
Illustration : Abhinay Omkar, « Kung Fu ! », 07.04.2012, Flickr (licence Creative Commons).
De janvier 2012 Ă octobre 2015, l’UnitĂ© Mixte de Recherche CNRS 6590 « Espaces et SociĂ©tĂ©s » (ESO), le Centre d’Études et de Recherches sur les Qualifications (CEREQ) accompagnĂ© de la Plateforme Universitaire des DonnĂ©es de Caen (PUDC), le Groupement d’IntĂ©rĂŞt Scientifique MĂ´le Armoricain de Recherche sur la SOciĂ©tĂ© de l’Information et les Usages d’INternet (M@rsouin), le Centre de Recherche sur l’Éducation les Apprentissages et la Didactique (CREAD) et le PĂ´le RĂ©gional de Recherche et d’Étude pour la Formation et l’Action Sociale (PREFAS) – en tant que prestataire – ont Ă©tĂ© partenaires d’un programme, financĂ© par l’Agence Nationale de la Recherche, sur les inĂ©galitĂ©s Ă©ducatives et la construction des parcours des 11-15 ans dans leurs espaces de vie (acronyme INEDUC) [1]. Une telle combinaison de partenaires, en grande partie inĂ©dite, posait l’enjeu d’une vĂ©ritable collaboration scientifique, afin d’éviter la fragmentation des analyses selon les thĂ©matiques, les disciplines, les sites institutionnels, voire selon chacun des chercheurs concernĂ©s, ou alors l’imposition d’un leadership non nĂ©gociĂ©. L’état de l’art prĂ©alable Ă la soumission du projet a ainsi Ă©tĂ© complĂ©tĂ© par un glossaire dans lequel chacun pouvait retrouver son fil directeur Ă chaque moment de l’immersion dans le travail de terrain.
Le glossaire relatif à la recherche INEDUC a vu le jour après une année de travail collectif [2]. Les notions et les concepts qui suivent ont été définis : Adolescent, Contexte, Éducation, Empowerment, Environnement numérique, Inégalités, Institutions scolaires, Justice spatiale, Loisirs, Mobilité/Déplacement, Orientation, Parcours, Politiques scolaires / Politiques éducatives, Pratique, Projet (d’orientation), Ressources, Réussite (scolaire/éducative), Socialisation, Stratégies familiales d’éducation, Temps libre, Usage.
Une fois le programme « Inégalités éducatives et la construction des parcours des 11-15 ans dans leurs espaces de vie » terminé (en 2015), une partie de l’équipe [3] a décidé de réactualiser cinq définitions (Empowerment [4], Inégalités [5], Loisirs [6], Mobilité [7] et Usage [8]) et de réinterroger la pertinence de cet outil « glossaire » dans le dispositif méthodologique de la recherche.
Définition :
La notion d’empowerment traverse depuis quelques annĂ©es, en France, les discours institutionnels et ceux autour du travail social. Elle invite Ă repenser la question des inĂ©galitĂ©s (Sen 2000) en analysant le rapport entre les institutions – qui ont pour mission de les niveler et de les rĂ©duire – et la capacitĂ© des individus Ă se mobiliser individuellement et collectivement et Ă s’approprier les ressources disponibles pour renforcer leurs capacitĂ©s d’agir.
L’empowerment est une notion anglo-saxonne. Elle apparaĂ®t de manière sporadique en Grande-Bretagne au 19e siècle, puis dans les annĂ©es trente aux États-Unis autour des travaux de Saul Alinsky sur le community organizing, qui met l’accent sur l’organisation des habitants en communautĂ© dans les quartiers pauvres de Chicago pour faire face Ă la dĂ©sorganisation sociale. Mais c’est vĂ©ritablement Ă partir des annĂ©es soixante que la notion va prendre de l’ampleur, notamment en raison des Ă©vènements de mai 1968, qui semblent en grande partie responsables de sa diffusion Ă une Ă©chelle plus large. L’empowerment apparaĂ®t alors comme une nouvelle pratique sociale, qui vise Ă faire entendre les voix des opprimĂ©s. Les mouvements fĂ©ministes s’en emparent aux États-Unis et en Asie, afin de manifester pour l’Ă©volution de leur condition, mais aussi les mouvements antiracistes et homosexuels, ou encore les mouvements des opprimĂ©s au BrĂ©sil, qui soutiennent des logiques Ă©mancipatrices proches de l’Ă©ducation populaire en France. La notion sera Ă©galement utilisĂ©e dans les discours de lutte contre la pauvretĂ©, chez les travailleurs sociaux qui interviennent auprès des communautĂ©s noires amĂ©ricaines, en particulier Ă l’Ă©poque du projet de la « Great Society » du prĂ©sident Johnson.
En France, l’utilisation de la notion d’empowerment apparaĂ®t plus tardivement mĂŞme si, de façon concomitante, les Ă©vènements de mai 1968 posent les bases d’une rĂ©flexion autour de l’autonomie et de la responsabilisation des individus. MĂŞme si le terme d’empowerment n’est pas encore employĂ©, plusieurs formes d’actions citoyennes s’en rapprochent dans les annĂ©es 1980-1990, Ă travers deux types de mouvances, selon ValĂ©rie Peugeot (2015) : premièrement, les mouvements qui viennent combler les carences d’une action publique dont l’organisation traditionnelle ne parvient plus Ă faire valoir les droits des personnes vulnĂ©rables ; deuxièmement, les acteurs qui dĂ©fendent la dĂ©mocratie participative, la participation citoyenne via la mise en place de mĂ©dias participatifs ou encore les arbres de connaissance (Authier et LĂ©vy 1992) dans la filiation des rĂ©seaux d’Ă©changes rĂ©ciproques de savoirs. Ces mouvements envisagent la sociĂ©tĂ© autrement, en insufflant de la participation citoyenne et en construisant des mĂ©thodes alternatives pour garantir davantage de justice sociale.
Mais c’est Ă partir des Ă©meutes de l’automne 2005, dans les banlieues, que la notion d’empowerment va progressivement alimenter les discours des professionnels de la politique de la ville et du travail social, sous l’expression de « pouvoir d’agir ». Les travailleurs sociaux qui interviennent dans les quartiers dĂ©favorisĂ©s vont trouver un Ă©cho particulier auprès de certains acteurs de la politique de la ville. Ils appellent Ă une autre politique dans les quartiers populaires, qui repose sur la prise en compte des habitants – capables d’inventer et d’opĂ©rer des choix rationnels – et sur le dĂ©veloppement de la solidaritĂ© et du vivre ensemble dans une perspective de cohĂ©sion sociale. Ces discours se basent, d’une part, sur une critique des institutions et une remise en cause de l’efficacitĂ© hiĂ©rarchique du système, d’autre part sur la valorisation des individus en tant qu’acteurs capables d’agir sur les conditions sociales, politiques ou Ă©conomiques subies. L’empowerment apparaĂ®t donc comme une appropriation du pouvoir pour transformer les rapports de domination et construire une sociĂ©tĂ© plus juste, Ă©quitable et inclusive.
Dans le domaine scientifique, les textes de Ninacs (2003), Jouve (2006), Le BossĂ© (2008), Karsz (2008) ou plus rĂ©cemment ceux de BacquĂ© et Biewener (2013) ont très largement contribuĂ© Ă la diffusion de la notion. Le BossĂ© (2008) dĂ©taille la notion en trois parties : « le prĂ©fixe em qui tĂ©moigne de l’idĂ©e de mouvement, le radical power qui signifie le pouvoir et enfin le suffixe ment qui rend le rĂ©sultat tangible » (Le Mentec 2010, p. 158). La notion « articule deux dimensions, celle du pouvoir, qui constitue la racine du mot, et celle du processus d’apprentissage pour y accĂ©der » (BacquĂ© et Biewener 2013, p. 6). Les dĂ©finitions sont nombreuses mais se rejoignent autour du processus d’acquisition de la capacitĂ© d’agir – applicable aussi bien Ă un individu, un groupe d’individu ou une collectivité – et d’exercice de son pouvoir (Ninacs 2003) (BacquĂ© 2006) (Le BossĂ© 2008). Entrer dans une logique d’empowerment nĂ©cessite de mobiliser des ressources et d’ĂŞtre en capacitĂ© de les faire fructifier pour renforcer ses capacitĂ©s d’agir. Il s’agit de saisir les opportunitĂ©s qui peuvent ĂŞtre mobilisĂ©es dans l’environnement de l’acteur pour crĂ©er de nouvelles possibilitĂ©s d’agir et aboutir Ă un rĂ©sultat tangible. Ce processus d’appropriation du pouvoir nĂ©cessite la prĂ©sence de ressources directement mobilisables et une capacitĂ© de l’acteur Ă les transformer. En ce sens, l’empowerment articule les questions liĂ©es Ă l’apprentissage, Ă l’Ă©ducation, Ă l’autonomisation et Ă l’autoformation. Le renforcement des capacitĂ©s et des compĂ©tences se nourrit de ce que l’individu apprend et retire du collectif, qui rejaillit sur lui-mĂŞme, formant une boucle itĂ©rative. La logique d’empowerment regroupe ainsi trois dimensions, selon BacquĂ© et Biewener (2013) :
— une dimension individuelle qui renvoie au pouvoir de changer sa vie et la capacitĂ© d’acquĂ©rir les moyens de son dĂ©veloppement personnel (capacity building) ;
— une dimension collective : c’est le pouvoir de transformer ses conditions de vie avec l’aide de sa communautĂ©. L’individu prend appui et tire profit de son rĂ©seau de proximitĂ© et des liens de solidaritĂ© pour renforcer ses capacitĂ©s ;
— une modification organisationnelle qui résulte du pouvoir des individus sur la société.
L’empowerment entretient des liens Ă©troits avec les logiques d’Ă©mancipation et d’affranchissement. Il s’agit, pour la personne, le groupe d’individus ou la collectivitĂ© de se libĂ©rer des contraintes qui pèsent sur lui par un « dĂ©passement des difficultĂ©s considĂ©rĂ©es comme des obstacles au changement poursuivi » (Le BossĂ© 2008, p. 143). Ce dĂ©passement demande l’acquisition de capacitĂ©s qui passe aussi par la possibilitĂ© de les dĂ©velopper. La logique d’empowerment concernerait donc uniquement les acteurs qui parviennent Ă dĂ©velopper le pouvoir de se mettre en capacité : l’empowerment serait donc uniquement positif, constructif, par un affranchissement des difficultĂ©s et des obstacles qui entravent le changement. C’est d’ailleurs l’une des principales critiques qu’on peut lui faire, selon Karsz (2008) : il n’existerait pas d’empowerment nĂ©gatif, car le processus est pris dans son sens ascendant, dans une perspective d’amĂ©lioration, de rĂ©silience, et non rĂ©gressive.
Empowerment et numérique.
Ă€ l’origine centrĂ©e sur les individus, la notion d’empowerment va progressivement se diffuser dans d’autres sphères pour Ă©voquer la rĂ©silience des territoires (Cottin-Marx, Flipo et Lagneau 2013) ou les enjeux d’inclusion soutenus par le numĂ©rique (Marchandise 2001) (Pimienta 2003) (Le Mentec 2010). La rencontre avec le numĂ©rique paraĂ®t particulièrement convaincante, puisque les appareils numĂ©riques constituent des ressources que les individus peuvent mobiliser – au mĂŞme titre que les ressources humaines – pour renforcer leurs capacitĂ©s. Reste Ă savoir si les technologies peuvent constituer un levier pour les personnes vulnĂ©rables et/ou opprimĂ©es, et observer Ă quelles conditions la conversion des usages numĂ©riques procure de la valeur ajoutĂ©e.
Cette interrogation apparaĂ®t dĂ©jĂ au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt aux États-Unis, selon Peugeot (2015). Lorsque l’Ă©crivain Stewart Brand lance le Whole Earth Catalog, il fournit dans son manuel, Ă destination des membres de communautĂ©s de contre-mouvements culturels, les outils nĂ©cessaires Ă une vie auto-suffisante. L’ordinateur apparaĂ®t comme un outil incontournable, permettant la circulation de l’information entre les diffĂ©rents membres de la communautĂ©, leur permettant de dĂ©velopper leurs connaissances, leurs capacitĂ©s pour s’Ă©manciper de l’État oppresseur. Dans le mĂŞme esprit, le mouvement des logiciels libres, des hakers, des makers, le do ityourself, qui Ă©mergent avec l’arrivĂ©e du web 2.0 s’inspirent des mĂŞmes logiques : cette nouvelle conception du web soutient les capacitĂ©s des individus Ă devenir producteurs d’informations et Ă dĂ©velopper des usages en lien avec leurs besoins, Ă dĂ©velopper des pratiques de contre-pouvoir. Ces communautĂ©s se mĂ©fient de l’État et des grandes multinationales et dĂ©veloppent une forte sensibilitĂ© envers les questions de libertĂ© individuelle, de culture du faire et du bricolage (Peugeot 2015).
En France, du cĂ´tĂ© des politiques publiques en matière de dĂ©veloppement du numĂ©rique, les technologies sont souvent considĂ©rĂ©es comme des outils dotĂ©s de pouvoirs magiques (Plantard 2015). Elles apparaissent souvent comme des ressources fondamentales capables d’amĂ©liorer la croissance et la compĂ©titivitĂ© d’un pays, de lutter contre le dĂ©crochage scolaire, de permettre l’accès Ă tous Ă l’information et Ă la connaissance… Ă condition d’y avoir accès. Pour dĂ©velopper une sociĂ©tĂ© de l’information et de la connaissance, les politiques de lutte contre la fracture numĂ©rique s’engageront Ă la fin des annĂ©es quatre-vingt-dix dans un long projet d’Ă©quipement et de dĂ©veloppement des infrastructures, pour permettre Ă tout un chacun d’accĂ©der aux technologies et bĂ©nĂ©ficier des potentialitĂ©s offertes. NĂ©anmoins, ces actions n’apporteront pas les rĂ©sultats attendus, car elles font l’impasse sur la distribution des capabilitĂ©s sociales (Granjon, Lelong et Metzger 2009). Le fait est que la diffusion des technologies ne se rĂ©alise pas dans un vide social mais dans un monde peuplĂ© d’individus qui possèdent des capacitĂ©s et des capitaux (social, culturel, scolaire, professionnel) variables. Les pouvoirs publics – que ce soit Ă l’Ă©chelle europĂ©enne ou nationale – admettront d’ailleurs l’efficacitĂ© partielle des programmes de lutte contre la fracture numĂ©rique et s’engageront vers des actions visant l’inclusion numĂ©rique. Ă€ partir de 2004, on assiste Ă un changement de paradigme dans la question du traitement des inĂ©galitĂ©s numĂ©riques : celle-ci n’est plus seulement traitĂ©e Ă partir de dispositifs d’Ă©quipement descendants, mais s’ancre dans une rĂ©flexion autour des rĂ©ponses que peut apporter le numĂ©rique auprès des personnes fragilisĂ©es.
Les technologies sont donc pensĂ©es comme des leviers de changement, des ressources potentiellement utilisables par les individus pour amĂ©liorer leurs conditions de vie, d’oĂą la proximitĂ© avec la logique d’empowerment. Ă€ l’instar des États-Unis, les liens entre numĂ©rique et social s’expliquent avec l’arrivĂ©e concomitante des outils du web 2.0, qui positionnent l’individu en tant qu’acteur, producteur. Le web 2.0 fait naĂ®tre de nouvelles formes de militantisme, qui trouvent dans les technologies de nouveaux moyens de s’auto-organiser (Peugeot 2015), de nouvelles formes d’Ă©conomie qui s’Ă©mancipent des tutelles institutionnelles (l’Ă©conomie collaborative) ou encore des mĂ©thodes de travail qui s’affranchissent des hiĂ©rarchies pour valoriser le travail en rĂ©seau (mĂ©thode Agile).
Un empowerment de France ?
Les discours sur l’empowerment se multiplient, Ă une pĂ©riode oĂą les systèmes traditionnels de lutte contre les inĂ©galitĂ©s (sociales, scolaires, numĂ©riques) n’offrent plus de traitements suffisants. Ils dĂ©fendent un modèle de sociĂ©tĂ© plus Ă©galitaire, basĂ© sur des logiques inclusives et de participation sociale, hĂ©ritĂ©es des modèles anglo-saxons : ici apparaĂ®t une limite importante Ă l’emploi de la notion d’empowerment dans le contexte français. En effet, l’importation en France de la notion – que certains traduisent par pouvoir d’agir (Le BossĂ©, 2008), ou encore capacitation, en rĂ©fĂ©rence aux travaux d’Amartya Sen (2000) sur la libertĂ© individuelle – pose question, car l’empowerment a Ă©clos dans des cultures et des contextes diffĂ©rents.
Selon BacquĂ© et Biewener (2013), l’exercice de la traduction ne doit pas vider le terme de sa substance, or le poids de l’État et des institutions n’est pas le mĂŞme en France que dans les pays anglo-saxons, oĂą les logiques d’intervention sociale n’offrent pas les mĂŞmes libertĂ©s individuelles. Ă€ moins que l’on s’oriente, en France, vers un système plus libĂ©ral qui cache – sous couvert d’empowerment – les objectifs de justice sociale pour s’orienter vers une politique basĂ©e sur l’autonomie et la responsabilitĂ© des individus.
L’empowerment dans INEDUC.
Dans le cadre de la recherche INEDUC, plusieurs logiques d’empowerment sont repérables à l’échelle des territoires. Elles mettent en évidence la capacité de certains acteurs à innover pour prévenir des risques d’inégalités entre adolescents, notamment dans l’accès aux ressources matérielles ou éducatives. L’accès aux ressources reste très inégal en fonction des territoires et joue sur les pratiques des individus. Nous avons, par exemple, constaté qu’habiter en zone rurale apparaît comme un « handicap » chez certain-e-s adolescent-e-s, particulièrement en terme de mobilité, de socialisation et de loisirs. Les résultats montrent que certaines politiques éducatives ne parviennent pas à niveler les inégalités sur leur territoire et qu’elles sont compensées par des initiatives locales, plus proches des réalités du terrain et des problèmes locaux. Plusieurs exemples peuvent illustrer cette constatation :
— Quel que soit le territoire, les résultats montrent qu’il n’existe pas de réflexion politique sur l’adolescence et sur les enjeux d’éducation au numérique. Les élus orientent plutôt leurs priorités vers des actions d’équipement et de développement des infrastructures (médiathèques, développement de la fibre optique). Certains témoignages montrent une méconnaissance totale des pratiques des adolescents, qui empêche le développement d’actions ciblées, notamment dans l’accompagnement aux usages numériques. Face à un projet politique qui n’est pas clairement défini, les éducateurs et animateurs socio-culturels bricolent, mettent en place des actions basées sur ce qui leur semble bon, juste et utile de transmettre aux adolescents, en activant eux-mêmes leurs propres réseaux. Ces initiatives participent d’une réappropriation du pouvoir par les acteurs qui sont directement au contact du public, et qui cherchent à s’affranchir d’un projet politique inexistant ou mal ciblé pour développer leurs propres pratiques ;
— Tel collège développe des actions avec des partenaires situés à plusieurs dizaines de kilomètres pour échapper au projet politique municipal qui est clairement orienté vers le tourisme et la culture légitime. La politique municipale apparaît en décalage avec la composition sociale de la population et les pratiques des habitants. Pour la directrice de l’établissement, la municipalité ne reconnaît que les siens – ceux qui sont les plus fortunés – et participe au creusement des inégalités entre les habitants en valorisant le théâtre, la musique classique, les arts majeurs, c’est-à -dire des activités qui sont connotées socialement. Pour elle, le collège, qui accueille des élèves de milieux sociaux très divers, doit s’affranchir de cette politique qui crée de la distinction entre populations et exclut celles qui ne possèdent pas les codes d’interprétation. De leur côté, les adolescents ont des pratiques qui sont en décalage avec les activités proposées par la ville. Pour y remédier, le collège développe des actions avec des partenaires extérieurs, qui possèdent un panel d’activités moins distinctives et plus en lien avec les aspirations des adolescents. Cette action participe de la lutte contre les inégalités entre adolescents. Elle apparaît comme une réappropriation du pouvoir politique qui ne parvient – ou ne souhaite – pas niveler les inégalités sur son territoire ;
— Enfin, nous avons constaté que lorsque certain-e-s adolescents n’ont pas accès à internet de leur domicile – en raison de contraintes liées au raccordement au réseau, ou à des problèmes économiques –, tel autre collège situé en zone rurale vient compenser ces inégalités en leur prêtant des clés 3G. Ils peuvent ainsi se connecter depuis chez eux, développer leur sociabilité affectée par l’éloignement géographique, faire leurs devoirs et se connecter à leur environnement numérique de travail, puisque l’équipement numérique est désormais une ressource indispensable au travail scolaire.
Pour conclure, on constate – à ce stade de l’analyse – que les logiques d’empowerment ne sont pas individuelles, mais collectives. Elles s’articulent avec le soutien de certaines institutions, qui mettent en place des actions pour lutter contre les inégalités liées aux carences territoriales, aux choix politiques ou aux difficultés socio-économiques des familles. L’empowerment passe par la capacité des différents acteurs à s’affranchir des politiques éducatives qui sont parfois en décalage avec la réalité des pratiques des adolescents et de leurs familles, pour recréer des contextes plus favorables au développement de leur vie sociale et de leur métier d’élève.
