Penser l’incertain.

[Colloque] 2-6 juillet 2012, École Mohammadia d’ingénieurs, Rabat, Maroc.

Image1En quelques décennies se sont multipliés les débats sur les défis climatiques, environnementaux, économiques, sur la santé, sur la qualité alimentaire dans le Nord, sur la faim dans certains pays du Sud. Le monde actuel est traversé de part en part par une crise de nos certitudes de maîtrise de la nature et de la société, crise paradoxale puisqu’elle s’enracine dans nos immenses pouvoirs de transformation, ceux-là mêmes qui entretenaient nos espoirs de progrès et dont les conséquences imprévues nourrissent aujourd’hui nos appréhensions. Si les incertitudes d’origine naturelle ont longtemps marqué la conduite des activités humaines, d’autres, liées aux activités de l’homme, ont désormais pris l’ascendant. Elles alimentent nombre de controverses autour des choix politiques ou des changements techniques et scientifiques, livrant au passage une grande variété des points de vue en présence.
Notre époque n’est pas subitement confrontée aux risques. Ceux-ci sont des données inhérentes au monde social. Ils ont progressivement pris une autre dimension. Ainsi les États-nations se sont-ils dotés de moyens pour évaluer les risques apportés par la modernité industrielle, les mesurer en vue de limiter leur action, voire pour dédommager les victimes de leurs effets néfastes. Les risques se sont ainsi inscrits dans toute une technologie politique destinée à les encadrer et à en contrôler les effets. L’évolution actuellement en cours verrait un accroissement de la demande sociale pour mieux maîtriser l’incertain, alors même que des situations que l’on pensait calculables semblent devenir plus imprévisibles, moins saisissables.
S’il est probable que la mondialisation de l’économie, l’émergence d’entités politiques supranationales aient accentué les interdépendances et réduit les risques de conflits mondiaux, il semble également qu’elles aient augmenté la complexité de nos relations, révélant du même coup l’insuffisance de nos régulations et ébranlé notre perception du maîtrisable. Dans un nouvel environnement international caractérisé par le développement de flux financiers à l’échelle planétaire, de quête de mobilité et de flexibilité, on assiste désormais à une mise en mouvement généralisée des individus et à un foisonnement des discours et des dispositifs visant à mobiliser davantage leurs compétences. Cette tendance contribue à placer les individus dans un état d’incertitude et de responsabilité face à des injonctions à se « prendre en charge », « s’activer », « s’impliquer » toujours davantage. L’activité prédictive et anticipatrice cède souvent la place à la prise en compte de l’aléa, l’imprévisibilité devenant même un moteur de notre vie sociale. Dans ce contexte, la cohésion et les liens sociaux de proximité se trouvent sensiblement questionnés, les individus de plus en plus mis à l’épreuve. Nous serions désormais entrés dans un mouvement sans fin du risque invitant l’individu moderne à se penser et à vivre en tant qu’entrepreneur de ses conduites.
Pour la sociologie, le défi est bien de penser cet incertain auquel elle a longtemps accordé peu de place, avant que des approches plus récentes ne le placent au cœur de leurs préoccupations. Le XIXe congrès de l’AISLF entend aborder cette réflexion de front en lui accordant une place centrale. En effet, derrière les nombreuses déclinaisons du risque et de la « société du risque », il faut pouvoir relever combien les sociétés sont de plus en plus gagnées par l’incertain, non parce qu’elles sont en soi moins « sûres » que par le passé, mais parce que les régulations collectives destinées à maîtriser le cours d’une vie semblent aujourd’hui prises en défaut, à tout le moins en profonde reconfiguration. Peut-être aussi parce que la confiance dans les grandes entreprises de rationalisation du monde (science, droit, systèmes politiques) s’est érodée.
Lorsque l’incertain apparaît comme un trait marquant de l’existence, notre capacité collective de protection se voit interpellée, voire prise à défaut. Ainsi une société du risque est-elle avant tout une société d’individus caractérisée par un potentiel différentiel de protection : la capacité de « se mettre à l’abri » devient alors une préoccupation commune, distribuée de manière inégale, tant les individus se protègent et s’exposent différemment. Les inégalités sociales, qu’elles soient entre les sociétés du Sud et celles du Nord, ou au sein d’une même société, se réduisent moins facilement qu’auparavant à des différences de ressources et de statut, elles intègrent désormais la maîtrise des risques.
Déclinée autour de trois thématiques (la mise à l’épreuve, le rapport à l’action et les défis posés aux individus dans un monde incertain), la réflexion sur l’incertain engage un questionnement transversal que ce colloque se propose d’explorer. Détails et inscriptions sur le site de l’événement.

Illustration : Derek Gavey, « Risk Tounament », 04.12.2009, Flickr, (licence Creative Commons).

 

Résumé

En quelques décennies se sont multipliés les débats sur les défis climatiques, environnementaux, économiques, sur la santé, sur la qualité alimentaire dans le Nord, sur la faim dans certains pays du Sud. Le monde actuel est traversé de part en part par une crise de nos certitudes de maîtrise de la nature et de la […]

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

« Penser l’incertain. », EspacesTemps.net, Brèves, 2012/07/02. URL : https://www.espacestemps.net/articles/penser-lincertain/