La subjectivation politique par le récit.

Alain Brossat, Ce qui fait époque, Philosophie et mise en récit du présent, 2007.

Christian Ruby

Image1« Philosophie et mise en récit du présent ». Il convient de réfléchir d’emblée sur cette entrée en matière qui est déclinée dans la suite en quelques moments dont les plus significatifs s’intitulent : Désastre et écriture, des stratégies narratives, la fausse monnaie du récit. Où nous voyons émerger cette idée selon laquelle tout ce que l’humain accomplit se termine en récit, et que les récits sont constitutifs de notre expérience du monde (accord et/ou désaccord). En cela, déjà, l’ouvrage peut intéresser les philosophes, certes, mais aussi les sociologues, les historiens et les analystes des narrations.

Le livre d’Alain Brossat (professeur des Universités et enseignant à Paris viii Saint-Denis) est constitué de dix-neuf articles rédigés entre 2001 et 2005. Ces derniers traitent tous sinon exclusivement des conditions du récit des violences extrêmes passées et contemporaines. Plus largement explique l’auteur « l’accent y est porté sur les règles implicites qui président à la constitution de l’ordre des discours dans ce registre et sur la formation de dispositifs de subjectivité spécifiques dans les différentes configurations évoquées ». Chacun reconnaîtra que les bornes chronologiques des différentes rédactions recoupent d’un côté la destruction des Tours jumelles et de l’autre les émeutes des banlieues.

Comment faire valoir son existence dans des mondes qui vous rejettent en-dehors des circuits d’intégration culturels, et hors des formes de sociabilité distinguées ? La question n’est pas seulement abstraite ou le simple fruit d’une émotion. Elle relève aussi des mots et des récits par lesquels nous apprenons à obliger les « autres » à tenir compte de ce soi-disant monde commun qui mobilise tant de penseurs arendtiens. Mais devons-nous vraiment faire monde commun ou devons-nous plutôt décider d’obtenir la reconnaissance des autres ?

Sans doute la question est-elle indécidable, si l’on ne fait attention au fait que certains n’ont rien d’autre que le langage pour protester contre la servitude. Ce que relève alors l’auteur avec pertinence, c’est qu’ils utilisent ce langage pour faire perdre son autorité au maître, en produisant de l’égalité dans une situation par nature inégalitaire. C’est ainsi que ce récit de la guerre (Première Guerre mondiale) par le sous-lieutenant Jean-Louis Cros, originaire de l’Ariège, et blessé sur le front pas un éclat d’obus, donne à lire un contre-récit des batailles, détisse les mots mêmes du commandement, et se porte témoin d’un désastre que ce commandement prétend ignorer. Le dispositif d’écriture, l’usage des mots qui fâchent et les inflexions du discours analysés par Brossat font surgir un narrateur inédit, capable de ruser avec les normes de l’écriture et du discours officiel, témoignant d’une pulvérisation de l’expérience dominante et de l’émergence d’une subjectivité politique.

En fouillant ainsi de nombreux autres récits (sur la Chine, sur le Japon, sur le 11 septembre, sur le négationnisme, sur le cinéma ou l’opéra), l’auteur nous propose sa théorie du récit de résistance et d’émancipation, construite à partir des travaux d’Alain Badiou et de Jacques Rancière. On pourrait même déduire de cet ouvrage une sorte de théorie des trois formes du récit : la forme héroïque, la forme du bégaiement critique et la forme du récit des vaincus. Et si l’on voit bien ce que peut apporter une telle théorie à la recherche en sciences sociales, on doit aussi comprendre que Brossat cherche plutôt à aboutir à une théorie du récit contemporain, si possible sans l’enfermer dans une perspective post-moderne (une théorie des petits récits).

Alain Brossat, Ce qui fait époque, Philosophie et mise en récit du présent, Paris, L’Harmattan, 2007.

Résumé

« Philosophie et mise en récit du présent ». Il convient de réfléchir d’emblée sur cette entrée en matière qui est déclinée dans la suite en quelques moments dont les plus significatifs s’intitulent : Désastre et écriture, des stratégies narratives, la fausse monnaie du récit. Où nous voyons émerger cette idée selon laquelle tout ce […]

Christian Ruby

Philosophe, enseignant (Paris). Ses derniers ouvrages publiés sont : Devenir Contemporain ? La couleur du temps au prisme de l’art, Paris, Éditions Le Félin, 2007 et L’Âge du public et du spectateur, essai sur les dispositions esthétiques du public moderne, Paris, La Lettre volée, 2007.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Christian Ruby, « La subjectivation politique par le récit. », EspacesTemps.net, Livres, 2007/12/28. URL : https://www.espacestemps.net/articles/la-subjectivation-politique-par-le-recit/