Viens voir un peu par là si j’y suis !

Adventavit tag/blog.

André Ourednik

“To the Looking-Glass world it was Alice that said, ‘I’ve a sceptre in hand, I’ve a crown on my head; Let the Looking-Glass creatures, whatever they be, Come and dine with the Red Queen, the White Queen, and me.’” [Lewis Carroll, 1871]

Image1Le plus grand format de l’url sprayée peut être trouvé à l’avenue de Béthusy 7. Il y en a d’autres dans le 1005 et le 1012 – l’un des plus discrets sur une boîte à fusibles au bord du bucolique Chemin du Beau Val. En principe, la technique est aussi ancienne que son objectif, à savoir de garantir le rayonnement et la pérennité du Je dans l’esprit des hommes. Mais il y a autre chose, ici ; ces tags marquent un tournant de leur genre, ou du moins un palier important dans les techniques low-cost de l’autodiffusion.

Soyons clairs, ces tags n’ont rien des qualités que l’on pourrait leur prêter en s’engageant dans les sophismes de quelque courant postmoderne de l’histoire de l’art. On pourrait, sans doute, construire un argument fastidieux pour prouver qu’ils nous font passer dans une nouvelle ère de la fresque, tisser un rapprochement avec la peinture rupestre, l’injecter d’un contenu critique à l’égard des médias de masse… le « tag » demeure avant tout une technique à l’usage des individus souhaitant jouir de l’attention de leurs contemporains sans avoir les moyens de la susciter. Des mercenaires phéniciens, déjà, en laissaient sur les murs d’Abou-Simbel1, alors que de plus grands seigneurs s’offraient le luxe de faire graver leurs noms sur les stèles des deux Égyptes. De la même manière, c’est en substitut plus ou moins frustrant d’une occasion de passer à la télé que le tag s’offre de nos jours.

Dans la mesure du possible, le tag est effectivement apposé sur des supports bien en vue mais à distance des passants ordinaires, tels les ponts autoroutiers, les abords des voies de trains, les parties les plus difficilement accessibles des façades des immeubles… C’est dans l’au-delà perceptible, de l’autre côté de la vitre d’un véhicule, que le tag s’affiche s’il le peut, car ce que Je souhaite de la part des autres n’est pas un lien direct mais une contemplation béate, une attention pure dédiée au Je pour ce qu’il est, c’est-à-dire, sans autre attente à l’égard du Je que celle d’être Je. À l’aide du tag, en somme, Je trouve une attention comparable à celle que le quidam est prêt à vouer à la voiture d’une starlette de r&b ou aux détails coquins de la vie privée d’un nabab.

Le tag recèle en même temps d’un paradoxe. Tout en mendiant l’attention des passants, il se veut défiant, voire insultant à leur égard, à la fois par son contenu et par sa forme. Il s’impose d’abord à un support créé par la main d’autrui – le plus souvent à un support pauvre qui crie à l’intervention graphique mais parfois aussi à des objets résultant d’un véritable acte d’expression d’autrui, impliquant un investissement personnel de la part de ce dernier. Par son contenu, ensuite, le tag manifeste non pas une volonté de s’exprimer mais bien plutôt une volonté de décharger la liberté du Je à la face d’une société perçue comme décidée à la frustrer. « Hic futui xix k Sep xiii k Sep », se targue une inscription du 1e siècle, à Pompéi : « J’ai baisé ici le 19 et le 13 des calendes de septembre »2. L’auteur du tag/blog illustré ci-haut, quant à lui, a jugé nécessaire de soutenir qu’il a « mis la queue dans la bouche » de ses webmestres (c’est cela, parmi d’autres, qui lui a sans doute valu la fermeture du blog en juillet 2007).

On l’aura compris, le pallier franchi est de nature purement technique. Il s’inscrit néanmoins aux côtés de deux autres innovations qu’il vaut la peine de mentionner.

La première consiste en une articulation entre le tag et les gros engins mobiles qui distinguent notre époque. Les camions, les bus, les rames de train, surtout, et parfois les bateaux, ont récemment été mis à profit pour transporter les noms des tagueurs dans un au-delà non seulement temporel mais également spatial. Cela donne des choses peu variées mais amusantes, surtout lorsque l’on a du temps à tuer sur un quai. Évidemment, les entreprises qui possèdent ces véhicules d’un point de vue légal préfèrent les voir exprimer leur propre identité, traduite par des monochromes ocre, kaki ou blanc délavé, parfois relevés d’épais traits beiges ou bleu clair. Dans la mesure où le budget le permet, les tags mobiles sont éphémères car systématiquement effacés.

La deuxième innovation est celle d’une ouverture à l’intertextualité et à l’interspatialité. Le monde du tag a su se faire exégétique, renvoyant par son style graphique ou par son contenu à d’autres tags, à l’autre bout du monde, étoffant par cela leur sens. Un précédent article d’EspacesTemps.net faisait lieu de l’une des inscriptions de cette catégorie qui, par un signe d’égalité entre deux tags classiques de numéros postaux, relève et valorise la ressemblance typologique de deux lieux et multiplie par cela leur force identitaire. Je, dans ce cas, devient un Je ouvert, se mettant en scène dans son rapport à un milieu social. Le tag se voit chargé de propos, mais échappe probablement à la catégorie du tag par la même occasion – il devient graffiti.

Notre tag/blog, quand à lui, réunit en quelque sorte ces deux innovations tout en les élevant dans d’autres sphères. Il sert d’abord de véhicule, permettant à l’avatar sémantique du Je de se déplacer non seulement entre deux lieux (le blog est matériellement situé par l’adresse de son auteur et par l’emplacement du serveur qui l’accueille) mais également entre deux ordres de réalité : celui de la matière3 et celui du continuum d’ubiquité4 que représente le World Wide Web. Il est interspatial, car il constitue une articulation entre ces deux ordres, que l’on peut comprendre comme deux espaces distincts, dans la mesure où chacun possède sa propre métrique. Il est intertextuel, enfin, en cela que sa signification dépend en grande partie du blog dont il porte le nom, tout en donnant à ce blog une extension concrète dans la matière.

La contribution technique de l’auteur de notre tag/blog est donc indéniable. Sera-t-elle durable ?

Cette question est difficile à répondre car, tout bientôt, il ne restera probablement plus grande chose de ces tags. Peu de sociétés sont disposées à conserver les mentions élogieuses de leurs réfractaires, si elles ne les détruisent pas, carrément, de manière active. Seulement parfois, il arrive que de telles mentions survivent malgré tout, comme le nom de l’hérétique Akhenaton. La présente chronique saura peut-être à son tour jouer le rôle d’un hypogée pour l’auteur anonyme de son objet. Plus probable encore est que ce dernier survive par ses propres moyens, de manière dynamique, dans la prolongation par autrui de son geste. D’autres noms de blog s’afficheront alors dans la région du point d’origine que nous avons pu localiser. Peu à peu, des milliers de tagueurs se feront peut-être alors mercenaires de leur deuxième vie, peignant assidûment des passerelles stratégiques entre les villes du monde et un domaine de la réalité qu’ils ont reconnu pour leurs.

Ils ne seront pas les pionniers du débordement des objets du web dans la réalité matérielle (cette dynamique-ci fait depuis longtemps partie des processus endogènes du marché mondial). Mais ils sauront sans aucun doute être ses fantassins crédules, ses rebelles intégrés, ses enfants intransigeants… et souvent perdants, hélas, au bout de la course.

Note

1 Voir, par exemple, S. Sauneron et J. Yoyotte, « Sur la politique palestinienne des rois saïtes », Vetus Testamentum, Vol. 2, Fasc. 2. (Apr., 1952), pp. 131-136. [Cliquez ici pour accéder à cet article sur JSTOR]
3 Par ce mot, j’entends le domaine de la réalité modélisable comme composé de particules élémentaires par la physique classique.
4 Pour ce terme – le « continuum d’ubiquité » –, merci à Boris Beaude pour la discussion qui y a mené. Il me semble avantageux de désigner ainsi ce domaine du réel dont le substrat est bien matériel (transistors, câbles optiques, disques, circuits électriques…) mais dont les objets – y compris les objets achetables tels que les logiciels ou les fichiers de musique – consistent en information pure, transmise non pas par le mouvement, à l’instar des particules de matière, mais par la diffusion d’ondes électromagnétiques.

 

Résumé

“To the Looking-Glass world it was Alice that said, ‘I’ve a sceptre in hand, I’ve a crown on my head; Let the Looking-Glass creatures, whatever they be, Come and dine with the Red Queen, the White Queen, and me.’” [Lewis Carroll, 1871] Le plus grand format de l’url sprayée peut être trouvé à l’avenue de […]

André Ourednik

Doctorant au laboratoire Chôros (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) il a étudié la géographie, la philosophie et les méthodes mathématiques à la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne. Il a publié notamment les nouvelles « Après » (2003, Îles sur le toit du monde : Une anthologie romande de science-fiction, revue Archipel, en collaboration avec la Maison d’Ailleurs), « Autopsie d’une itération divine » (Articulo.ch) ainsi que le recueil de poèmes Chants dilettantes d’un fainéant éduqué au rythme des saisons et des manies (2002, L’Âge d’Homme). Ses recherches actuelles portent sur la modélisation formelle de l’habiter et de la cohabitation. Voir également le site de l’auteur.

Pour faire référence à cet article

André Ourednik, "Viens voir un peu par là si j’y suis !", EspacesTemps.net, Objets, 19.09.2007
https://www.espacestemps.net/articles/viens-voir-un-peu-par-la/