Les murs de la critique.

Thomas Favre-Bulle Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

J’entendrai la théorie critique — Critical Theory — au sens de l’École de Francfort. Telle que présentée par Jean-Marc Durand-Gasselin (2012), elle s’oppose à la « théorie traditionnelle » en ce qu’elle cherche à faire advenir une « société d’individus libres » en portant un « projet d’émancipation ». Exposée par Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La Dialectique de la Raison (1983), elle postule que la rationalité technique et scientifique issue des Lumières a été retournée comme instrument de domination au profit de l’idéologie dominante, capitaliste. La rationalité instrumentale en constitue le cœur et cherche à détruire la subjectivité des hommes. Cette rationalité instrumentale est toujours au centre de la critique de Jürgen Habermas (Habermas 1985). La théorie critique s’articule autour des deux concepts-clés d’aliénation et de réification (Bronner 2011). L’aliénation est la dépossession de l’individu de ses moyens de décision et d’action propre. La réification est la négation de la subjectivité d’un individu par sa transformation en simple facteur de production. Les études culturelles — cultural studies — ont, à partir de ce point de départ, cherché à étudier la capacité de résistance de certains groupes spécifiques : femmes — women’s studies, feminist studies —, homosexuels et transsexuels — queer studies —, les groupes dominés dans les pays en développement — subaltern studies.

L’appareil théorique des études critiques et radicales, fondé sur les concepts d’aliénation et de réification, est invalidé par le fait qu’il ne peut être contredit par la confrontation aux objets spécifiques. Une approche par la question des modèles et de leur statut épistémologique permet de le montrer.

Marvin Minsky donne d’un modèle la définition suivante : « Pour un observateur B, un objet A* est un modèle d’un objet A dans la mesure où B peut utiliser A* pour répondre à des questions qui l’intéressent sur A »1 (1965, p. 1).

Minsky donne donc du modèle une définition large, qui comprend les modèles formels, mais aussi les théories et, au-delà, tout objet qui permet de comprendre un autre objet et de construire une connaissance à son sujet. La condition fondamentale est donc relationnelle. Le modèle, qu’il soit préexistant ou construit au cours de l’étude, doit entretenir une relation avec l’objet ou la réalité à propos de laquelle on entend dire quelque chose.

C’est cette condition relationnelle qui manque à la théorie critique. Le modèle qu’elle propose, l’aliénation et la réification au profit des classes ou de l’idéologie dominante, est d’un degré de généralité beaucoup trop important pour pouvoir dire quelque chose d’une situation spécifique. Elle fonctionne comme si on utilisait la gravitation pour expliquer le profil des précipitations au-dessus de la région parisienne. Ce n’est pas faux, la gravitation fait tomber la pluie. Pourtant, on ne peut rien apprendre des précipitations en région parisienne en utilisant la théorie de la gravitation. 

Ce qui importe pour la théorie critique, c’est avant tout l’espace conceptuel qu’elle a construit, avant l’objet étudié. Elle n’apporte pas la preuve de la généralité de ce contre quoi elle se bat. Les études critiques ont une dimension paranoïaque, car tout fait spécifique peut entrer dans l’espace d’interprétation construit préalablement. L’espace queer, par exemple, est systématiquement présenté comme un espace de résistance au capitalisme. Quand la théorie critique prend en compte des faits discordants, c’est pour pointer l’inauthenticité des espaces capitalistes et gays (Sears 2005). Ce qui existe rentre dans la théorie, et quand cela n’y rentre pas, c’est inauthentique. La libération, puisqu’il y a aliénation, ne peut donc se faire que contre le capitalisme et le néo-libéralisme, c’est à dire dans la négativité. L’absence d’investigations positives conduit certains théoriciens critiques à présenter le passé comme un recours face aux transformations aliénantes.

On peut retourner la définition de Marvin Minsky s’agissant de la théorie critique. D’un premier abord, et s’agissant d’un travail scientifique qu’on classerait dans les sciences humaines et sociales, on s’attendrait à ce que la théorie critique étudie un objet A en construisant un modèle A* pour pouvoir en dire quelque chose. En réalité, tout se passe comme si elle construisait un modèle A, un discours sur une réalité (les femmes, le queer), pour dire quelque chose d’une théorie A*, qui parle de domination et de réification. Cela pose un problème d’action sur le monde. La théorie critique se donne pour mission la libération de ses objets d’étude. Elle se donne la volonté d’agir, mais elle ne s’en donne pas les moyens.

On peut le comprendre si on dépasse la suma divisio classique entre sciences de la nature et sciences de l’homme, et si on construit un critère basé sur le rapport aux modèles. D’un côté, les sciences de la nature, humaines et sociales (NHS) avancent en construisant de nouveaux modèles et en affinant les anciens pour parler d’une réalité qui a un statut épistémologique extérieur. De l’autre, les sciences mathématiques, logiques et computationnelles (MLC) avancent par construction de leur objet. C’est le statut épistémologique de leur objet d’étude qui les distingue, et la place des modèles au regard de ces objets. Les sciences NHS étudient un objet épistémologiquement extérieur avec un modèle intérieur. Les sciences MLC construisent un objet épistémologiquement intérieur avec un modèle intérieur. Cette distinction est présentée ici de manière sommaire, et il faudrait pour en saisir les enjeux entrer dans le détail des controverses épistémologiques spécifiques, comme celle entre réalisme et constructivisme en mathématiques (Bouveresse 1999). Ces deux champs se donnent des moyens différents pour agir. L’un propose de construire une connaissance. Cette connaissance est un matériau qui peut permettre d’agir sur une réalité. L’autre propose de construire un objet abstrait. Il agit sur cet objet puisqu’elle le construit. Pour Georges Box, « tous les modèles sont faux, certains sont utiles »2 (1979, p. 424). Le modèle newtonien de la gravitation est faux, pourtant il est utile. La physique ne produit pas de lois, elle produit des modèles qui peuvent être évalués au regard d’une réalité extérieure. Ces modèles sont toujours dépassables. Leur critère d’évaluation n’est pas celui de la vérité, mais de l’utilité au regard du rôle qu’ils jouent pour ces sciences : rendre intelligible une réalité, prédire un état, construire un objet.

Tableau 1 : Division scientifique basée sur le rapport aux modèles. Source : Thomas Favre-Bulle, 2013.

Contrairement aux sciences NHS, pour qui le modèle A*, intérieur à la recherche, sert à comprendre une réalité extérieure A — par exemple, l’espace des sociétés, qui existe sans géographes — et comme les sciences MLC, la théorie critique met en relation deux objets dont le statut épistémologique est intérieur.

La confusion entre un projet politique — la libération — et un projet scientifique — la compréhension ou la construction d’un objet — détruit la possibilité d’agir. Dans la précipitation qu’elle se donne à vouloir agir sur le monde, la théorie critique oublie de s’en donner les moyens. Une science anticapitaliste n’a pas plus de sens qu’une science capitaliste. L’articulation entre le savoir et l’action est un projet politique. Horkheimer et Adorno pointent eux-mêmes ce paradoxe dans La Dialectique de la Raison : « La raison se comporte envers les choses comme un dictateur envers les hommes. Elle les connaît dans la mesure où elle peut les manipuler »3 (2002, p. 6).

La théorie critique jette un regard suspicieux sur la connaissance en général, puisqu’elle est toujours susceptible de servir d’instrument de domination. Elle ne remet pas en cause la possibilité d’une connaissance, puisqu’elle reconnaît sa réalité dans les entreprises de domination, mais elle la condamne par avance, car elle est forcément instrumentale. En condamnant à l’avance la fin, elle condamne aussi les moyens. Cela conduit les études critiques à valoriser des formes de contrôle social précapitaliste ou non capitaliste, comme la religion chez Wendy Brown. Elles valorisent ce qui est supposément défait par le capitalisme et le néo-libéralisme en réaction à ces transformations. L’absence d’élaboration d’une connaissance scientifique d’une réalité épistémologiquement extérieure empêche son articulation ou son instrumentalisation par un projet politique positif. La théorie critique n’élargit donc pas le champ de la science mais le restreint, en rendant illégitime toute une série de questions.

Luc Boltanski (2009) expose la façon dont la théorie critique détruit la distinction entre faits et valeurs qu’expose Max Weber (1959), établissant la position de surplomb du chercheur qui n’émet pas de jugements de valeur, l’exigence de neutralité axiologique. Luc Boltanski reconnaît que, si le pouvoir peut faire l’objet d’une sociologie empirique, d’observations, la domination est en revanche un construit de celui qui l’analyse. Il défend cependant la thèse d’une théorie critique qui se distingue des jugements moraux ordinaires en ce qu’elle prend nécessairement appui sur une description. Elle est une étape suivante, qu’il nomme métacritique. C’est donc un enchaînement clair entre description et systématisation qui justifie la théorie critique en la fondant sur du fait wébérien, et garantit son caractère scientifique. Pourtant, la théorie critique opère plutôt par la construction préalable d’un système qui sera rempli par l’observation dans un second temps. Luc Boltanski distingue la science de l’expertise en ce que cette dernière utilise un formatage préexistant de la réalité. En ce qu’elle utilise le formatage de la domination, la théorie critique rejoint l’expertise.

L’exemple des digital labors, l’interprétation critique du numérique, l’illustre bien. Pour Trebor Scholtz (2012), chacune de nos actions sur Internet est créatrice de valeur, dont nous ne bénéficions pas, car nous ne sommes pas rémunérés pour cette valeur créée. Nous sommes donc tous des travailleurs exploités. L’appareil classique de la théorie critique est mis en œuvre. Nous sommes aliénés, puisque manipulés, conduits à créer de la valeur à notre insu, notre subjectivité étant niée. Nous sommes réifiés puisque réduits à un facteur de production de cette valeur. Le discours sur les digital labors est représentatif du mode de fonctionnement des théories critiques. Il utilise un cadre de pensée déjà construit — celui de l’exploitation — et le calque sur un objet empirique en classant les éléments de cet objet empirique dans ce cadre. Il opère une simple traduction, associant terme à terme le vocabulaire du numérique et celui de la théorie critique. Cliquer, c’est travailler. Puis, il fournit une prescription déjà contenue dans le cadre d’interprétation avant tout regard empirique : rémunérer le travail. En agissant ainsi, les digital labors se privent d’un regard empirique dépassionné qui leur permettrait de construire une connaissance du fonctionnement du numérique dans le concret. Ils se privent à la fois d’identifier les problématiques spécifiques à une réalité, qui ne sont pas encore déjà contenues dans le cadre théorique de départ, ainsi que des moyens d’action sur cette réalité. Il s’agit donc de consolider un modèle interne à la théorie critique, plus que d’en élaborer un qui permettrait de rendre une réalité intelligible.

La neutralité axiologique de Max Weber (1959) est nuancée par l’explicitation de la position du chercheur dans la société, en lui posant la question : « d’où parlez-vous ? ». S’il n’est pas douteux que son choix d’objet d’étude relève de ses intérêts personnels et politiques, de la manière dont il se place dans la société, la réponse à cette question ne peut cependant se faire sur le mode général du chercheur toujours déjà engagé, au service de l’idéologie dominante s’il ne se donne pas pour mission explicite la libération. Le critère de la réfutabilité des énoncés proposé par Karl Popper (1962) pour distinguer le scientifique peut se traduire en matière d’engagement par un critère d’utilité, non plus épistémologique mais politique. Ce que je produis, comme chercheur, peut-il servir à ceux dont l’engagement diffère du mien ?

Bibliographie

Boltanski, Luc. 2009. De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation. Paris : Gallimard.

Bouveresse, Jacques. 1999. « Sur le sens du mot “platonisme” dans l’expression “platonisme mathématique” » Revue de théologie et de philosophie, vol. 131, n° 4 : p. 353-370.

Box, George E.P. 1979. « Robustness in the Strategy of Scientif Model Building » in Launer, Robert L. et Graham N. Wilkinson (éds.). Robustness in statistics. New York : Academic Press.

Bronner, Stephen Eric. 2011. Critical Theory : A Very Short Introduction. Oxford : Oxford University Press.

Durand-Gasselin, Jean-Marc. 2012. L’École de Francfort. Paris : Gallimard.

Habermas, Jürgen. 1985. The Theory of Communicative Action. Volume 1 : Reason and the Rationalization of Society. Traduction de Thomas McCarthy. Paris : Gallimard.

Horkheimer, Max et Theodor W. Adorno. [1947] 2002. Dialectic of Enlightenment : Philosophical Fragments. Traduction d’Edmund Jephcott. Redwood City : Stanford University Press.

Minsky, Marvin L. 1965. « Matter, Mind and Models » Artifical Intelligence Memo, n° 77. Cambridge, MA : Massachusetts Institutes of Technology, Project MAC.

Popper, Karl Raimund. 1962. Conjectures and Refutations : the Growth of Scientif Knowledge. Oxford : Routledge/Kegan Paul.

Scholz, Trebor. 2012. Digital Labor : The Internet as Playground and Factory. London : Routledge.

Sears, Alan. 2005. « Queer anti-capitalism : What’s left of lesbian and gay liberation ? » Science & Society, vol. 69, n° 1 : p. 92-112.

Weber, Max. [1919] 1959. Le savant et le politique. Paris : Plon.

Note

1 « To an observer B, an object A* is a model of an object A to the extent that B can be use A* to answer questions that interest him about A. »

2 « Essentially, all models are wrong, but some are useful. »

3 « Enlightenment stands in the same relationship to things as the dictator to human beings. He knows them to the extent that he can manipulate them. »

Résumé

Si la réalité étudiée ne peut contredire le modèle employé ou construit pour en rendre compte, alors ce modèle ne nous apprend rien sur cette réalité. J’argumenterai que l’appareil théorique des études critiques et radicales, fondé sur les concepts d’aliénation et de réification, est invalidé par le fait qu’il ne peut être contredit par la confrontation aux objets spécifiques. La théorie critique a permis de faire émerger de nouveaux objets légitimes — genres, minorités —, mais a aussi construit des murs solides autour d’eux. Il y a une contradiction entre la volonté de dégager des leviers d’action pour l’émancipation et une précipitation à l’interprétation qui ne se laisse pas le temps de les identifier.

Pour faire référence à cet article

Thomas Favre-Bulle, "Les murs de la critique.", EspacesTemps.net, , 11.11.2014
https://www.espacestemps.net/articles/les-murs-de-la-critique/