Après le lancement des politiques de réformes et d’ouverture, initiées à la suite de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, la Chine a connu dès les années 1980 un processus d’urbanisation inédit. La croissance des villes, dans les premières décennies, a reposé sur une forte industrialisation (Sanjuan 2000), soutenue par l’arrivée massive d’une population de travailleurs migrants quittant la campagne pour rejoindre les centres urbains. À partir du milieu des années 1990, le processus d’urbanisation a ensuite profité du développement des secteurs du tourisme et des loisirs et de l’immobilier, reposant alors sur d’autres formes de mobilité. Le développement du tourisme comme celui du marché du logement privé a concouru à transformer le paysage des villes chinoises par la production de nouveaux lieux et équipements, tels que des centres commerciaux, des parcs d’attractions et de loisirs, autant dans les centres urbains que sur leurs périphéries.
Parmi ces nouveaux lieux, il en est certains qui interrogent tant ils semblent issus d’une combinaison peu habituelle de la convergence entre les domaines du tourisme et du logement. Dans les années 2000 et 2010, la phase d’urbanisation des villes chinoises a été marquée par une tendance à la reproduction à grande échelle de modèles architecturaux et urbains étrangers pour édifier les zones d’habitations. Le secteur du tourisme a fortement influencé la production d’espaces thématiques (Bajac et Ottinger 2010 ; Gravari-Barbas 2006 ; Graburn, Gravari-Barbas et Staszak 2019 ; Gravari Barbas, Graburn et Stazack 2020). L’influence des espaces du tourisme et des loisirs sur les manières de fabriquer la ville n’est pas un phénomène nouveau (Dewailly et Lefort 2001). Toutefois, la pénétration du système touristique dans le monde quotidien de la résidentialité fait encore l’objet de regards critiques y voyant les dérives postmodernes du néo-libéralisme (Sorkin 1992, Zukin 1995, Davis et Monk 2008). Le quartier de Thames Town, construit dans la ville nouvelle de Songjiang en périphérie de Shanghai est de ces lieux. Issu du programme d’urbanisme municipal plus vaste « One City, Nine Towns », prévoyant la construction de dix villes nouvelles pour développer la banlieue et y transférer une partie des activités et de la population de la ville-centre, le projet de ville nouvelle de Songjiang s’est rapidement vu doter d’un quartier résidentiel à l’architecture et à l’atmosphère anglaises en vue de la caractériser et de lui donner une identité spécifique reconnaissable par rapport aux autres espaces périphériques (Wang et Mo 2019). La morphologie anglaise a capté l’attention de nombreux observateurs, journalistes, architectes, urbanistes, Chinois comme étrangers, qui y ont vu le signe d’une occidentalisation de la société chinoise, reprenant la métaphore de la disneylandisation (Zheng 2009). Dans ce cadre conceptuel, quelque peu occidentalo-centré, le quartier n’est analysé qu’au prisme de son architecture jugée inauthentique [1] qui serait le signe d’un désir illusoire, un « conte de fées » (Hassenpflug 2008), pour les visiteurs ne venant que consommer une image. Les habitants sont alors généralement oubliés de ces analyses qui se limitent à la forme architecturale et à des représentations limitées des intérêts des visiteurs. En n’interrogeant que l’aspect et l’ambiance spatiale, les analyses ne se concentrent que sur un unique type de visiteurs, ceux qui ne seraient venus spécifiquement que pour le caractère britannique du quartier, pour consommer une image de l’étranger. Pour autant, les types de visiteurs et d’usagers sont très variés à Thames Town. Si certains viennent effectivement profiter du décor à l’anglaise, d’autres ont des pratiques différentes de l’espace, similaires à celles des résidents, tendant à un usage plus ordinaire des lieux par des activités de loisirs.
Au-delà d’une simple critique de l’aspect inauthentique, cette convergence entre le domaine du tourisme et des activités de loisirs et celui de la vie quotidienne questionne sur les modes d’habiter des populations qui semblent se retrouver à la frontière de deux espaces-temps différents : celui de l’activité touristique ludique et hors-quotidien (Knafou et Stock 2013) et celui plus ordinaire du quotidien. Ces deux dimensions sont très présentes dans les discours des habitants qui revendiquent leur volonté de « profiter de la vie » pour justifier leur installation en périphérie, alors qu’ils habitaient auparavant dans la ville-centre de Shanghai. La construction d’un tel quartier, qui représente une forme particulière de croisement entre les espaces de loisirs et les autres espaces de la ville, est révélatrice de l’intégration des valeurs associées à la détente et au temps libre dans une société chinoise où le travail dominait la vie sociale des individus, avant comme après le lancement des réformes. Ces mutations des valeurs et des normes orientées par les pratiques réalisées sur le temps libre influencent les manières d’habiter des résidents ainsi que le statut de l’habitation comme outil de distinction et de représentation sociale. Le quartier de Thames Town apparaît ainsi comme le lieu d’expression et de réalisation des aspirations aux loisirs quotidiens et aux pratiques de détente au sein des espaces de vie d’une partie aisée de la population chinoise urbaine contemporaine.
Cette contribution, fondée sur des enquêtes ethnographiques réalisées entre 2011 et 2016 auprès des usagers de Thames Town, entend étudier la trajectoire de Thames Town, un espace trop rapidement perçu comme un avatar de l’influence de l’urbanisme des parcs d’attractions sur l’aménagement de la ville, et dont certains éléments qui ont concouru à sa fabrication renvoyaient très certainement à ces logiques du pastiche et de la consommation de l’image. Pendant près de 20 mois passés sur le terrain, j’ai eu l’opportunité de partager le quotidien de cinq familles pour une semaine, dix jours ou un mois, et de rencontrer et d’interroger une trentaine d’autres foyers, ainsi que des personnes travaillant dans le quartier (dans des boutiques, des entreprises de service ou des agences immobilières) ou visitant Thames Town. J’ai également consulté les archives locales et les documents officiels (almanachs et annuaires statistiques) de l’administration et les publications à caractère commercial. L’étude des pratiques et des discours des habitants et des visiteurs permet de dépasser cette analyse qui ne se fonde que sur l’application de schémas de pensée occidentale pour appréhender cet espace tel qu’il est vécu et habité. Dans un premier temps, je présenterai certains éléments qui ont participé à forger l’image d’un parc à thème afin de montrer la qualité complexe et hybride du quartier. Le caractère anglais de Thames Town est indéniable. Mais, même s’il est difficile de retracer la chaîne de décisions qui a mené au choix d’une architecture copiée comme les différentes formes d’influence étrangère, il est aisé de voir comment le promoteur a orienté la direction du projet pour produire un espace de loisir. Ensuite, j’étudierai la réception par les populations d’usagers de la dimension thématique anglaise. L’analyse des pratiques et des discours montre que le quartier n’est pas attractif pour son caractère britannique. Il est plutôt ancré dans une logique de loisirs périurbains. Ces éléments permettent de comprendre, dans une dernière partie, la manière dont s’expriment, chez les habitants – compris ici comme les acteurs sociaux, principalement les propriétaires et locataires de logements, mais pas uniquement, qui s’approprient un espace et y laissent leur marque au moyen de pratiques ordinaires (Certeau, Giard et Mayol 1994, Stock 2004, Segaud 2010) – , leurs aspirations à plus de temps de loisirs, et comment ces aspirations sont matérialisées dans l’aménagement de leur habitation.
Figure 1. Le clocher de l’église, symbole du quartier de Thames Town. Source Martin Minost, Thames Town, Songjiang, 2011.
Un quartier résidentiel à thème : les dispositifs de la fabrication thématique d’un espace urbain.
Dans le projet initial de ville nouvelle, vainqueur en mars 2001 de la compétition internationale organisée par le gouvernement d’arrondissement, le site où a été construit Thames Town était censé accueillir un grand parc avec plusieurs équipements sportifs (Wang et Liu 2003). Le projet d’un espace résidentiel, à l’architecture et l’atmosphère anglaise n’apparaît qu’à la fin de l’année 2001, et n’est validée par le Bureau municipal de planification urbaine [2] qu’en février 2002 (Sous-arrondissement de Fangsong 2012). Commence alors la construction d’un espace hybride, principalement dévolu à la résidence de familles issues des catégories sociales supérieures de la population, mais érigé selon les principes de l’urbanisme des parcs à thème (Fujita et Anderson 2014). Le recours à une thématique spatiale n’est pas nouveau en Chine, puisque les centres urbains se sont dotés depuis plusieurs années de lieux dédiés aux loisirs et à la consommation, comme les centres commerciaux et les zones dédiées au shopping (Gaubatz 1995) ou encore les boutiques de souvenirs proches aux abords des sites touristiques [3] qui arborent des motifs architecturaux reconnaissables. Toutefois, cela surprend en raison de son application à un espace d’habitation. Les moyens mis en œuvre pour produire la trame narrative à l’anglaise apparaissent en effet comme particulièrement minutieux et reproduisent à la lettre les codes et symboles des parcs d’attractions. Cette particularité constructive fait de Thames Town un lieu ambigu administrativement défini comme une zone résidentielle – un shequ (社区) selon la taxonomie de l’organisation spatiale chinoise – mais officiellement indiqué comme un « site touristique » (旅游区 lüyou qu) sur les panneaux routiers. Le panneau au fond de couleur marron, différent des panneaux directionnels au fond bleu, contribue à caractériser le quartier par sa fonction touristique et non résidentielle.
La morphologie urbaine de Thames Town, par rapport aux autres espaces de la ville nouvelle, contribue à donner une impression d’une extra-territorialité, d’un espace hors de l’ordinaire. Malgré sa fonction résidentielle principale, le quartier a avant tout été aménagé – après les travaux de viabilisation du terrain et la construction des édifices et des infrastructures – comme un lieu de tourisme et de loisirs à thème par la Shanghai Songjiang New City Development and Construction Company (SNCD) [4]. De l’extérieur, Thames Town apparaît bien comme séparé du reste de la ville. Les larges voies de voitures, caractéristiques des franges urbaines des villes chinoises, longent une enceinte opaque composée d’arbres hauts et de murs, si bien qu’il est impossible de voir à l’intérieur du quartier. Sur certains plans, un canal vient creuser un peu plus la distance avec la rue, donnant l’aspect d’une gated community retranchée. Ces dispositifs tendent à créer une limite entre Thames Town et l’espace environnant [5]. Le quartier, de la même manière que les parcs Disney, a une carte où, à l’inverse, les rues et les carrefours à l’extérieur de Thames Town disparaissent pour ne représenter que le contour de la zone devenue une île (Fig. 2), un espace émancipé de la ville ordinaire. Les canaux ne semblent apparaître, telles des résurgences, qu’à l’intérieur de cette enceinte. La carte indique les hauts lieux attractifs du quartier (l’église, les musées, etc.), ainsi que les boutiques, les commerces, les restaurants, les hôtels et d’autres services par des petites icônes symboliques. Plus encore, la découverte du quartier peut se réaliser en suivant le même cheminement analytique des limites et des espaces proposé par Louis Marin (1973) à propos du parc Disneyland. L’entrée dans le quartier se fait par des points de franchissement précis, aménagés, fleuris, avec un agent en uniforme de garde de la reine posté à l’entrée. Son rôle est décoratif, l’accès n’étant pas limité ici, sauf lors de journées à très forte fréquentation quand il faut limiter l’accès des voitures déjà trop nombreuses. Après avoir franchi cette « limite externe » (Marin 1973) qui correspond au pourtour de Thames Town, on rejoint la rocade intérieure du quartier, dont l’un des tronçons est nommé « High street ». Il est possible de prendre un petit train sur cette ceinture pour accéder plus rapidement aux commerces plus au centre. Il faut néanmoins abandonner tout véhicule pour accéder à la partie piétonne du quartier, « limite interne » – le visiteur laissant son véhicule quitte un peu plus le monde ordinaire pour pénétrer dans le monde thématique extraordinaire et déterritorialisé du lieu (Marin 1973) – où se trouvent la plupart des commerces et l’architecture la plus stéréotypée.
Figure 2. Des cartes du quartier comme un parc à thème. Source : Office du tourisme de Thames Town.
L’atmosphère anglaise du quartier est produite non seulement par la reproduction de styles architecturaux anglais – parfois des imitations de bâtiments existants au Royaume-Uni comme dans le cas de l’église – mais également l’emploi d’un mobilier urbain (comme les bancs publics, les poubelles et les dispositifs de signalisation). À cela s’ajoute une stratégie narrative s’appuyant sur l’expérience du voyage pour promouvoir l’authenticité de la dimension anglaise du quartier (Minost 2022). L’agence Atkins, en charge du projet de la ville nouvelle de Songjiang – et de Thames Town –, a voulu donner l’impression d’un quartier qui se serait développé sur le temps long, à travers les âges (Atkins 2011). Des styles plus anciens ont été reproduits [6] au centre du quartier, avec des immeubles de styles d’époque Tudor (1485-1603), caractérisée par des édifices à colombages, et georgienne (1714-1820), marquée par une symétrie des éléments architecturaux, des colonnades et des murs blancs. En s’éloignant du cœur de Thames Town, on peut ensuite admirer des bâtiments de l’époque victorienne (1837-1901) reconnaissable à l’usage de la brique rouge ou la présence de baies vitrées et de jardinets pour les rangées de maisons mitoyennes. Une église néo-gothique (Fig. 1) – dont l’original se trouve près de Bristol – et des éléments d’un château médiéval ont été également reproduits. Au contraire, sur la périphérie du quartier se trouvent les zones de pavillons, des équipements volumineux tels qu’un centre sportif, un centre commercial ou un établissement d’enseignement secondaire, et des immeubles de bureaux et d’administration installés dans une architecture d’époque édouardienne (1901-1910) plus monumentale. Cette reproduction de styles s’apparente à la technique du collage architectural éprouvée dans les parcs d’attractions – mais pas uniquement (Ottinger 2010) – qui consiste à copier des modèles architecturaux décontextualisés de l’environnement local.
À cette architecture stéréotypique s’ajoute une scénographie urbaine qui vient compléter la scène : la signalétique urbaine comme le mobilier urbain renvoient à la société et la culture anglaise, et concourent à distinguer l’espace du quartier des autres lieux de la ville nouvelle. Les noms des rues et les toponymes des places publiques et des zones résidentielles sont d’abord lisibles en langue anglaise puis sous-titrés en caractères chinois alors qu’ailleurs à Songjiang, ce sont les caractères chinois qui apparaissent en premier. Le quartier est parsemé de cabines téléphoniques rouges (Fig. 3) comme celles bien connues de Londres, ainsi que de statues représentant des personnalités historiques ou fictives de la société britannique. Le passant peut ainsi découvrir des représentations de James Bond, Winston Churchill, Harry Potter, Lady Diana, William Shakespeare, Florence Nightingale, Lord Byron, Charles Darwin ou encore Isaac Newton, Edmund Burke et Percy Shelley. La présence de ces statues, de tailles quasi humaines et disposées sur la rue et non sur un piédestal, rappelle la manière dont certains espaces touristiques et de loisirs sont aménagés en Chine. L’espace de Thames Town est construit sur des codes urbanistiques et scénographiques similaires. En effet, dans certains endroits touristiques et lieux publics, des statues de cuivre sont parfois disposées afin d’entretenir la mémoire et l’histoire du lieu. Des œuvres publiques similaires étaient disposées dans le parc de la pagode carrée 方塔园 (Fangta yuan), au cœur de la vieille ville de Songjiang, située au sud de la ville nouvelle éponyme [7]. Dans la même idée, les statues de personnalités britanniques servent à identifier le caractère anglais de l’espace de Thames Town, et à l’associer à un mode de vie quotidien ancré dans le lieu. Par exemple, près de l’entrée sud de Thames Town, un groupe de statues représente des individus attendant à un arrêt de bus « Thames Town ». Ces statues-là, aux traits asiatiques, ne sont pas spécifiquement identifiées. Elles représentent un homme et une femme assis sur un banc et deux autres individus regardant leur téléphone portable et adossés au poteau de l’arrêt de bus. L’usage de statues répond à une logique de production d’espaces récréatifs et spectaculaires, et donc attractifs (Taunay 2008, 2009), et contribue à catégoriser Thames Town comme un espace de loisirs.
Figure 3. Différents types de visiteurs au milieu de l’architecture stéréotypés et du mobilier urbain à l’anglaise. Source : Martin Minost, Thames Town, Songjiang, 2015.
C’est cette dimension d’espace de consommation et de loisirs qui a marqué les observateurs et commentateurs, Chinois comme occidentaux, architectes, urbanistes ou journalistes spécialisés dans les questions urbaines, qui ont analysé Thames Town comme un « British Disneyland » (Watts 2004, Zheng 2009, Nieuwenhuis 2010), éludant le point de vue des habitants pour n’étudier que les pratiques de visiteurs temporaires à la recherche d’un décor (Glancey 2006, Campanella 2008).
Du parc à thème au site de loisirs périphériques : marginalisation de la thématique anglaise et valorisation du « jardin » de Shanghai.
Si la dimension anglaise de l’espace semble avoir été au cœur des stratégies de promotion urbaine, au moins durant les années qui ont suivi l’ouverture du quartier, la réception par les populations d’usagers, tant les visiteurs externes – généralement des résidents de la ville-centre de Shanghai venant le week-end – que les habitants, de cette caractéristique à l’anglaise apparaît comme beaucoup plus modérée. Les représentations, comme les usages, révèlent que Thames Town est associé à un « bon environnement [8] » (c’est-à-dire moins pollué, avec moins de monde et plus d’espaces verts) plutôt qu’à une identification anglaise, faisant de cet espace le lieu de déploiement de pratiques de loisirs périurbains. Les stratégies promotionnelles du quartier prennent d’ailleurs en compte ces orientations d’usages et les aspirations des visiteurs, changeant la thématique mise en avant dans les brochures. Entre 2011 et 2013, le code couleur et les activités potentielles mises en avant évoluent radicalement. Sur la première carte, dans les tons rouges pour rappeler la brique omniprésente dans l’architecture reproduite, sont montrés les hauts-lieux de la narration spatiale anglaise : l’église, les musées, le petit train, tandis que la phrase d’accroche appelle à venir faire l’expérience du mode de vie à l’anglaise : « Wonderful Thames, Wonderful Life [9] ». Deux années plus tard, le prospectus est dans les tons verts, et les photographies qui parsèment le document montrent des scènes de pique-nique et de balades dans les espaces verts du quartier, en écho avec le nouveau slogan : « Living, relaxing, creating [10] » (Fig. 4). Ainsi, malgré le caractère urbain de Thames Town, localisé au cœur de la ville nouvelle de Songjiang, le site jouit d’une image particulière, renvoyant à une dimension de nature, qui est attachée à l’arrondissement de Songjiang dans son ensemble.
Figure 4. Transformation de la promotion urbaine à travers les dépliants des cartes. Source : Office du tourisme de Thames Town.
L’arrondissement de Songjiang est depuis la fin des années 1990 symboliquement et matériellement construit par les pouvoirs publics et les promoteurs publics comme un espace aux nombreuses ressources naturelles. Par exemple, des publications et des sites officiels d’information, ainsi que les réseaux de tourisme, décrivent l’arrondissement comme un « jardin ». La SNCD a publié plusieurs livrets promotionnels en ce sens, dont un intitulé « Songjiang xincheng – Shanghai de dushi huayuan [11] [Songjiang New City – Garden of Shanghai]. » La municipalité de Shanghai, via une maison d’édition gouvernementale, a également émis un livre dans lequel Songjiang est présenté historiquement comme le jardin, « xanadu [12] », de Shanghai (Shen 2005). Plus encore, depuis la fin des années 1990, de nombreux projets d’urbanisme participant à la fabrication d’une image de jardin ont vu le jour. Un certain nombre ont été développés juste au Nord de la ville nouvelle, dans le bourg de Sheshan. Ces espaces de loisirs comprennent par exemple le Shanghai Chenshan Botanical Garden [13], le Sheshan National Forest Park [14], le Shanghai Sculpture Park [15], et deux terrains de golf. Ces parcs et jardins publics sont autant d’espaces verts donnant une caution « naturelle » à l’environnement de l’arrondissement. Ces opérations s’inscrivent dans une démarche de plus grande ampleur. La municipalité de Shanghai a cherché à se construire une image de ville verte. Julie Sze (2015) a parlé « d’eco-development » ou « d’environmental development » pour qualifier cet urbanisme fondé sur une logique ou un discours environnementaliste. Elle range les programmes de développement comme « One City, Nine Towns » ou les projets d’eco-city à Dongtan, sur l’ile de Chomgming, et ailleurs dans la municipalité comme des « solutions aux problèmes environnementaux globaux » (Sze 2015). Elle range Thames Town parmi ces ensembles de réalisations fondés sur le principe de « civilisation écologique » (shengtai wenming [16]), officiellement lancé par le président Hu Jintao en 2007 (Gaffric et Heurtebise 2017). L’arrondissement aurait ainsi remporté plusieurs prix récompensant son modèle de « cité-jardin », notamment le « prix international de la cité-jardin », le « prix national de la ville modèle pour la végétalisation » ou encore le « prix national de la ville/arrondissement à l’aménagement paysager d’exception » (Wang et Liu 2003). Toutefois, ces projets des années 2000, rarement aboutis, tiennent alors généralement plus d’une campagne de promotion, d’où l’expression de « fantasy islands » (Sze 2015). Ils apparaissent comme une vitrine de la Chine dans le contexte de l’Exposition universelle de Shanghai en 2010, alors que la Chine tente de se placer comme un acteur leader des questions de lutte contre le changement climatique sur la scène internationale (Gaulard 2018).
Qu’elle soit réelle ou imaginée/construite, cette proximité avec la nature associée à l’arrondissement de Songjiang et à Thames Town détermine un certain nombre d’usages des visiteurs externes et des habitants du quartier. Les habitants valorisent la proximité des espaces agricoles périurbains pour aller se fournir en fruits et légumes directement chez le producteur. L’un de mes interlocuteurs allait régulièrement avec des amis dans une ferme pour acheter un cochon et s’en partager la viande une fois abattu. Les habitants qui possèdent un jardin dédient fréquemment une partie de celui-ci pour un potager (Fig. 5). Une résidente m’indiquait à chaque repas quels aliments provenaient de son jardin. De même, Thames Town est inséré dans des circuits de tourisme vert. Durant l’été 2011, j’avais pu accompagner un groupe d’entrepreneurs shanghaïens qui, le temps d’un week-end, faisaient une excursion touristique à Songjiang. Le tour que j’avais suivi comprenait un déjeuner dans un restaurant au milieu des champs, la visite d’un verger, une balade à Thames Town et une petite randonnée dans l’un des parcs de Sheshan, pour gravir l’un des rares monticules de la municipalité. La visite du verger avait eu un énorme succès, car les visiteurs avaient eu le droit de se rendre au milieu des rangées d’arbres avec des paniers pour choisir eux-mêmes les pêches qu’ils allaient acheter, cueillies directement sur la branche. Cette excursion aux airs de « tourisme rural », qui se terminait par une activité traditionnelle de « gravir la montagne » (pashan), et où Thames Town est classé parmi les destinations principales de ce voyage en zone rurale, illustre bien le statut de « jardin de Shanghai » de Songjiang et de Thames Town, et le type de visiteurs temporaires qui viennent y séjourner : des weekenders de la ville-centre venant se mettre au vert. L’almanach de l’arrondissement de 2017 proposait ainsi des parcours de visite d’une ou deux journées (Arrondissement de Songjiang 2018).
Figure 5. Les plans de potager à l’arrière d’une maison individuelle. Source : Martin Minost, zone de Leeds Garden à Thames Town Songjiang, 2013.
L’évolution des commerces et équipements du quartier fait écho à cette orientation qui semble laisser de côté la dimension anglaise comme attraction principale. Si l’architecture reproduite attire toujours, notamment les couples de jeunes mariés venant immortaliser leur union dans un décor à l’anglaise, les magasins dont le fonds de commerce était l’image anglaise et les références à l’Angleterre dans les modes de promotion tendent à se raréfier quand bien même les équipements d’accueil (hôtels) et les restaurants ou échoppes se sont multipliés. Les agences de photographie sont proportionnellement moins nombreuses entre 2011 et 2016. Le Thames Café et le Thames Bar ont disparu au profit d’autres enseignes plus banalisées comme des magasins de vêtements, des librairies (dont l’une est la seule mention de Thames Town dans les parcours touristiques proposés dans l’almanach de 2020 [Arrondissement de Songjiang, 2021]), des boutiques de jouets, de mobilier ou des salons de thé. Les visiteurs peuvent se promener dans les ruelles, faire du canoë sur les canaux, suivre les danses collectives organisées par des dama (un terme affectueux qui peut être traduit par tantine) après le dîner sur l’une des places du quartier – une pratique extrêmement répandue dans toutes les villes chinoises (Seetoo et Zou 2016) – ou pique-niquer sur l’herbe devant l’église ou sur les petites îles pour admirer la vue vers le reste de la ville et parfois certains événements organisés, comme les courses lors du Festival des bateaux-dragons. Le quartier, au regard des pratiques ordinaires qui s’y déroulent, semble échapper à l’image de « British Disneyland » qui lui avait été assigné. Restant un espace hybride où se mêlent résidentialité et accueil de visiteurs externes au cœur de la ville nouvelle, ce sont des pratiques de loisirs ordinaires qui s’y déploient, plutôt que l’expérience d’un hors temps du quotidien caractéristique des lieux du tourisme (Knafou et Stock 2013).
Les appropriations habitantes et le triomphe des loisirs domestiques.
En sus de la recherche du « bon environnement », la majorité des interlocuteurs expriment, en expliquant les raisons de leur installation à Thames Town, leur aspiration à pouvoir se détendre, à pouvoir « profiter de la vie ». L’expression est récurrente chez de nombreux résidents. Un habitant me disait par exemple qu’il pouvait prendre le temps de s’arrêter (de travailler) et de lire un livre. Un autre me racontait qu’il pouvait faire du vélo, ou encore un couple mentionnait ses balades dans le quartier. Une résidente mettait en avant le fait qu’elle avait plus de temps pour jardiner. L’installation à Thames Town apparaît chez certains comme un moyen d’échapper à la contrainte du travail, de s’en éloigner et de s’en libérer. Ainsi, un habitant me racontait qu’emménager en banlieue, loin du centre-ville de Shanghai, n’était pas très bon pour les affaires. Il disait gagner un peu moins bien sa vie. Il ne regrettait cependant pas son choix, préférant gagner moins d’argent et avoir plus de temps pour des activités de loisirs. Un autre habitant avait ouvert à Thames Town une petite bijouterie de luxe. Il m’expliquait qu’il s’agissait simplement d’une activité pour s’occuper, n’ouvrant la boutique que trois jours par semaine. Il avait longtemps travaillé dans l’immobilier à Guangzhou et avait atteint l’âge de la retraite avec assez d’argent pour vivre comme il lui plaisait. L’emménagement à Thames Town apparaît ainsi non pas uniquement déterminé par une aspiration à un meilleur environnement de l’espace de vie, mais également par les conditions du mode de vie recherché. Cette dimension montre le type de représentation qui est attaché à l’espace de Songjiang, et en miroir à celui de la ville-centre que les résidents ont quittée. Le bon environnement n’est pas uniquement un espace aux conditions environnementales jugées meilleures, car perçues comme plus proches de la nature. Les habitants associent ainsi à chaque espace des modes de vie et des contraintes sociales particulières. Au rythme effréné du quotidien de la ville centre de Shanghai, dominé par des obligations de carrière et de sociabilités déterminées par le travail, les voisins et la famille, s’oppose le rythme plus lent, paisible et distancié du monde social de la vie en périphérie, à Songjiang.
La situation éloignée de l’arrondissement de Songjiang, par rapport au centre-ville de Shanghai, entraîne, dans les représentations des habitants, une distanciation vis-à-vis du mode de vie qui est associé à la ville. Plus précisément, le déplacement vers la périphérie est justifié comme l’opportunité de s’extraire du mode de vie attaché au centre-ville et de faire l’expérience d’un nouveau style de vie de l’espace périphérique. D’après les résidents, la vie à Shanghai est dominée par les obligations de la vie active, au détriment des autres domaines de la vie quotidienne, et au risque d’user sa santé. La migration en dehors de ce cadre social contraignant où la valeur travail domine est le signe d’une mutation des valeurs. Les habitants revendiquent une vie plus tranquille dans laquelle l’équilibre entre temps de loisirs et temps de travail a été restauré, mettant en avant leur capacité à avoir des espaces-temps dédiés aux pratiques de détente. Les résidents valorisent ces activités de loisirs au détriment d’un style de vie dominé par la valeur travail promue par la société et le régime communiste. En effet, l’idéologie maoïste était très critique vis-à-vis des activités de loisirs, définies comme activités bourgeoises et contre-révolutionnaires. Le régime communiste plaçait le travail de la population au cœur de la production du citoyen nouveau s’insérant dans la nation socialiste en construction, et, par opposition, limitait et contrôlait très strictement les activités réalisées durant le temps libre. Dans cette perspective, les activités de loisirs, en tant que moments et espaces où l’individualité peut s’exprimer, étaient extrêmement encadrées et limitées (Rolandsen 2011). L’idéologie dominante imposait aux individus une vie ascétique d’engagement total envers le collectif. Le temps de loisirs était interprété comme un moment de récupération physique et mentale en dehors des heures de travail (Wang 1995). Les loisirs étaient alors subordonnés au travail et il était fréquent que les individus dussent volontairement sacrifier leur temps libre pour endosser des heures supplémentaires. Le gouvernement a également imposé une forme collective de loisirs. Les activités, organisées par l’unité de travail ou par les représentants des ligues et du parti, étaient réalisées en groupes. Dans ce cadre, l’absence de participation aux activités collectives (les séances de cinéma et de pièces de théâtre, les événements sportifs, les groupes de réflexions et de lecture) pouvait être passible de critiques, surtout durant la Révolution culturelle (Wang 1995). Enfin, le contenu des activités était également conditionné par les autorités. L’État avait investi et politisé les temps de loisirs pour en faire des espaces de lutte entre les cultures prolétariennes et bourgeoises. Seuls les activités et les contenus (des livres, des films et des pièces) en accord avec l’idéologie maoïste, basée sur les valeurs de l’abnégation en faveur du collectif, du don de soi, de la loyauté et de la coopération, étaient tolérés tandis que les pratiques solitaires ou individuelles étaient rattachées à l’idéologie contre-révolutionnaire et honnies (Wang 1995).
Après les réformes et le développement des entreprises privées, le travail était perçu comme un moyen de promotion sociale, permettant d’assurer un statut social et d’afficher sa réussite, dans un contexte de privatisation généralisée et de disparition du modèle de l’emploi à vie. Plus encore, ce statut social, fondé sur la possession d’un capital économique, fut légitimé par le discours de Deng Xiaoping lors de son voyage d’inspection dans le sud du pays en 1992, par sa phrase : « Enrichissez-vous [17] ! ». Dès lors, Deng Xiaoping associa l’élite du pays – les groupes participant au développement et au rayonnement – au capital économique dans une société où le secteur privé et tertiaire prenait une importance grandissante. Ces faits ont engendré la formation d’une « culture des heures supplémentaires » (jiaban wenhua [18]) parmi les classes des employés et des cols blancs (Arnostova 2017, Peng 2019).
Les habitants de Thames Town semblent prôner et mettre en pratique un autre système de valeurs en se libérant de ce carcan social dominé par une idéologie du travail. Un habitant de Thames Town racontait qu’il aimait sa vie présente, car il profitait plus et travaillait moins. Mais auparavant, c’était différent. Aller à l’université puis s’engager dans son travail lui ont permis de s’élever socialement. Il a dû beaucoup travailler pour obtenir sa situation actuelle. Il justifie cette trajectoire dans sa vie, à l’époque, en expliquant qu’il ne voulait pas être un « diaosi » (吊丝), un « loser » ou « underpriviledged loser » [19]. Dans ce contexte, le travail apparaît comme l’un des marqueurs d’une stabilité et d’une réussite économique et sociale, et domine le mode de vie des urbains. Un couple d’universitaires disait qu’avant de s’installer à Thames Town, ils ne se concentraient que sur leur carrière respective. Un autre habitant décrivait ses journées comme n’étant remplies que par les temps dans les transports et les heures passées au travail. L’emménagement à Thames Town est ainsi vécu comme l’opportunité d’un rééquilibrage entre le temps de travail et le temps de loisirs.
Les différentes pratiques de loisirs représentent un renversement des valeurs au sein de la société chinoise, un renversement opéré au cours de la vie des habitants. Alors qu’ils semblaient plutôt valoriser leur carrière et leur travail lorsqu’ils résidaient au centre-ville, une fois à Thames Town, ils caractérisent leur mode de vie par ces activités de loisirs. Les habitants ont ainsi vécu un « passage d’une domination de la valeur travail (…) à une société submergée par les valeurs du temps libre et du temps à soi » (Viard 2006). Cette valorisation des loisirs, par rapport au travail, s’observe également dans les aménagements des habitations. Certains habitants décorent et aménagent certains espaces de leur logement pour leur donner une fonction de détente et de loisirs. Par exemple, plusieurs résidents arrangent leur jardin avec du mobilier de relaxation, comme des chaises longues et une table, ou encore des équipements pour l’activité physique. Une résidente a aménagé une pièce de sa maison pour la calligraphie, au dernier étage. En fait, plusieurs pièces sont dédiées à la relaxation dans sa maison, lorsqu’il fait trop chaud pour être au dernier étage : elle s’adonne à la calligraphie dans le petit salon privé du rez-de-chaussée, ou dans une autre pièce aménagée du sous-sol où il fait plus frais. Un autre, avant la naissance de sa fille, utilisait une pièce de son appartement pour lire, écouter de la musique ou se reposer. Il l’avait décorée avec des éléments qui lui faisaient penser à une pièce méditerranéenne : un tableau d’une maison provençale, une bouée de bateau de croisière, des fauteuils confortables, etc. Ces espaces ont alors une double fonction : ils accueillent la fonction pour laquelle ils ont été pensés par les habitants, et ils servent de moyen de représentation sociale. Par l’aménagement d’espaces entièrement dédiés aux loisirs, les habitants montrent leur capacité, en termes de ressources financières et de temps disponible, à s’octroyer des moments de loisir. En ce sens, les activités de loisirs apparaissent comme un capital social et symbolique – un « capital temps libre » (Viard 2006) – à part entière qui s’ajoute au capital économique des foyers de Thames Town. La mutation de la hiérarchie des valeurs, entre le travail et les loisirs, se réalise, pour la génération qui a acheté des logements de Thames Town, alors que les résidents ont déjà amassé un capital et des ressources leur permettant de changer de mode de vie. La capacité à avoir du temps à soi est soutenue par un capital déjà existant, et est utilisée comme moyen de représentation sociale et de distinction par les habitants.
Figure 6. Les terrasses aménagées pour donner à voir ses ressources en espaces-temps de loisirs. Source : Martin Minost, zone de Kensington Garden à Thames Town, Songjiang, 2014.
Conclusion
L’étude du quartier de Thames Town, en tant qu’espace hybride où convergent un système touristique et un système résidentiel, et des pratiques et activités qui s’y déploient, est révélatrice des mutations contemporaines de la société chinoise. D’une part, l’installation en périphérie d’une partie aisée de la population chinoise (les classes moyennes et supérieures) montre une transformation des normes et des valeurs associées à la ville dans la mesure où cette mobilité suit une direction diamétralement opposée aux migrations vers les villes observées depuis le lancement des réformes et l’assouplissement des dispositifs de contrôle des déplacements mis en place par l’État depuis les années 1950. D’autre part, la production d’espaces thématiques dédiés à la consommation et au tourisme montre la transformation de la société chinoise en société de loisirs, valorisant les temps de détente au contraire de l’idéologie officielle instaurée par le Parti communiste depuis son accession au pouvoir. La pénétration de ce système dans le champ du logement révèle à quel point ces nouvelles valeurs sont intégrées et comment elles se réalisent à un niveau de plus en plus individuel.
Le développement du secteur privé de l’immobilier concourt également à la mise en place par les habitants de nouvelles formes d’appropriation de leur espace de vie. Le logement devient une vitrine du statut et des ressources d’habitants qui se mettent en scène, et exposent tout particulièrement leur capital temps libre en aménageant des espaces de détente dans les parties visibles de leur logement. Thames Town n’est pas un espace touristique et, malgré une tentative initiale par le promoteur de s’en rapprocher, il n’en a jamais été un. Toutefois, le quartier, et la manière dont sont aménagés les espaces d’habitation sont le signe du développement des pratiques de tourisme et de loisirs d’une partie des élites chinoises – ces pratiques devenant un outil de distinction sociale au sein d’une société où les inégalités semblent s’exacerber.
