Regards japonais sur l’espace domestique parisien.

Philippe Bonnin et Masatsugu Nishida

Image1Au printemps de l’année 2005, le professeur Nishida Masatsugu du Kit (Kyoto Intitute of Technology [Kyôto Kôgeisein Daigaku]), venant pour un séjour de deux mois au sein de notre laboratoire parisien, trouvait dans un magazine durant son voyage en avion un court article intitulé : « Les profondeurs de la culture d’un pays : l’impossibilité d’accéder par la logique ». L’article était écrit en japonais à destination des touristes par madame Asano Motome1, journaliste et essayiste, qui vit à Paris depuis longtemps et connaît bien les manières et la culture françaises.

Sachant nos centres d’intérêt et nos travaux sur « la grammaire des lieux et l’architecture des seuils », des limites et frontières, le professeur Nishida nous l’a proposé aussitôt comme une sorte de défi à relever, une gageure intellectuelle. Plus exactement, comme un argument supplémentaire au programme de travaux comparatifs que nous souhaitons développer ensemble : l’explicitation des notions et concepts qui nous servent à désigner l’espace architectural et l’espace habité dans nos pays et cultures réciproques, qui nous donnent en principe prise sur ces réalités, mais dont nous nous apercevons au cours de nos propres recherches — et plus encore dans les travaux de nos étudiants — qu’elles sont sources d’innombrables incompréhensions et quiproquos.

Les études comparatives en général, franco-japonaises en particulier, n’en sont certes pas à leur naissance, même sur ce thème particulier de la définition de la limite entre espace public et espace privé, de sa claire perception, des rituels sociaux qu’implique le passage du seuil. Outre nos propres travaux, on peut collecter d’autres observations et remarques chez Jacques Pezeu-Massabuau, Jean Bel, Augustin Berque, réciproquement chez Watsuji Tetsuro, Ashihara Yoshinobu, dans la thèse de Inada Yoriko, etc., de la même manière qu’on les relève dans les récits de voyage des occidentaux découvrant le Japon, depuis Luis Froìs, avant comme après son ouverture au monde.

C’est pourquoi il nous a paru intéressant de répondre ici, ne serait-ce que brièvement, à cette injonction, afin d’illustrer comment, à partir d’une incompréhension interculturelle — même probablement feinte comme le propose l’article d’Asano Motome — il est possible d’interroger et de reconsidérer nos propres schémas explicatifs afin qu’ils permettent de rendre compte non seulement des faits observables au sein d’autres cultures, mais également des possibilités d’incompréhension et de leurs conséquences.

Voici d’abord quel était la teneure de l’article de madame Asano (avec l’aimable autorisation de l’auteur pour notre traduction, corrigée par ses soins).

« Les profondeurs de la culture d’un pays : l’impossibilité d’accéder par la logique », article d’Asano Motome.

« Les Japonais, sont très attachés à la propreté de « l’intérieur ». Le passage entre extérieur et intérieur me semble ambigu et reste, pour moi résidant en France depuis vingt ans, un grand mystère…

Lorsque je reçois des personnes chez moi, je leur demande de se déchausser et de mettre, comme le veut la coutume japonaise, des pantoufles. Cependant, cette requête demande d’être amenée avec délicatesse. En effet, pour beaucoup de français, être déchaussé leur procure un sentiment similaire à celui d’être déshabillé. Je m’efforce donc de m’adapter à la personne en face de moi.

Lors de la venue d’un ouvrier, par exemple pour la réparation d’un robinet, j’abandonne totalement l’idée des pantoufles. Je me tais et assume le fait qu’il entre chaussé. Tant pis ! Dès son départ, je serai obligée de nettoyer le plancher avec la serpillière. Lors de visites d’amis ou de proches, il me suffit de dire « déchausse-toi s’il te plaît ». Le cas le plus fréquent et le plus difficile, c’est entre ces deux extrêmes. Je demande alors avec plus ou moins de gêne. Il me faut évaluer à ce moment la réceptivité de l’autre par rapport à une culture étrangère.

Ce qui me frappe dans cette histoire est combien nous, les Japonais, sommes attachés à la propreté de l’« intérieur ». Il nous est en effet, impossible de « monter » dans la maison avec les chaussures, ces mêmes chaussures avec lesquelles on vient tout juste de marcher dans la rue parsemée de crottes de chiens. D’ailleurs, effectivement, nous «montons» bien dans la maison. Le vestibule japonais est un espace clairement limité, souvent plus bas que le reste de la maison, où on laisse ses chaussures. Ensuite on enjambe une marche pour « monter » dans la maison. Donc, l’intérieur de la maison occidentale, où l’on ne trouve aucune marque de limitation, me paraît pleine d’ambiguïtés. Jusqu’où le vestibule continue-t-il ? Où commence le véritable intérieur ?

Malgré tant d’années passées en France, je ne peux encore aboutir à une totale compréhension de la sensibilité française face à l’intérieur et l’extérieur. Cependant, ma supposition est que le salon, au même niveau que le vestibule, se trouve être un prolongement de celui-ci. Ainsi, le vestibule comme le salon sont pour moi des espaces « extérieurs » a contrario de la chambre qui semble être le véritable « intérieur ».

Les Français, bien entendu, se déchaussent également chez eux. Ils ne vivent pas éternellement chaussés. Est-ce que l’on garde les chaussures dans le salon et que l’on se déchausse dans la chambre ? C’est une question difficile qui ne trouve pas de réponse car cela dépend des situations.

Lorsque nous allons chez les parents de mon mari, on nous fait entrer chaussés. Eux ne portent pas une attention particulière au fait que nous marchions dans toute la maison chaussés. Les comportements changent dans le cas d’un séjour prolongé : tout le monde chausse inconsciemment des pantoufles. Et si les enfants entrent dans la maison en chaussures avec lesquelles ils ont couru dehors, leur grand-mère les gronde. Il semble que ce soit le degré de saleté qui importe. Cela me ferait supposer que les Français distingueraient nettement l’intérieur de l’extérieur… mais il arrive aussi de sortir dehors en pantoufles… hmmm…… (décidément, la chose est bien compliquée, encore une fois).

Pour résumer la sensibilité française par rapport à l’intérieur et l’extérieur j’en conclus que : en principe, les personnes considérées du « dehors », c’est-à-dire qui sont juste de passage, restent chaussées, tandis que les personnes intégrées dans la vie quotidienne de la famille même pour une courte durée, se déchaussent. Si l’extérieur est assez sec et que les chaussures ne deviennent pas à ce moment synonymes de salissures, on prend la chose avec souplesse et l’on ne se soucie pas du fait d’être chaussé en pantoufles ou en chaussures. Ainsi, contre toute attente, les profondeurs de la culture d’un pays ne semblent pas s’expliquer par la simple logique. Ce sujet me semble devoir être désormais étudié plus en profondeur. »

Des questions imbriquées.

En définitive, dans son article, Asano Motome soulève et tisse entre elles de nombreuses questions, dont au moins celles-ci :

– Où commence l’intérieur de la maison occidentale ? — en supposant que tout l’occident se comporte de manière identique, mais différente par opposition au Japon.

– Comment demander à un visiteur de se déchausser : selon le degré de familiarité ? selon son degré de connaissance ou de réceptivité de la culture de l’hôte ? — en supposant qu’il s’agit là d’une nécessité impérieuse.

– Quel est l’attachement réciproque des deux cultures, française (avec la « rue parsemée de crottes de chien »), et japonaise (où l’on se déchausse systématiquement) à la propreté de l’intérieur — en supposant que le déchaussement est la marque infaillible et unique de cet attachement et sa condition sine qua non.

– Quelle est la marque de la limite entre extérieur et intérieur dans les deux cultures, japonaise (le moment et le lieu où l’on « monte » depuis le vestibule genkan, et l’on s’y déchausse), et française (pas de « montée » ni de déchaussement obligatoire) — en supposant que la montée est la marque indispensable du « véritable » intérieur.

– Si la culture française ne s’attache ni à la montée, ni au déchaussement systématique (bien qu’on y porte parfois des pantoufles dans l’intimité), comment fait-elle la différence entre des espaces « au même niveau », qui paraissent « en prolongement » ? — en supposant que des espaces situés à même niveau ne peuvent alors être différenciés autrement.

– Est-ce que le degré de « saleté » est le seul critère qui fasse rejeter à la culture française nettement vers l’extérieur des éléments indésirables à l’intérieur ? — en supposant que cette évaluation qualitative, souple et variable, serait la source d’« ambiguïtés » intrinsèques à la maison occidentale.

– Est-ce que « la logique » permet de rendre compte de ces aspects profonds de la culture spatiale d’un pays — une logique dirions-nous, ou bien ceux-ci ne relèvent-ils que du « mystère », de l’arbitraire ; sont-ils à renvoyer dans une sphère de l’ineffable, de la fantaisie, de l’insondable ? — en supposant ainsi que les peuples demeureront toujours d’une essence unique et singulière, irréductible à l’analyse et à l’explication.

Nous ne saurions répondre ici à toutes ces questions, ce qui nécessiterait d’exposer l’ensemble du système spatio-symbolique des deux cultures en cause. Nous nous efforcerons seulement de montrer comment, à partir de l’étonnement, de la curiosité, puis de l’observation peuvent émerger les questions qui nous mettent sur la voie d’une compréhension globale de ce système.

L’apprentissage et l’intériorisation précoce des codes.

L’article pose, de manière centrale, la question du franchissement des seuils, de la construction et de l’usage des délimitations spatiales. Il apparaît d’autant plus intéressant que, au-delà des observations qu’il relate, au-delà de l’interprétation qui en est donnée d’un point de vue japonais, il pose la question de la compréhension nécessairement divergente des gestes, des situations et des dispositifs spatiaux, selon les cultures. Il met bien en évidence par là que les systèmes spatiaux n’ont rien d’inné ni de naturel : ils sont appris dans une enfance si précoce que cet apprentissage est totalement intériorisé et oublié. Ces codes de la bonne conduite dans l’espace nous paraissent alors si « naturels », qu’il devient impensable et choquant pour un autochtone qu’un étranger ne les comprenne pas — et c’est ce qui le caractérise comme étranger: il semble alors manquer de politesse, de délicatesse, et se comporter comme un sauvage, comme une personne non-civilisée. Et, d’un point de vue ethnocentrique, il l’est effectivement puisqu’il ne connaît pas les codes de ma culture : il semble même alors n’en connaître aucun, puisque moi je ne vois pas les siens, je ne les connais pas ou du moins je ne les reconnais pas à une valeur égale.

Ainsi madame Asano peut-elle dire (mais ce n’est qu’un dire de plume, on le comprend bien) ne pas encore comprendre après vingt ans de vie parisienne le système spatial de la culture française, ses catégories et ses rituels de passage entre intérieur et extérieur : « Le passage entre extérieur et intérieur me semble ambigu et reste, pour moi résidant en France depuis vingt ans, un grand mystère. ». Et plus loin : « la maison occidentale […] me paraît pleine d’ambiguïtés. Jusqu’où le vestibule continue ? Où commence le véritable intérieur ? […] Malgré tant d’années passées en France, je ne peux encore aboutir à une totale compréhension […] ».

On imagine évidemment que ces affirmations sont pour partie un jeu littéraire, afin d’attiser la curiosité du lecteur nippon en dépaysement, en voyage de découverte, auquel elle s’adresse juste avant son arrivée à Paris. Cependant, l’effet ne serait pas assuré si cet aveu ne reposait sur aucune expérience. De même, j’imagine qu’Asano Motome sait fort bien en réalité que le moindre des Français aboutit à une bonne connaissance de ce système spatial en quelques années au début de sa vie, de même qu’un jeune Japonais apprend très vite qu’il ne doit pas marcher en chaussures (encore moins en socques de bois traditionnelles, geta) sur les tatami, ne pas pénétrer dans la pièce du père sans autorisation, ne pas marcher sur le seuil de bois rainuré (faisant glissière des cloisons coulissantes, shikii), ni se savonner dans le bain furo mais au-dehors et auparavant, etc. Jeune fille, elle a certainement fait l’apprentissage qui lui a indiqué la manière adéquate de s’agenouiller et de poser son plateau au sol avant de faire coulisser la cloison fusuma et de se glisser sur les genoux dans la pièce où elle va servir le thé (Kan Kon Sô Saï, 1976). De même elle a appris, soit par ses parents soit par une affiche très clairement dessinée — comme il en existe une au grand sanctuaire Kitanotenmangu de Kyoto — à se purifier les mains et la bouche avant de rentrer dans l’aire sacrée du sanctuaire shintô Jinja. Tous ces rituels de franchissement, le lieu, le moment, et la manière de les accomplir sont l’objet d’un apprentissage précoce.

Certes, l’espace possède ses ambiguïtés, tant dans la maison française — si « cartésienne » et clairement délimitée qu’on la croie — que dans la maison japonaise, et c’est heureux. C’est même nécessaire. Mais je pense qu’Asano Motome veut surtout exprimer ici sa perplexité, et sa difficulté à interpréter les signes qui lui sont donnés par l’architecture parisienne (comme il en serait de toute autre culture étrangère à la sienne), dont un Japonais ne saisit pas obligatoirement bien les codes. C’était d’ailleurs déjà le cas d’un célèbre philosophe japonais, Watsuji Tetsuro2, venu en France au début du 20e siècle. Il avait le sentiment d’accéder directement à l’espace public lorsqu’il sortait de sa chambre, alors qu’il passait seulement dans le couloir ou le vestibule d’un appartement bourgeois. Mais, effectivement, selon les codes de la bienséance française, il devait s’y présenter habillé de façon décente et adopter des manières courtoises, presque comme s’il paraissait en public (cependant, il n’avait pas à mettre son chapeau et son manteau à ce moment-là). Au Japon, tant qu’il se serait trouvé au sein de la maison familiale, uchi, il lui eut été loisible de conserver des manières plus détendues, une vêture plus relâchée, qu’on n’adopte qu’entre-soi, dans le privé. Ainsi pour lui aussi, l’espace public paraissait se prolonger jusqu’au seuil de sa chambre (qui lui offrait à elle seule les caractéristiques de toute la maison japonaise). Et ceci n’est pas totalement faux, dans les maisons où une éducation stricte et exigeante existe encore. Mais dire que la limite entre privé et public est toute localisée ici c’est oublier — ou ne pas percevoir — qu’il existe néanmoins un autre seuil bien plus important à la porte de la maison ou de l’appartement.

On touche ici à la raison de fond qui peut empêcher Asano Motome (en fait un visiteur japonais) de comprendre. Il faut rappeler que l’architecture de nos maisons et de nos immeubles a pour objectif, plus encore que de nous protéger des intempéries et des rigueurs du climat (ce dont se soucie peu la maison japonaise), de nous rappeler et de nous aider à rappeler, parfois même de nous imposer à chacun les formes de relations sociales que notre culture veut établir entre les personnes, les groupes de personnes, les activités auxquelles elles s’adonnent en des moments et des lieux précis. Ce que nous appelons des « espaces », des « pièces », aux noms variés et significatifs. Ces formes de relations sont arbitraires, mais structurées et propres à chaque culture. Elles n’ont rien d’inné et doivent être apprises par chacun dans l’éducation. Madame Asano appris dans son enfance japonaise la forme légitime (pour les Japonais) des relations sociales, ainsi que les formes spatiales appropriées, leur usage (c’est-à-dire les gestes, les paroles, les rituels appropriés), et ne les retrouve logiquement ni dans l’architecture française, ni dans les gestes des Français.

Dans ces architectures, chaque espace est dédié à une « instance sociale », pour parler abstraitement, à une personne ou à un groupe dira-t-on plus approximativement, qui détiennent le droit d’y résider (« chez » untel, « ma » chambre…), d’en autoriser ou non l’accès (clé, passeport, passes et badges, droits d’entrée…), d’y définir les règles d’usage (la tête couverte ou découverte, le smoking obligatoire, les hommes séparés des femmes). Bien sûr, dans une société, la même structure d’espaces (une maison ou un appartement) se retrouve quasi-identiquement reproduite en de nombreux exemplaires. Elle compose dès lors une figure repérable, nommée, elle compose un type spatial récurrent.

Une des grandes différences entre le Japon et la France, c’est que les rapports d’équilibre entre l’individu, la famille et la société ne sont pas du tout les mêmes. De ce fait, les rapports des espaces entre la chambre (il n’y a pas longtemps que les Japonais utilisent une chambre individuelle, et ce n’est pas encore le choix de tous), les espaces de la famille (laquelle est beaucoup plus fortement liée et hiérarchisée au Japon, avec une grande fréquence de cohabitation de trois générations), et les espaces de la société (dont Nakane Chie, la grande sociologue japonaise, a montré que la structuration était très spécifique), sont très différents. Au Japon, la structure sociale primordiale est celle de l’uchi, ce terme complexe qui désigne à la fois l’intérieur et nous, la maisonnée et la maison ; tandis qu’en Europe, l’instance sociale prédominante est devenue désormais l’individu, au terme d’une longue transformation sociale qui s’est opérée depuis la Révolution française (si ce n’est avant), après qu’ait longtemps dominé une notion de « maison » (la domus) tout à fait semblable à celle de l’uchi.

On pourrait ajouter que si, en Europe, les délimitations entre espaces paraissent bien établies parce qu’elles sont construites en matériaux plus durs et résistants, tandis qu’au Japon on semble se contenter de matériaux fragiles pour des délimitations plus symboliques que matériellement contraignantes, cela ne démontre qu’une chose : c’est bien que cette structuration d’espaces est une construction mentale et culturelle qui n’existe que dans la mesure où nous en faisons l’apprentissage, où nous la transmettons aux générations plus jeunes, et où nous la faisons perdurer (et évoluer aussi).

La maison : espace sacré et purifié.

De même, il faut savoir que toute maison est un sanctuaire : elle nous le montre depuis les dieux lares de nos ancêtres romains jusqu’aux kamidana — autel domestique des divinités shintô — et butsudan — autel domestique bouddhique pour les âmes défuntes — qui prennent place dans les maisons japonaises, de même que par les crucifix qui ornaient chaque pièce de la maison occidentale autrefois. À ce titre, l’intérieur de la maison possède une dimension sacrée, et comme tout espace sacré, il doit être purifié, selon les codes de la culture en question, c’est-à-dire là encore de manière arbitraire, mais qui nous paraît à chacun comme indiscutable et absolue : nettoyé et aéré selon les codes de l’hygiénisme en Europe, où l’on considérait il y a encore peu de temps comme tout à fait primitif de s’asseoir et de s’allonger par terre ; impeccablement dépoussiéré selon les codes japonais où l’on n’imagine pas de ne pas s’asseoir sur les tatami ou ce qui les remplace. Pour produire cette qualité, cette purification, il faut se protéger de la souillure portée par la vermine et la boue3. Les deux cultures l’obtiennent en se détachant du sol : par le mobilier en occident, par le décollement du sol entier de la maison au Japon.

Ainsi madame Asano peut-elle écrire : « Les japonais, sont très attachés à la propreté de l’intérieur ». On comprend que ce souci est plus qu’un impératif moral auquel on serait attaché : c’est une nécessité, une évidence, mais qui n’empêche pas d’énormes cafards noirs de sortir parfois des tatami à la grande honte du propriétaire des lieux. Dans un vain jeu d’oppositions des cultures, l’affirmation de son propre attachement à la propreté fait entendre qu’il serait moindre dans l’autre société, du moins selon les codes de l’observateur.

Dès lors on comprend mieux aussi que madame Asano (qu’un Japonais en général) rencontre une compréhension mutuelle et immédiate avec ses amis et compatriotes, tandis qu’elle ne rencontre qu’incompréhension avec le plombier parisien. Ces codes spatiaux ne sont pas partagés ni même connus par lui. Ce sont précisément ces rencontres interculturelles, ces micro-conflits de la vie quotidienne qui sont passionnément intéressants et qui, pris en compte et analysés par l’anthropologue, nous permettent de comprendre ce que chacune de nos sociétés et de nos cultures nous impose d’une manière arbitraire, mais qui nous est devenu si délicieux une fois incorporé au plus profond de nous-mêmes. Elles nous permettent aussi de comprendre les autres cultures, et ainsi de mieux mesurer notre place très relative dans ce monde si fragile.

Bien sûr, il faudrait aussi parler plus précisément de ces chaussures et des pantoufles, comme des vêtements que l’on garde ou que l’on quitte en pénétrant dans la maison4. L’une de nos doctorantes, japonaise précisément, en a discuté dans sa thèse (Inada, 2004). Elle est parvenue à des résultats très intéressants : elle a mis en rapport les types de chausses que l’on adopte avec le niveau de politesse des paroles échangées, c’est-à-dire le type de relation sociale que l’on établit. Ainsi s’établissaient des relations « à chaussures/vouvoiement » et des relations « à chaussons/tutoiement ». Il serait assez simple de montrer la correspondance structurelle existant entre trois registres : les chausses, les sols, et les statuts des espaces de la maison japonaise, comparativement à la maison occidentale.

Évidemment, le tableau a été un peu brouillé par les transformations réciproques de nos sociétés, qui aboutissent à une situation moins claire qu’il y a 50 ou 100 ans : en occident, les chaussons et pantoufles existent depuis longtemps (le mot comme la chose ne sont pas récents, et remontent au 15e siècle). Après 1968, par provocation et défi aux bonnes manières bourgeoises on a commencé de s’asseoir par terre, ce qui eût été impensable auparavant. Cela fut facilité par l’arrivée et la diffusion des moquettes bon marché dans les appartements. Au Japon, on s’est mis à utiliser des meubles décollés du sol, des lits, chaises et tables pour vivre « à l’occidentale », wafu, quoique ces meubles soient en réalité un peu différents des meubles occidentaux. La « montée » du genkan s’est réduite considérablement dans les appartements, jusqu’à disparaître et ne plus consister qu’en une ligne totalement symbolique, mais parfaitement respectée. De ce fait, l’opposition entre les deux cultures spatiales est aujourd’hui moins nette et plus difficile à comprendre.

En tout cas, on voit que, si les comportements dans l’espace ne sont pas choses simples à observer, à décrire, à expliquer (ils ont mis des siècles à prendre forme), il n’y a rien d’illogique ni de mystérieux là-dedans. Les principes généraux des systèmes spatio-symboliques sont identiques entre les sociétés, c’est seulement la forme qu’ils adoptent qui diffère.

Image : page de l’article de Motome Asano, Bon Voyage, février/mars/avril 2005, sur Air France. (Voyageurs #002)

Bibliographie

Motome Asano, « Les profondeurs de la culture d’un pays : l’impossibilité d’accéder par la logique. », Bon Voyage, février/mars/avril 2005, sur Air France. (Voyageurs #002 : Le paysage de rencontre - Le son de la ville 8, La France que j’aime)

Jean Bel, L'espace dans la société urbaine japonaise, Paris, Alc-Pof études, 1980.

Augustin Berque, Vivre l'espace au Japon, Paris, Puf, 1982.

Philippe Bonnin, « Kindaï Nihon Jutaku are kore », Anemos, n°9 avril 1993, pp. 80-84, Tokyo, 1993.

Philippe Bonnin, « Dispositifs et rituels du seuil : une topologie sociale. Détour japonais », Communications no7, 2000, pp. 65-92.

Laurence Caillet, La maison Yamazaki, Paris, Plon/Terre humaine,1991.

Yoriko Inada, « Le système de politesse chez les Japonais. », Article de Dea/Université Paris 10 Nanterre, Uer d'ethnologie, 1994.

Yoriko Inada, Formes d'appropriation de l'espace domestique et représentations associées : le cas de l'habitat parisien, Thèse de doctorat soutenue à l'Université de Paris 10 – Nanterre, 2001.

Hidenobu Jinnai, Tôkyô no kûkan jinruigaku (Anthropologie spatiale de Tôkyô), Tôkyô, Chikuma shobô, 1992.

Jacques Pezeu-Massabuau, La maison japonaise. Paris, Pof, 1981.

Tetsurô Watsuji, « Shisô (Un château) », Les pensées, 7/1935, 1921.

« Kan Kon Sô Saï » [Entrée dans la vie adulte, Mariage, Funérailles, Fêtes], Katei Gaho, numéro spécial, Tokyo, 1976.

Note

1 Selon l’habitude japonaise, nous donnons ici le nom de famille avant le prénom. De même, nous adoptons la transcription Hepburn pour l’écriture alphabétique des mots japonais.
2 Watsuji Tetsurô, philosophe et historien (1889-1966), né à Himeji (Hyôgo-ken), spécialiste de la philosophie occidentale, auteur d'études sur Nietzsche, Kierkegaard (1913 et 1915). Il se concentra également sur l'étude de la culture japonaise primitive et sur le bouddhisme. Il fut professeur d'éthique à l'université de Kyôto et commença en 1937 à écrire son volumineux traité d'esthétique, Rinrigaku. Ses principes d'esthétique semblent vouloir montrer que les Japonais diffèrent des Occidentaux en ce qu'ils accordent plus d'importance au concept général d'humanité (ningen) qu'à l'individualité. Dans ses études sur l'ancien Japon, comme Nihon Kodai Bunka (Ancienne culture du Japon, 1920), il compare les mythes du Kojiki à ceux de la mythologie grecque et tente de montrer que les mythes japonais sont surtout des expressions de l'émotivité populaire. Ses œuvres complètes furent publiées en 20 volumes par l'éditeur Iwanami Shoten, de 1961 à 1963.
3 Porter des chaussures à l’intérieur de la maison japonaise est proprement tabou, pour la bonne raison que seul le mort en porte lorsqu’on l’habille pour son dernier voyage. Porter des chaussures, c’est appeler la mort et le cadavre : la souillure suprême dans la culture shintô. De même, on asperge de sel les chaussures de celui qui revient d’un enterrement (Caillet, 1991).
4 J’avais écrit quelques lignes sur ces questions (Bonnin, 1993), qui avaient eu la chance d’intéresser le professeur Hidaka Toshitaka, le grand biologiste et éthologue de l’Université de Kyoto : les Japonais semblaient marquer des territoires en déposant des chausses à leurs limites.

Résumé

Au printemps de l’année 2005, le professeur Nishida Masatsugu du Kit (Kyoto Intitute of Technology [Kyôto Kôgeisein Daigaku]), venant pour un séjour de deux mois au sein de notre laboratoire parisien, trouvait dans un magazine durant son voyage en avion un court article intitulé : « Les profondeurs de la culture d’un pays : l’impossibilité […]

Philippe Bonnin

Architecte, Anthropologue, Directeur de recherches au Cnrs, directeur de l'Umr 7136 Aus. Après avoir travaillé sur l'autogestion, la production domestique, la secondarité (D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Créaphis, 1999) dans ses travaux comparatifs entre les cultures spatiales du Japon et de l'Europe, il s' intéresse particulièrement aux Seuils et limites (Communications, n°70 ; « Ouverture et fermeture de la maison japonaise dans les contes traditionnels », in : L’espace géographique, n°4-2004, pp. 353-362), aux espaces intermédiaires, à l'évolution de manières d'habiter (Communications, n°73) en Margeride et au Hokkaidô, à l'esthétique ordinaire de la ville. Il vient de publier, avec Augustin Berque et Cynthia Ghorra-Gobin : La ville insoutenable : les trois sources de la ville-campagne. (Actes du colloque de Cerisy), Belin, 2006.

Masatsugu Nishida

Architecte, Docteur en Histoire, Maître de Conférence du département d’Architecture et de Design de l’Institut de Technologie de Kyôto, membre du comité scientifique de la Société Japonaise de l’Histoire de la Métrologie, il est spécialisé dans l'architecture romane en Europe, et plus particulièrement l'architecture Cistercienne. Il vient de publier une étude sur la proportion dans l'architecture Cistercienne et plus spécifiquement sur Le Thoronet. Il développe actuellement avec Philippe Bonnin une analyse comparative des concepts qui nous donnent prise sur l'espace habité dans les cultures européennes et japonaise, à commencer par celui de Kekkai. Il est directeur du Comité d'histoire de l'architecture occidentale et membre du Comité de publication de l'Institut japonais d'architecture. Il a publié deux livres généraux sur l'histoire de l'architecture européenne ainsi que des articles sur l'architecture médiévale européenne et sur le patrimoine japonais et occidental, soit dans des revues scientifiques au Japon, soit dans des livres collectifs.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Philippe Bonnin et Masatsugu Nishida, « Regards japonais sur l’espace domestique parisien. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2006/06/12. URL : https://www.espacestemps.net/articles/regards-japonais-sur-espace-domestique-parisien/