Les affres.

Christophe Apprill

Le terrain réserve parfois bien des surprises. Génère des doutes, réveille des affres. Mais le chercheur parvient sans trop de peine à publier sa recherche. Il fait jouer les réseaux, appartient à un ou deux comités de lecture de revues en vue, s’insinue par le biais de relations publiques bien dosées dans la forteresse des autres. Son appartenance à une institution reconnue fait le reste. Comme sa recherche prend du temps, que ses résultats oscillent entre la formulation d’une hypothèse et la délimitation d’un champ, il prend à coeur de présenter la recherche des autres. La préface lui tient lieu de tribune. La direction d’un numéro lui permet de rebondir de concepts en notions. La problématique est sa liane. Avec l’élan que confère la publication, il parvient à recycler le matériel existant. Avec du vieux, il fabrique du neuf, qui sonne joliment dans l’amphithéâtre d’une problématique où la rhétorique résonne plus fort que le savoir. De la misère et de la fête, de l’esthétique et des statistiques, tout l’intéresse pour peu qu’il puisse mettre son nom sous un texte qui a coupé les ponts avec le manifeste. Point d’idéologie, le mot est tabou, mais un simulacre d’analyse qui lui permette d’être publié dans la plus large panoplie de revues au coeur mou.

Dans son goût pour l’investigation, l’appréhension du terrain tient un rôle à part entière. À l’opposé de la recherche livresque par bases de données interposées, le chercheur aimerait se muer en arpenteur. Avec femme et enfant, en résidence ou en mission, le voilà qui débarque en collectionneur de savoir, en détenteur d’analyse, en gardien de concepts. Ses appuis lui servent tantôt à différer l’objet de son séjour à plus tard pour se consacrer à son installation, tantôt à collecter en quelques jours une benne d’informations qui feront matière à articles. Dans la jungle des livres, des thèses et des revues qui se reproduisent avec la qualité foudroyante d’épiphytes, il se débat pour faire entendre sa voix dans le microcosme. Quand l’un de ses collègues vient à s’exprimer sur les ondes, quand sa parole dépasse le cercle, c’est une espèce de trahison.

Entre recyclage et rétention, le chercheur pratique tous les coups. Mais il en est un qui le désespère, c’est l’altération de son terrain : une petite guerre, quelques roquettes, des miliciens sans foi ni loi, et tout en devenant juteux, celui-ci en devient impraticable. À la vue du spectacle de la vie et de la mort, le chercheur implore l’entracte. Abandonné par son terrain, il abandonne les acteurs à leur destin. Mais ce manque d’humanité, ou cette humanité profonde dans la cruauté et la violence, en fin de compte, le chercheur s’en réjouit. Son terrain fructifie, sa côte se bonifie, son ébullition augure, comme pour la fermentation du raisin pour le vin, un millésime prometteur. À l’arrêt des combats, la glose et la reconstruction se disputent les ruines. Les chercheurs s’entre-déchirent pour la première, à coup de subventions, d’accord de partenariat, de programmes de recherche. La guérilla des problématiques succède à la lutte des milices. Dans ces pauvres pays, la richesse de la dialectique pallie le manque d’argent pour la reconstruction, matérielle et intellectuelle. Après le chaos viennent l’ordre et le cortège de bonnes vieilles idées, dont la recette éprouvée protège le marché. Le chercheur, par l’analyse parfois fine des désordres passés et à venir, se fait le garant de cet ordre. C’est son viatique. On travaille bien mieux dans un pays mal réconcilié mais pacifié que dans l’instabilité chronique des remises en cause.

Résumé

Le terrain réserve parfois bien des surprises. Génère des doutes, réveille des affres. Mais le chercheur parvient sans trop de peine à publier sa recherche. Il fait jouer les réseaux, appartient à un ou deux comités de lecture de revues en vue, s’insinue par le biais de relations publiques bien dosées dans la forteresse des […]

Christophe Apprill

Sociologue, il docteur de l’Ehess. Il est membre du laboratoire Sociologie, histoire et anthropologie des dynamiques culturelles (Shadyc, umr 8562). Ses recherches portent sur l’histoire sociale du bal et la place de la danse dans la sociabilité et la culture en Europe occidentale et en Amérique latine. Il est l’auteur de Le tango argentin en France, Anthropos, 1998, et de Sociologie des danses de couple, L’Harmattan, 2005.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Christophe Apprill, « Les affres. », EspacesTemps.net, Dans l’air, 2006/12/23. URL : https://www.espacestemps.net/articles/les-affres/