’un agent de développement et d’une infirmière de nuit, on réapprend ici que les échanges, que la ville, que les territoires doivent être mus par des dons et contre-dons de temps, alors même que l’accélération des rythmes contraints, l’augmentation des mobilités diffuses et des immobilités subies mettent sous tension la vie sociale, font éclater la ville, rendent les citoyens indisponibles les uns aux autres, renforcent les inégalités et produisent une différenciation temporelle des territoires longtemps sous-estimée.

À la réappropriation des territoires doit correspondre une pensée appropriée, pluridisciplinaire, tout à la fois festive et clairvoyante, de la « ville en continu ». On ne saurait trop recommander aux aménageurs apprentis ou confirmés de se prêter aux harmoniques d’artisans et artistes à leur façon, qui, au fil des pages, substituent aux figures d’archipel une « écologie des temps », pour en finir avec le gouvernement de la négligence.

Note

1 0n recommande la lecture du numéro 58 de Pouvoirs Locaux de septembre 2003.
2 Il conviendrait de lire en complément La ville à mille temps, par Jean-Yves Boulin et U. Mückenberger, préfacé par Martine Aubry, (L’aube Datar, 2002) qui comprend de nombreux éclairages européens et applications concrètes de la gestion temporelle en matière de services, de réorganisation des transports etc.

Résumé

La question de la cohésion sociale ne se renouvelle pas si souvent que cela, si le phénomène se mesure autrement1 On est convaincu de sa dimension territoriale depuis la mise en place de la politique régionale européenne ; on l’a fait passer par l’entonnoir de la politique de la ville ; on connaît la rhétorique […]

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Clara Jezewski-Bec, « Le temps en partage. », EspacesTemps.net [En ligne], Books, 2004 | Mis en ligne le 1 March 2004, consulté le 01.03.2004. URL : https://www.espacestemps.net/en/articles/le-temps-en-partage/ ;