Le Monde de l’après-midi…

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Boris Beaude

Image1Lorsque l’on parle du Monde aujourd’hui, de quoi est-il vraiment question ? Du quotidien confié en 1944 à Hubert Beuve-Méry, devenu l’institution qui perdure jusqu’à aujourd’hui, du site internet de ce même quotidien, de la société d’édition du même nom qui propose tout aussi bien Les Cahiers du Cinéma, Courrier international, Le Monde diplomatique ou Le Monde de l’éducation ? Peut-être est-il tout simplement question de complexité croissante ? L’évolution du Monde n’aura échappé à aucun de ses lecteurs assidus. Le nombre de ses acteurs ne cesse d’augmenter, l’ensemble se définissant chaque jour par des liens de plus en plus nombreux et complexes. En cela, LeMonde.fr présente toutes les singularités de cette tendance lourde, au risque de perdre en lisibilité. Tentons d’en présenter les grandes lignes actuelles.

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Image : Le Monde en ligne, de 1995 à 2003. Vous pouvez retrouver ces images dans un format plus large, dans l’annexe ci-dessous.

Alimenté et largement inspiré par le premier quotidien national français, LeMonde.fr est probablement la source d’information francophone la plus importante. Présent sur Internet dès 1996, c’est fin 1998 que la société éditrice du Monde souhaite en faire une référence de l’information en ligne, sans renoncer à l’exigence éditoriale du quotidien. Avec plus de 2 700 000 visiteurs par mois selon l’association Édition Contrôle (dont 35% à l’étranger), LeMonde.fr est aujourd’hui le site français d’information générale le plus visité. Pourtant, ce site n’a plus grand-chose à voir avec l’édition papier du journal éponyme.

Tout d’abord, et les amateurs de grandes pages, de typographie et de lecture en diagonale le savent bien, le site se distingue formellement par le support utilisé, qui impose une nette rupture dans les habitudes des lecteurs. La « une » est beaucoup plus fournie, il n’est pas possible d’avoir rapidement une vision d’ensemble des nouveaux articles et la lecture est nettement moins confortable. Cela est particulièrement vrai pour les lecteurs qui se plaisent à se promener dans les moindres recoins du journal, non sans habitude. L’heure est donc aux ruptures, et celles-ci ne demandent qu’à être appropriées. L’enrichissement croissant du quotidien en ligne n’est en effet pas dépourvu d’innovations et de contenus qui se singularisent nettement de la version papier.

La caractéristique la plus notable est probablement la gratuité intégrale de la consultation des articles récents (6 derniers jours). Dans de telles conditions, la publicité est très intrusive – outre les pop-up, LeMonde.fr est un des rares sites disposant de publicités sonores. La logique du site ne repose donc pas exclusivement sur la mise en ligne des articles de la version papier, ce service étant totalement gratuit. Une autre caractéristique, significative, est la rupture avec une distinction essentielle de ce quotidien : sa parution au cours de l’après-midi. Le site propose en effet une mise en ligne continue de l’information, s’accordant même la possibilité de mettre à jour les articles en cours de journée. En cela, LeMonde.fr s’inscrit radicalement dans une nouvelle logique éditoriale, qui profite des possibilités techniques offertes par la publication en ligne.

Ces deux points, s’ils sont essentiels, ne représentent pourtant qu’une partie des innovations. On l’aura compris, LeMonde.fr propose de nombreux autres services, à même de solliciter plus encore l’intérêt de ses lecteurs, et surtout l’abonnement proposé aux plus zélés. Le constat de gratuité n’est en effet qu’apparent. Une part croissante des contenus développés spécifiquement pour le site n’est accessible qu’aux abonnés. Les liens hypertextes, omniprésents, conduisent rapidement le lecteur qui se complaît dans la gratuité vers une offre d’abonnement lui permettant d’accéder à l’information qu’il sollicite. Il est alors difficile de faire la part entre ce qui est gratuit et ce qui ne l’est pas. Il est en revanche pernicieux de reprocher cette ambiguïté de la mise en page du site, qui feint de ne pas faire la différence. On aurait pu souhaiter une version épurée et entièrement gratuite, mais ne serait-ce pas une revendication illégitime, portant atteinte à la valeur de l’information professionnelle, ainsi qu’à celle du projet dans son ensemble ?

C’est en effet dans la version réservée aux abonnées, lorsque l’on accède à l’intégralité du site, que le contenu et la maquette du Monde.fr prennent tout leur sens. La lecture se fait alors sans entraves, au grès des liens hypertextes qui s’offrent de toutes parts au clic de souris. Certains, peu familiers des lectures non linéaires, ne manqueront pas d’être désarçonnés par cette inévitable sensation de vertige, tant il apparaît rapidement que la lecture n’a comme limite que celle du lecteur. Pour pallier cela, ce dernier pourra toujours se rabattre prudemment sur la version PDF de l’édition papier. S’il dispose d’un écran conséquent, il retrouvera un peu de sérénité et la sensation d’être à nouveau confronté à un espace de lecture borné, dont il mesure sans difficulté l’étendue. Pourtant, c’est après une immersion progressive que LeMonde.fr révèle la richesse de son contenu.

Dans un prolongement familier de l’édition papier, l’accès aux archives présente un des intérêts les plus évidents du dispositif. L’abonnement permet de consulter 25 articles par mois parmi les archives qui remontent jusqu’à 1987, soit plus de 800 000 articles. L’accès se fait à l’aide d’un « moteur » très efficace, qui permet de faire des recherches dans les titres, mais aussi dans l’intégralité du texte des articles archivés. Un tel service surpasse les possibilités offertes initialement par le service des archives, avant que les numéros soient numérisés.

Le reste est en rupture complète avec l’édition papier. Il est en outre possible d’accéder en « temps réel » aux dépêches de l’Agence France-Presse (Afp), de Reuters ou de News Press (np), classées très précisément par thèmes. Le site offre aussi des informations boursières détaillées pour le marché français et états-unien, des fiches synthétiques pour l’ensemble des pays de l’Onu accompagnés d’analyses extraites du Bilan du Monde et un accès à la base Tere, qui rassemble la totalité des résultats aux élections françaises depuis 1969 (européennes, présidentielles, législatives, régionales, cantonales et municipales). Enfin, le site propose des rubriques thématiques selon l’actualité, telles que les résultats d’examens ou de l’Euro 2004. Cette dernière rubrique, avec le « direct-live », fait entrer le journal dans l’information instantanée, comme en témoigne un extrait du commentaire fait pendant le match entre la France et la Grèce : « Rothen se bat bien sur le côté gauche mais ses centres manquent de précision pour le moment. » , ou, plus significatif, celui de la 66e minute du match entre la République Tchèque et le Danemark : « But de Milan Baros !!! fabuleux !! Nedved ouvre parfaitement pour Baros qui part à 100 à l’heure et envoie un missile en pleine lucarne de l’entrée de la surface !! Fantastique but qui crucifie les Danois !! » On pourra aussi s’étonner de trouver des offres d’emploi, des petites annonces, une boutique, ou un lien vers le site Le Quotidien Auto.com du nouvel observateur.

Le site se singularise aussi par la présence croissante de contenus éditoriaux spécifiques. C’est le cas des dossiers thématiques ou d’un grand nombre d’animations « multimédias ». Les plus récentes, sur le nouveau gouvernement irakien, sur le résultat des élections européennes ou sur les primaires états-uniennes, se présentent souvent comme un complément efficace aux articles du journal. C’est aussi le cas des « sélections d’images marquantes de la journée », accompagnée d’un court commentaire, de « portfolios » rassemblant des photographies sur une thématique qui fait l’actualité, ou, chaque jour, d’une photographie de l’agence Magnum dont la légende se limite à l’auteur, le lieu de la prise de vue, et l’année, l’inscrivant ainsi hors des temporalités d’un quotidien.

D’autres innovations portent sur l’agencement de l’information, facilitant l’accès à la richesse des ressources mises à disposition. C’est en particulier significatif pour le regroupement thématique des articles, auxquels est ajoutée une liste de liens vers d’autres sites en relation avec le sujet. Les 35 heures, « l’Europe de la défense », le mariage des homosexuels, l’entrée de la Turquie en Europe ou la problématique de « la croissance sans emplois » sont autant de sujets présentés selon cette entrée transversale, mettant l’accent sur une question et non sur son traitement particulier. Des listes de diffusion, envoyées par courrier électronique aux abonnés, présentent elles aussi un regard particulier sur l’édition en ligne, prolongeant la rupture avec « Le Monde de l’après-midi ». Dès huit heures, la « check-list » introduit le lecteur dans une nouvelle journée. Un bref aperçu de l’actualité matinale s’accompagne de quelques extraits et liens vers des quotidiens étrangers, mettant en exergue quelques faits singuliers. Cette information matinale se termine par une présentation des événements culturels de la journée, qu’il s’agisse de la radio, de la télévision, du théâtre ou de la rue. À neuf heures, « Que dit Le Monde ? » présente la liste des articles à paraître l’après-midi. À la mi-journée, « La 12 :15 » ne manquera pas d’informer l’investisseur sur l’actualité économique et financière, cac 40 et eurostoxx50 à l’appui. Enfin, dans l’après-midi, « Les titres du jour » offrent une entrée directe parmi l’ensemble des articles de l’édition papier, épargnant ainsi au lecteur une fastidieuse recherche sur le site, dont le flux éditorial ne correspond plus à cette « tradition » intrinsèque de l’édition papier.

Il est un dernier aspect du Monde.fr qui le distingue singulièrement de l’édition papier. Le site offre diverses possibilités d’interactions entre les lecteurs du journal ou avec un invité de la rédaction. C’est le cas des « chats » organisés de plus en plus régulièrement, à l’image de celui sur l’Irak avec le grand reporter Éric Laurent. Cela est encore plus significatif dans le cadre du forum de discussion proposé par le site. Ce dernier bénéficie d’une activité remarquable qui n’enlève rien à la qualité d’un grand nombre d’interventions, laissant bien entendu la place aux débordements caractéristiques de ce mode de communication. Classés par thèmes, certains sujets dépassent les 70 000 messages. C’est le cas des débats qui ont eu lieu sur les élections du 21 avril 2002 ou au cours de la première année de la guerre en Irak. Actuellement, le débat sur la « politique française » rassemble plus de 65 000 messages. Enfin, l’interaction apparaît aussi dans la possibilité, contestée par certains, de recommander un article aux autres lecteurs. La sélection des articles les plus recommandés étant présente en page d’accueil et dans la liste de diffusion présentant les titres du jour, la place accordée à cette possibilité sans équivalent dans la version papier ne peut être considérée comme négligeable. On notera enfin le partenariat entre LeMonde.fr et Expression publique, sous la forme de sondages d’opinion, présents eux aussi en page d’accueil.

Cependant, la dynamique de ce site trouve ses limites dans la maquette actuelle, tant les innovations s’y greffent de plus en plus artificiellement. Le récent « week-zine » et « La bande-son » participent de cette dispersion apparente dont on peine parfois à identifier la logique. Magazine interactif du week-end pour le premier, radio en ligne pour la seconde, où s’arrêtera la politique éditoriale du Monde ? Ce constat vaut aussi pour les nombreuses illustrations photographiques ou interactives qui se perdent dans les méandres de cette mine d’informations, dont la richesse ne cesse de croître à la mesure de son exploitation et dont la cohérence n’est pas encore efficacement mise en valeur. De surcroît, cette complexification du média ne va pas sans problème d’incompatibilités techniques pour les lecteurs ne disposant pas d’une configuration informatique standard.

Le Monde interactif est semble-il bien révolu malgré l’omniprésence de l’interactivité. Devenu LeMonde.fr, ce site assume pleinement son origine éditoriale sans pour autant négliger la spécificité de son support. Malgré tout, LeMonde.fr n’est pas Le Monde de l’après-midi ou du lendemain dans les recoins. Sur Internet, cette « institution » a trouvé un lieu adapté à son ambition. Aujourd’hui, devenu incontournable, ce site a radicalement dépassé la seule logique d’une transposition en ligne de son contenu tant convoité. Ce qui fait Le Monde, quel que soit le support, demeure bien un regard singulier sur le Monde.

LeMonde.fr

Statistiques de l’association Diffusion Contrôle.

Documents annexes

Ce document reprend chaque « une » de la version en ligne du journal. Il est au format .pdf. Nous remercions Le Monde pour ces images.

Résumé

Lorsque l’on parle du Monde aujourd’hui, de quoi est-il vraiment question ? Du quotidien confié en 1944 à Hubert Beuve-Méry, devenu l’institution qui perdure jusqu’à aujourd’hui, du site internet de ce même quotidien, de la société d’édition du même nom qui propose tout aussi bien Les Cahiers du Cinéma, Courrier international, Le Monde diplomatique ou […]

Boris Beaude

Géographe, il est spécialisé dans la géographie d'Internet et enseigne à l'Institut d'Études Politiques de Paris. Il prépare une thèse sur la dimension spatiale d'Internet et plus particulièrement sur le piratage de ressources musicales. Il fait partie de la Rédaction d'EspacesTemps.net, où il est responsable du Site du mois.

Pour faire référence à cet article (ISO 690)

Boris Beaude, « Le Monde de l’après-midi… », EspacesTemps.net, Objets, 2004/10/07. URL : https://www.espacestemps.net/articles/le-monde-de-apres-midi/