Une méthode révolutionnaire pour les sciences sociales ?

Philipp Marlowe, Let there be Light ! Intuition and Social Sciences Revisited, Palantea, Malé, 2006.

Emmanuelle Tricoire et Igor Moullier

Image1La meilleure façon de résoudre un problème scientifique est de ne pas y penser et de laisser l’inconscient travailler pour soi : c’est ce qu’expose le cognitiviste Philipp Marlowe dans son ouvrage Let there be Light! Intuition and Social Sciences Revisited. Cette idée est confirmée par de nombreuses études scientifiques montrant que ce que nous appelons intuition est en réalité un processus sophistiqué de comparaison conceptuelle. Le bon chercheur, conclut Philipp Marlowe, est celui qui sait se laisser guider par le principe de sérendipité.

Cet ouvrage, qui, curieusement, ne circule pas encore, est paru dans les réseaux anglo-saxons, est en cours de… traduction en anglo-américain chez Ashgate : c’est en effet chez un éditeur-distributeur des Maldives, et dans un anglais plus que local, qu’il est pour le moment en diffusion réduite.

L’essentiel, au-delà d’un texte difficile à aborder, c’est la très intéressante proposition de l’auteur, largement étayée, et qui nous laisse rêveur sur nos propres fonctionnements : l’effort, la concentration, auraient tendance à nous faire aller à un objectif prédéterminé de la pensée. Mais le résultat en est moins brillant que si la réflexion, se laissant vagabonder à partir d’une idée contraignante (et c’est bien là tout l’enjeu), rebondit sans objectif précis selon une suite d’association d’idées. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas là de ressusciter un nouvel avatar de l’anarchisme épistémologique cher à Paul Feyerabend, mais de s’entraîner à un autre mode de pensée et de réflexion, non linéaire certes, mais porteur de sa propre rigueur. Les études réunies par Marlowe montrent que le mode rationnel méthodique fonctionne pour les cas simples, ne demandant à choisir qu’entre un nombre restreint d’hypothèses. En revanche, lorsque l’enjeu est moins de résoudre un problème que de redéfinir la manière de l’approche, l’esprit humain est beaucoup plus démuni.

À partir d’un premier ensemble d’études, Marlowe a mis en évidence le rôle de ce que les chercheurs appellent le plus communément « intuition », et montre que celle-ci est en fait la résultante de rencontres inopinées, de discussions autour de la machine à café, ou encore de remarques émises par des tierces personnes, qui ont provoqué un rapprochement d’idées et l’aboutissement à des solutions nouvelles. Si une partie des résultats provient d’entretiens réalisés avec des chercheurs, une autre provient de ce que Marlowe appelle « l’observation sauvage », autrement dit une enquête réalisée à l’insu des chercheurs, nourrie de conversations d’après-colloque, voire, comme l’auteur l’avoue, d’anecdotes recueillies auprès de tierces personnes ayant été en collaboration étroite avec tel ou tel chercheur.

Dans un second volet, Marlowe étudie la mise en application de sa méthode auprès de groupes d’étudiants auxquels ont été soumis quelques « case studies » classiques de l’anthropologie et de la sociologie. Chaque groupe avait bénéficié d’une journée de formation : pour les uns, elle consistait en une journée de conférences universitaires classiques, pour d’autres groupes, des conférences portant sur des sujets radicalement éloignés des cas envisagés, pour d’autres enfin elles furent remplacées par des excursions touristiques et des séances de cinéma. Le résultat comparatif montre que les analyses les plus pertinentes et les plus novatrices provenaient d’étudiants des groupes 2 et 3, alors que ceux du groupe 1, tout en rendant des travaux honorables et conformes aux canons universitaires, ne proposaient, selon les mots du professeur Berenson, un collègue du professeur Marlowe, « rien qui donne envie de les recruter dans un labo de recherche ».

« Les chercheurs ont encore trop de mal à se prendre eux-mêmes comme objet d’étude, conclut Marlowe. Pourtant, beaucoup d’indices laissent à penser que leur productivité s’en trouverait dramatiquement augmentée » (p. 278). Si l’on envisage cette expérience, rigoureusement testée dans un ouvrage plus que sérieux, elle laisse entrevoir, comme une spécificité de la recherche en sciences sociales, des adaptations méthodologiques voire institutionnelles qui laissent entrevoir de nouvelles possibilités.1

Note

1 Note ajoutée le 5 avril 2006 : Cette recension était bien évidemment à replacer dans le contexte de sa date de parution. La tradition du poisson d’avril remonte au 16e siècle, à l'époque où fut décidé par Charles 9 en 1564 du changement de date de l'année civile, qui commença dès lors en janvier et non plus avril. L'habitude se prit d'offrir de fausses étrennes pour commémorer ce changement. Ces cadeaux se faisaient souvent sous forme alimentaire, et comme l’on était en période de fin de carême, de poisson plutôt que de viande. Une autre version est qu'il s'agirait d'une célébration farcesque de la Passion du christ. Enfin, pour les Hollandais, le 1er avril 1572 marque le début de la révolte des Gueux. Trois remarques peuvent être ajoutées : 1) La multiplication des sources d'informations rend les tentatives de poisson d'avril de plus en plus difficile, car le public (et les chercheurs) ont de moins en moins le temps de vérifier ce qu'ils lisent. 2) En matière de sciences sociales, il sera de toute façon difficile de faire mieux que l'affaire Sokal. 3) Les lecteurs les plus perspicaces auront enfin remarqué que cette tentative a été inspirée par le livre de Malcolm Gladwell, Blink! The Power of Thinking without thinking qui montre que le mythe d'Archimède du chercheur guidé par l’inspiration a de beaux jours devant lui.

Résumé

La meilleure façon de résoudre un problème scientifique est de ne pas y penser et de laisser l’inconscient travailler pour soi : c’est ce qu’expose le cognitiviste Philipp Marlowe dans son ouvrage Let there be Light! Intuition and Social Sciences Revisited. Cette idée est confirmée par de nombreuses études scientifiques montrant que ce que nous […]

Igor Moullier

Il est Ater à l'Ens de Lyon et vient de soutenir sa thèse sur le Ministère de l'Intérieur sous le Consulat et le Premier Empire. Il s'est particulièrement intéressé à l'aspect organisationnel et aux modes de décision. Il fait actuellement partie du groupe de recherche Archéologie des savoirs administratifs, dans le cadre de l'Aci Histoire des savoirs du Cnrs. Il est responsable du Livre du mois.

Emmanuelle Tricoire

Elle a été professeure d'Histoire, de Géographie et d'Éducation civique dans l’enseignement secondaire à Metz, à Marseille où elle a participé à la revue pédagogique La Durance, et à Paris. Elle est l’auteure de l’article « Homère » du Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (dir. Lévy et Michel Lussault, Belin, 2003) et co-auteure avec Jacques Lévy et Patrick Poncet de La carte, un enjeu contemporain, La Documentation Photographique, 2004, dont elle a réalisé le complément pédagogique. Elle s’intéresse à l’idée d’Europe dans l’Est-européen et travaille à l’interdisciplinarité dans l’enseignement et la recherche à la Faculté Enac de l’Epfl (École Polytechnique Fédérale de Lausanne). Depuis septembre 2003 elle est rédactrice en chef d’EspacesTemps.net.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Emmanuelle Tricoire et Igor Moullier, « Une méthode révolutionnaire pour les sciences sociales ? », EspacesTemps.net, Livres, 2006/04/01. URL : https://www.espacestemps.net/articles/une-methode-revolutionnaire-pour-les-sciences-sociales/