Révolution orange : la fracture ukrainienne.

Une cartographie fine des présidentielles ukrainiennes.

Pierre Dessemontet

Les cartes présentées par l’auteur sont disponibles au téléchargement dans une version imprimable en grand format (cf. annexes à l’article).

L’élection présidentielle de fin 2004 a ramené sur le devant de la scène l’État le plus important issu de l’Union Soviétique après la Russie : l’Ukraine compte en effet 50 millions d’habitants sur un territoire plus vaste que celui de la France. Les médias ont découvert à cette occasion la fragilité d’un État partagé en parts pratiquement égales par un clivage très puissant. On a vite cherché à inscrire cette fracture dans une logique plus globale d’opposition entre est et ouest, entre Europe et Russie, entre « occidentalistes » et « russophiles ». À l’appui de cette interprétation, la carte du vote par oblast a été systématiquement utilisée afin d’illustrer le clivage géographique coupant en deux le pays, l’ouest votant Yushchenko et donc « européen », l’Est et le Sud votant Yanukovych et donc « russe ».

Ces commentaires apparaissent tout de même réducteurs lorsqu’énoncés sur la base d’une cartographie n’indiquant que le candidat arrivé en tête, sans indication de la marge et réalisée à une échelle équivalant à celle de la région française. Dès lors, il nous a semblé intéressant d’y regarder de plus près, d’une part en illustrant les écarts entre les deux principaux candidats, et d’autre part en tentant de descendre à une échelle d’analyse plus fine.

Le jeu de trois cartes présenté ici résulte de cet effort ; il illustre en dix classes l’écart entre les deux candidats principaux lors de chacun des trois tours. D’autre part, la maille territoriale utilisée est celle de l’arrondissement électoral (okrug). Au nombre de 225, ces derniers ont été regroupés dans les principales villes du pays pour nos besoins, de telle sorte que les cartes présentées divisent le pays en 179 unités spatiales.

Le premier tour : L’émergence des deux Ukraine.

Image1Le premier tour de l’élection a eu lieu le 31 octobre 2004. Selon les observateurs internationaux, il fut marqué par de nombreuses irrégularités et la publication des résultats fut chaotique ; les résultats présentés ici sont tels que publiés par la commission électorale centrale et ont valeur officielle ; on note qu’un arrondissement électoral, celui de la ville de Kirovohrad au centre du pays, est resté sans résultat lors de ce premier tour. Officiellement, les deux candidats principaux, Viktor Yushchenko, représentant de l’opposition, et Viktor Yanukovych, premier ministre en fonction et candidat du pouvoir, sont pratiquement à égalité, avec un peu moins de 40% des voix chacun (39,9% contre 39,3%).

La carte confirme, tout en le nuançant, le constat général de l’opposition est-ouest constatée de manière générale par les médias : on retrouve bien un nord et un ouest acquis à l’opposition, contre un est et un sud votant pour le maintien du pouvoir en place. Par ailleurs, les écarts enregistrés sont extraordinairement importants : dans un quart des territoires considérés, un des candidats compte plus de 75% d’avance sur son rival, un cas de figure qui ne se produit pratiquement jamais entre deux candidats bénéficiant à peu près du même soutien à l’échelle nationale.

C’est dire que la composante régionale domine la carte. Avec plus de 90% des suffrages, Viktor Yushchenko obtient ses meilleurs résultats en Galicie, cette région de l’ouest du pays qui est historiquement le siège du nationalisme ukrainien, et qui n’a appartenu à la sphère russe ou soviétique que durant cinquante ans, contre un millénaire ou presque d’appartenance à l’Europe centrale via la Pologne ou l’Autriche. La Volhynie, immédiatement au nord de la Galicie, suit de près avec des écarts supérieurs à 50% pour V. Yushchenko. Suit, avec des écarts moindres mais tout de même conséquents (25 % en général), une grande crête courant de l’ouest au nord du pays en passant par Kiev. Il est frappant de constater que la carte du vote en faveur de Yushchenko recoupe de manière très précise celle des territoires ukrainiens ayant connus, à un moment de leur histoire, la domination d’États occidentaux et catholiques (Pologne, Lithuanie et Autriche pour l’essentiel), et donc ayant subi l’influence de l’ouest. La cohérence territoriale du tout est impressionnante ; il n’y a guère, à l’ouest, que la Ruthénie subcarpatique pour donner un score important à V. Yanukovych. Cette région tournée vers la Hongrie abrite une minorité magyare substantielle auprès de laquelle la posture antinationaliste du candidat du pouvoir aura probablement trouvé un écho assez fort.

Avec la Ruthénie, L’Ukraine du nord est l’une des seules régions disputées du pays ; on doit probablement à l’origine locale de V. Yushchenko le fait que ce dernier s’y comporte aussi bien, alors que la région a par ailleurs offert ses meilleurs scores, plus de 25%, au candidat socialiste A. Moroz, arrivé en troisième position. Dans l’ensemble, toutefois, les régions disputées sont rares : seuls 33 des 179 arrondissements placent les deux candidats en tête à moins de 25 points l’un de l’autre.

Viktor Yanukovych, lui, obtient ses meilleurs scores (plus de 90%) dans le Donbass dont il gouverna l’un des oblasts, et qui constitue la région la plus clairement soviétisée de l’Ukraine. Sa seconde base évidente est la république autonome de Crimée, où il passe allègrement les 80%, ainsi qu’en général les rares zones pluriethniques du pays (comme le Boudjak). Plus généralement, V. Yanukovych domine dans une grande région courant d’Odessa au Donbass et qui a pour particularité de n’avoir été dominée historiquement que par l’Orient : elles recouvrent les territoires des anciens khanats qui sont passés directement de l’influence de la Sublime Porte à celle de la Russie, et qui n’ont donc que peu de liens historiques avec l’Europe centrale. A noter là aussi la très grande cohérence territoriale de l’ensemble, qui ne laisse que deux arrondissements à V. Yushchenko dans la région de Kherson.

Le second tour : le réflexe régional.

Image2Le second tour du 21 novembre, dont les résultats officiels donnent trois points d’avance à V. Yanukovych (49,5% contre 46,6% à V. Yushchenko) a été marqué par une fraude massive, provoquant le début de la « révolution orange ». Ce second tour sera annulé, mais la fraude ayant avant tout concerné les taux de participation (extravagants dans les oblasts du Donbass), la carte des écarts reste intéressante à commenter.

Dans l’ensemble, le second tour consacre la division constatée trois semaines auparavant, en la rendant encore plus cohérente territorialement : les exceptions de l’ouest comme celles du sud disparaissent et il ne reste essentiellement que trois arrondissements sur 179 qui ne votent pas comme leur région, contre neuf lors du premier tour. Chacun des candidats renforce son écart par rapport à son adversaire dans les régions qu’il domine. C’est surtout le cas de V. Yanukovych, fraude aidant, qui monopolise l’ensemble du Donbass et creuse des écarts très importants dans la basse vallée du Dniepr et en région de Kharkiv. À l’inverse, V. Yushchenko renforce ses positions dans le centre du pays, en profitant notamment d’un bon report des voix d’A. Moroz. La frontière entre les deux Ukraine devient extrêmement abrupte, des régions voisines pouvant donner l’une 50% d’avance à V. Yanukovych, l’autre la même marge à V. Yushchenko (interface entre les oblasts d’Odessa et de Vinnytsia). De manière générale, le second tour consacre la division du pays et efface en grande partie les rares régions de transition que le 1er tour avait montré.

Le troisième tour : la fossilisation.

Image3Après cinq semaines de « révolution tranquille » qui ont vu successivement l’annulation du scrutin du 21 novembre, le lâchage de V. Yanukovych par le président sortant, L. Kutchma, la prise d’indépendance des médias d’État, et une très nette victoire de V. Yushchenko lors d’un débat entre les deux candidats, on pouvait légitimement s’attendre à ce que V. Yanukovych, ayant perdu l’essentiel de sa crédibilité, soit écrasé dans les urnes lors du troisième tour de scrutin, organisé le 26 décembre. Or, il n’en fut rien et les résultats officiels donnent un écart d’à peine huit points en faveur du candidat de la révolution (52,0% pour V. Yushchenko, contre 44,2% pour V. Yanukovych).

V. Yanukovych s’effondre bel et bien dans les régions où il était déjà minoritaire, y perdant en règle générale entre le tiers et la moitié des maigres voix qu’il y récoltait. La progression de V. Yushchenko est particulièrement nette en Ruthénie, dans sa région natale qui finit par se rallier massivement au camp orange, dans l’oblast de Kirovohrad, le plus disputé de l’élection, dont tous les arrondissements basculent en sa faveur. La base occidentale du mouvement s’agrandit en englobant désormais, outre la Galicie, l’essentiel de la Volhynie.

A l’est et au sud en revanche, la révolution n’a pratiquement pas altéré le vote Yanukovych. Si celui-ci perd bel et bien quelques points, notamment dans la boucle du Dniepr ou dans la région de Kharkiv, il reste que cette décrue est faible et localisée, fruit d’une campagne se basant avant tout sur la défense de ce réduit. Le Donbass continue à le plébisciter, ainsi que la Crimée. Dans de nombreuses régions de son bastion, V. Yanukovych parvient même à améliorer son score par rapport au second tour. C’est dire le manque de confiance des populations de l’est et du sud du pays envers le nouveau pouvoir.

Le troisième tour aura donc consacré, en la consolidant encore, la division entre les deux Ukraine. Plus aucun arrondissement ne vote contre sa région ; et on ne compte désormais que 16 arrondissements sur 179 où l’écart entre les deux candidats n’atteint par 25%. En somme, le processus électoral a abouti à la constitution de deux camps territoriaux dont la frontière reprend assez étroitement les anciennes limites entre les royaumes polonais et lithuaniens d’un côté, et les sphères russes et ottomanes de l’autre.

Une petite revue historique des différents scrutins que l’Ukraine a connu depuis 1992 montre que ce clivage n’est pas nouveau, puisqu’il s’était déjà manifesté lors du vote sur l’indépendance du pays en 1991 (les régions plébiscitant alors l’indépendance à plus de 90% étant précisément celles qui ont élu V. Yushchenko), ou encore à l’élection présidentielle de 1994 où L. Kutchma s’appuya sur les régions de l’est et du sud pour battre le président de l’indépendance, le communiste national L. Kravchuk, qui fut soutenu par le Nord et surtout l’Ouest du pays. Il y a donc, à l’échelle de la décennie écoulée, la permanence d’une fracture importante entre deux Ukraine : une Ukraine fortement nationaliste, qui englobe l’ouest et le nord du pays, et qui cherche à renouer avec sa tradition européenne, et une Ukraine tournée vers la Russie, qui couvre les régions de l’est et du sud du pays. L’analyse fine du vote de 2004 confirme donc plus qu’elle n’invalide les commentaires faits à vif sur la fracture ukrainienne.

Documents annexes

Fichier au format PDF, imprimable en taille A4.
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Résumé

L’élection présidentielle de fin 2004 a ramené sur le devant de la scène l’État le plus important issu de l’Union Soviétique après la Russie : l’Ukraine compte en effet 50 millions d’habitants sur un territoire plus vaste que celui de la France. Les médias ont découvert à cette occasion la fragilité d’un État partagé en […]

Pierre Dessemontet

Licencié en géographie à l’Université de Lausanne en 1995, longtemps assistant de Jean-Bernard Racine, il partage depuis son temps entre le monde du privé (co-fondateur de MicroGIS), et le monde académique, où il prépare, au sein d’une équipe intégrée au laboratoire Chôros de l’Épfl, un « atlas des dynamiques territoriales » de la Suisse, à paraître début 2006.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Pierre Dessemontet, « Révolution orange : la fracture ukrainienne. », EspacesTemps.net, Objets, 2005/01/11. URL : https://www.espacestemps.net/articles/revolution-orange-la-fracture-ukrainienne/