Soi-même pour un autre.

Un nouveau service de messagerie électronique en ligne.

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Image1“<HTML> <HEAD> <TITLE> Cyberego </TITLE> </HEAD> <BODY> <FORM NAME = form> Combien ? <INPUT TYPE = text NAME = input> <INPUT TYPE = BUTTON VALUE = ” ! ” onClick = tantQueCa()> <br> <TEXTAREA ROWS = 20 COLS = 80 NAME = output> </TEXTAREA> </FORM> <SCRIPT LANGUAGE = JavaScript> function tantQueCa() {ego = “moi”; for (i = 1; i < document.form.input.value; i++) {ego += (” moi”);} document.form.output.value = (ego);} </SCRIPT> </BODY> </HTML>”1

« Combien ? ». J’entre un chiffre dans le petit champ et j’appuie avec résolution sur le point d’exclamation : s’affichera alors « moi », autant de fois que je l’ai souhaité : La machine me renvoie une démultiplication du moi condensé en un élément sémantique dénué de référent, d’autant plus absurde que la puissance de calcul permet de le répéter des milliards de fois. Oui, hélas, la démultiplication arithmétique ne saurait générer une plénitude existentielle et laisse ainsi l’humain d’autant plus seul que se démultiplient les sèmes à remplir de sens. L’analyse achevée, voici la question « que suis-je ? » scindée en d’innombrables parties mais aussi irrésolue qu’au premier abord.

Cette question se pose avec une insistance plus dérangeante encore lorsque surgit la possibilité d’envoyer un message électronique dans le futur, possiblement à soi-même — service que propose le projet 2067, développé par le net.artiste David Guez, dans une série baptisée « Hypermoi ». Plus dérangeante, car l’Hypermoi syntaxique ne se contente plus d’habiter (ou plutôt de remplir) une page Web immédiatement consultable et confinée ainsi au présent, mais se prolonge dans l’espace-temps pour aboutir dans la boîte e-mail d’un éventuel interlocuteur (éventuel car qui sait s’il sera encore, qui sait s’il y aura encore des boîtes e-mail en 2067). Toutefois, c’est précisément cette éventualité qui permet à l’Hypermoi de transcender le Cyberego : en cela que la présence, même éventuelle, d’un autre auquel l’énoncé de ma présence s’adresse — et qui se situe toujours dans un ailleurs — donne à cet énoncé une direction, un sens. Dans l’acte de la parole pour autrui se construit ainsi déjà l’ipséité du moi. Et si, dans le champ d’adresse, j’indique le nom de ma propre boîte e-mail, il ne reste plus qu’à se demander si le moi futur sera suffisamment autre pour me permettre à moi-même d’être.

Note

1 André Ourednik, « Cyberego », Chants dilettantes d’un fainéant éduqué au rythme des saisons et des manies, L’Âge d’Homme, 2002.

Résumé

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Pour faire référence à cet article

"Soi-même pour un autre.", EspacesTemps.net, Brèves, 01.04.2006
https://www.espacestemps.net/articles/soi-meme-pour-un-autre/