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Résumé | Bibliographie | Notes

Sérendipité.

‘Le Dictionnaire, mode d’emploi’.

Introduction au Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, dirigé par Jacques Lévy et Michel Lussault, 2003.

Image1Comment se servir de ce dictionnaire ?

Les entrĂ©es sont classĂ©es en quatre catĂ©gories signalĂ©es par un nombre 1, 2, 3 et 4). La catĂ©gorie 1 ThĂ©orie de l’espace correspond aux notions et concepts les plus fondamentaux de la gĂ©ographie. Ses articles commencent toujours par une dĂ©finition, imprimĂ©e en gras. Cette catĂ©gorie comprend les « cent concepts pour penser l’espace », qui se veulent un rĂ©sumĂ© de la pensĂ©e gĂ©ographique ; ils sont signalĂ©s dans l’index par un pictogramme. La catĂ©gorie 2 ÉpistĂ©mologie de la gĂ©ographie traduit la dĂ©marche de rĂ©flexivitĂ© de la gĂ©ographie, sur son objet, son histoire, ses dĂ©coupages internes, ses relations avec les autres aspects de la connaissance et de la pensĂ©e. La catĂ©gorie 3 Penseurs de l’espace, propose une galerie de portraits de chercheurs, gĂ©ographes ou non, qui ont contribuĂ© par leurs travaux Ă  notre connaissance de l’espace des sociĂ©tĂ©s. Les penseurs vivants ont Ă©tĂ© exclus de la liste. Enfin, la catĂ©gorie 4 Champs communs traite des outils communs Ă  l’ensemble des sciences sociales, parfois Ă  l’ensemble des sciences. Dans cette catĂ©gorie, les articles commencent par une dĂ©finition dans le cas oĂą ils traitent d’un objet bien identifiĂ©, par opposition Ă  un thème de discussion, un courant de pensĂ©e ou un couple de contraires.

Les astĂ©risques* renvoient aux autres entrĂ©es, citĂ©es dans le texte. Par ailleurs, un important index offre des entrĂ©es alternatives dans les articles. Dans les deux cas, c’est le radical du mot qui a Ă©tĂ© pris en compte : un adjectif peut rĂ©fĂ©rer au substantif ou au verbe et un pluriel, au singulier. Enfin, les corrĂ©lats, situĂ©s Ă  la fin de l’article et annoncĂ©s par une flèche. Si l’on ajoute l’index des noms propres, on obtient un ensemble de « moteurs de recherche » qui permet de circuler dans les textes selon d’autres voies que le hasard (qui demeure un puissant adjuvant en matière de connaissance) de l’ordre alphabĂ©tique. Il s’agit donc d’un texte construit dans l’esprit de l’hypertexte.

Des bibliographies indicatives suivent la plupart des articles et incitent Ă  la poursuite de la lecture en signalant des ouvrages d’approfondissement. Pour la catĂ©gorie 3, une sĂ©lection des Ĺ“uvres essentielles de chaque auteur est proposĂ©e Ă  la fin de la notice qui lui est consacrĂ©, avant la bibliographie. Les articles sont signĂ©s des initiales de l’auteur, mais il existe de nombreux articles co-signĂ©s, de trois façons diffĂ©rentes : .Le signe & (x & x) signifie que le texte est le fruit d’une rĂ©flexion collective intentionnelle des auteurs et d’une Ă©criture commune. .L’usage du signe + signale que le texte est le rĂ©sultat de l’intĂ©gration de deux Ă©critures diffĂ©rentes, rĂ©alisĂ©e Ă  l’initiative des deux directeurs ; lĂ  encore, le premier auteur est citĂ© en premier. .Enfin les deux directeurs ont pu apporter des modifications aux textes initiaux, plus importantes que la seule retouche de style ou de structure de l’article (en gĂ©nĂ©ral des ajouts), ce qui est indiquĂ© par la forme : x (+ jl) ou x (+ ml).

L’espace pris aux mots.

« Ne pourrait-on pas estimer que la vie est un questionnement constant, formulĂ© après coup, sur les connaissances que l’on a sur l’espace d’oĂą tout dĂ©coule ? Et la scission de la sociĂ©tĂ© entre ceux qui savent quelque choses et ceux qui n’en savent rien : n’est-elle pas plus profonde aujourd’hui que jamais ? »

Peter Sloterdijk, Sphères 1. Bulles (1998), Paris, Pauvert, 2002, trad. Olivier Mannoni, p. 12-13.

« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchĂ©s et presque intouchables, immuables, enracinĂ©s ; des lieux qui seraient des rĂ©fĂ©rences, des points de dĂ©part, des sources : Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison oĂą je serais nĂ©, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait plantĂ© le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts… De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’ĂŞtre Ă©vidence, cesse d’ĂŞtre incorporĂ©, cesse d’ĂŞtre appropriĂ©. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le dĂ©signer ; il n’est jamais Ă  moi, il ne m’est jamais donnĂ©, il faut que j’en fasse la conquĂŞte. »

Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, DenoĂ«l/Gonthier, 1974, p. 140.

Publier aujourd’hui un dictionnaire de rĂ©fĂ©rence pour la gĂ©ographie et, plus gĂ©nĂ©ralement, pour les savoirs sur l’espace des sociĂ©tĂ©s peut paraĂ®tre une gageure et tĂ©moigner d’une prĂ©tention excessive, surtout lorsque l’entreprise est menĂ©e par deux personnes qui sont elles-mĂŞmes engagĂ©es dans l’action scientifique. Il ne faut voir nulle arrogance dans la dĂ©marche qui a conduit Ă  cet ouvrage, simplement la poursuite et l’amplification d’un cheminement, commencĂ©, pour l’un d’entre nous, dans le milieu des annĂ©es 1970 et, pour l’autre, Ă  la fin des annĂ©es 1980, et guidĂ© par une intuition initiale et une volontĂ©.

L’intuition, petit Ă  petit muĂ©e en affirmation argumentĂ©e, que l’aventure gĂ©ographique valait la peine d’ĂŞtre tentĂ©e car la gĂ©ographie pouvait constituer un outil pertinent d’intelligence du monde ; quelles que soient les critiques qu’on puisse adresser Ă  la discipline acadĂ©mique, Ă  l’institution gĂ©ographique, au savoir scientifique lui-mĂŞme, la gĂ©ographie vaut qu’on s’y attarde et qu’on s’y attache.

La volontĂ© d’en passer par les mots, par la proposition d’un lexique prĂ©sentĂ© par ordre alphabĂ©tique, et pas seulement par des prĂ©sentations thĂ©oriques ou des Ă©tudes d’objets singuliers, ne relève pas d’un souci de pure sĂ©mantique ou d’entomologie terminologique, mais part du constat que les mots et les discours qu’ils permettent sont des instruments apprĂ©ciables pour les autres aspects de la dĂ©marche de recherche. Savoir de quoi l’on parle est clairement utile Ă  l’Ă©nonciation des problĂ©matiques, Ă  l’Ă©dification des thĂ©ories, de construction des concepts, et Ă  l’organisation de dĂ©bats et discussions qui, Ă  nos yeux, ont toujours constituĂ© les zones cruciales du travail scientifique.

Ce dictionnaire, ainsi, ne constitue qu’une Ă©tape, certes importante, compte tenu de son ampleur et de l’Ă©nergie qu’a mobilisĂ©e sa rĂ©daction, dans une recherche de bien plus longue haleine, qui ne cesse pas avec la prĂ©sente publication. Son existence manifeste aussi la convergence de pensĂ©e entre les deux maĂ®tres d’Ĺ“uvre, la mĂŞme appĂ©tence pour la thĂ©orie et la proposition conceptuelle, ce qui ne signifie pas que nous partagions toujours les mĂŞmes vues, confĂ©rions toujours la mĂŞme signification Ă  un phĂ©nomène. Nos parcours et Ă©crits respectifs se croisent, depuis une dizaine d’annĂ©e, mais ne se confondent pas – et nos textes personnels dans ce Dictionnaire tĂ©moignent de cette diffĂ©rence, parfois sensible. Nous ne pouvons pas cacher, cependant, que nous sommes en phase sur l’Ă©valuation d’ensemble, positive, de ce qu’est la gĂ©ographie aujourd’hui et sur ses virtualitĂ©s, sur ce qu’elle peut devenir, sur les objets qu’elle vise et ses dĂ©marches qu’elle permet, enfin, sur l’Ă©thique de la production et de la communication scientifiques qu’une telle perspective exige. Au-delĂ  de cet accord de fond, il existe une connivence : un tel livre n’aurait pas Ă©tĂ© possible, non plus, sans une rĂ©elle complicitĂ© intellectuelle et sans un plaisir partagĂ© de l’Ă©change d’idĂ©es et du travail en commun, sans une confiance rĂ©ciproque dans les propos de l’autre, sans une mutuelle propension Ă  associer travail et plaisir – sans notre amitiĂ©, qui nous a Ă©paulĂ©s dans cette aventure et que celle-ci a renforcĂ©e. Cela va sans dire, mais pourquoi faudrait-il le taire ?

Critique de l’existant.

Le projet dont ce Dictionnaire est le rĂ©sultat est nĂ© d’un double constat qui imposait, Ă  nos yeux, une rĂ©action. I. Longtemps, il n’y eut pas de grand dictionnaire scientifique disponible ; II. cette lacune fut comblĂ©e Ă  partir des annĂ©es 1970 en France, par deux ouvrages qui, au bout du compte, se rĂ©vĂ©laient, Ă  notre avis, insatisfaisants.

La « gĂ©ographie classique » vidalienne et postvidalienne n’a pas Ă©tĂ© la source de la constitution d’un vĂ©ritable dictionnaire de gĂ©ographie, au sens d’un corpus de rĂ©fĂ©rence faisant le point systĂ©matique et critique de l’Ă©tat d’un savoir. Il a certes existĂ©, depuis le 17e siècle au moins, de nombreux dictionnaires de lieux et contrĂ©es, des abĂ©cĂ©daires (dont on connaĂ®t le succès Ă  partir du 19e) et des compendia gĂ©ographiques ; tous sont accumulatifs, descriptifs et marquĂ©s par le souci de recension exhaustive de faits variĂ©s, sans qu’on puisse toujours dĂ©couvrir une vĂ©ritable problĂ©matique d’ensemble. Cette tradition de dictionnaire dont les entrĂ©es sont des lieux et des territoires se maintient d’ailleurs en se renouvelant : on peut citer par exemple le Dictionnaire de gĂ©opolitique (dirigĂ©e par Yves Lacoste), livre qui est, quant Ă  lui, organisĂ© autour de quelques grands principes, mais reste d’abord une sĂ©rie de textes prĂ©sentant des lieux, l’entrĂ©e par État s’avĂ©rant dĂ©terminante. Cela Ă©tant, il n’est pas en soi illĂ©gitime de mĂŞler noms propres et noms communs dans le mĂŞme ouvrage. Dès lors que l’on considère, contrairement au courant positiviste, que ce n’est pas le nombre d’occurrences d’un phĂ©nomène qui fait de lui un objet Ă©ligible pour le travail scientifique, et que nous ne confondons pas gĂ©nĂ©ralisation et conceptualisation, nous aurions pu introduire des noms de lieux uniques, des gĂ©ons (selon l’astucieuse expression de Roger Brunet). Si nous ne l’avons pas fait, c’est que nous avons craint que leur nombre et les principes qui auraient prĂ©valu Ă  leur choix ne prennent une place disproportionnĂ©e et n’ « Ă©touffent » le reste du corpus. La prĂ©occupation de prĂ©senter les lieux de la terre, Ă  toute Ă©chelle, aussi singuliers soient-ils comme des objets de connaissance appelant concept et thĂ©orie a habitĂ© notre dĂ©marche. Dans l’ensemble, le petit nombre de dictionnaire parlant d’espace doit en tout cas ĂŞtre vu comme un indice de plus de la dĂ©fiance des gĂ©ographes institutionnels classiques pour la pensĂ©e rĂ©flexive formalisĂ©e et du repli du propos gĂ©ographique sur des connaissances idiographiques, peu propices aux montĂ©es en gĂ©nĂ©ralitĂ© et aux constructions thĂ©oriques, cela mĂŞme qui constitue le fond d’un dictionnaire scientifique.

La tentative d’Ă©laborer un tel ouvrage, qui ne procède pas d’une dĂ©marche didactique ou pĂ©dagogique du style du « mĂ©mento » ou du « vocabulaire », est donc assez rĂ©cente : en France, deux dictionnaires, se sont ainsi imposĂ©s, l’un dans les annĂ©es 1970, celui de Pierre George, l’autre dans les annĂ©es 1990, dirigĂ© par Roger Brunet, avec l’aide d’HervĂ© ThĂ©ry et de Robert Ferras. Ils peuvent servir de points de repères et imposent que toute nouvelle entreprise de ce type se place par rapport Ă  eux. Par ailleurs, au Royaume-Uni, Ron Johnston, Derek Gregory, Geraldine Pratt, Michael Watts ont pilotĂ© l’Ă©dition d’un Dictionary of Human Geography, qui, au fil des rééditions, est devenu une rĂ©fĂ©rence internationale et dont on doit aussi mĂ©diter les enseignements.

Le Dictionnaire de la gĂ©ographie de Pierre George a constituĂ© le premier travail de ce genre dans la gĂ©ographie française contemporaine. Il y avait chez Pierre George une volontĂ© incontestable de capitalisation des acquis scientifiques des recherches menĂ©es dans les annĂ©es 1950 et 1960, qui avaient mis en question la vulgate institutionnelle. Pourtant, le ton gĂ©nĂ©ral du livre est neutre (ce qui est censĂ© tĂ©moigner qu’il manifeste l’objectivitĂ© de la science) et proscrit toute dimension critique. En mĂŞme temps, il souffrait de très graves dĂ©fauts dans sa conception et sa rĂ©alisation. De ce point de vue, une critique de 1976, très sĂ©vère et qui a provoquĂ© une notable controverse, reste toujours d’actualitĂ© :

« C’est par l’abondance de termes techniques ou Ă©trangers que le Dictionnaire espère rattraper son indigence scientifique. On ne peut dĂ©cemment en vouloir Ă  un livre, Ă  une matière qui vous aura au moins appris ce qu’est un Miombo ou une Ignimbrite ! Aussi le bric-Ă -brac gĂ©nĂ©ralisĂ© caractĂ©ristique de l’ouvrage doit-il ĂŞtre considĂ©rĂ© comme un obstacle et un masque. Obstacle Ă  ce que les sciences de l’espace, chacune avec son objet propre, prennent leur essor. Masque qui fait oublier la faiblesse thĂ©orique sous l’exubĂ©rance empirique. Comme les foules cachent souvent une infinitĂ© de solitudes, l’abondance des matĂ©riaux peut dissimuler leur nĂ©ant intĂ©rieur. Ce livre est aussi le symptĂ´me de la gĂ©ographie d’aujourd’hui. Il s’agit maintenant d’inventer la matière des dictionnaires futurs des sciences de l’espace. Les gĂ©ographes ont devant eux cette tâche. Personne ne pourra l’accomplir Ă  leur place. » (LĂ©vy, 1976).

Le prĂ©sent ouvrage est sans doute l’occasion, pour l’auteur de ces lignes, de rĂ©pondre Ă  sa propre injonction, en Ă©vitant de verser dans le travers de l’accumulation sans vĂ©ritable problĂ©matisation de ce que peut ĂŞtre le savoir gĂ©ographique et des modalitĂ©s de ses relations avec les autres savoirs. Ainsi peut-on, dans le dictionnaire de Pierre George, remarquer de nombreuses entrĂ©es qui renvoient aux sciences naturelles, Ă  l’Ă©conomie, ou, plus marginalement, Ă  d’autres sciences sociales. Mais ces emprunts ne sont jamais explicitĂ©s, justifiĂ©s, on ne montre pas en quoi ils seraient nĂ©cessaires, on ne rĂ©flĂ©chit pas aux effets de leur transposition dans le discours gĂ©ographique, discours au demeurant totalement naturalisĂ©, proposĂ© comme un « donnĂ© » au lecteur. Au bout du compte, cette gĂ©ographie apparaĂ®t Ă  la fois bĂ©ante et d’une insigne faiblesse Ă©pistĂ©mologique et thĂ©orique, ce qui, ajoutĂ© Ă  l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des entrĂ©es et au caractère lapidaire des textes, contribue Ă  faire de ce livre un contre-exemple de ce que nous avons cherchĂ© Ă  rĂ©aliser. Il est Ă  noter que les Ă©ditions ultĂ©rieures du dictionnaire de Pierre George (bâties avec l’aide de Fernand Verger), ne remirent jamais en cause les choix initiaux, qui relèvent donc d’une position assumĂ©e, exprimant une certaine vision de la gĂ©ographie.

The Dictionary of Human Geography (dont la première Ă©dition parut en 1981) ne pâtit pas des mĂŞmes dĂ©fauts dirimants. On tient lĂ , en vĂ©ritĂ©, une somme tout Ă  fait considĂ©rable, mais qui souffre parfois, paradoxalement, de cette qualitĂ© : il s’agit avant tout d’une tentative de bilan quasi exhaustif de la gĂ©ographie anglo-saxonne, telle qu’elle a Ă©voluĂ© depuis les annĂ©es 1960, notamment sous l’impulsion des auteurs, très nombreux, du dictionnaire. On n’a donc pas lĂ  un produit Ă©pistĂ©mologiquement stabilisĂ© autour d’une lecture particulière de la discipline. Dans l’ensemble, ce « passage en revue », remarquable et très documentĂ©, bien dans la tradition scientifique anglophone, manque de cohĂ©rence globale et le positivisme le plus classique y cĂ´toie la postmodernitĂ© la plus foisonnante, ce qui constitue Ă  la fois une limite et un des attraits du livre – paradoxe lui-mĂŞme très postmoderne ! La logique est donc plus celle de la juxtaposition des discours que de l’intĂ©gration.

Cela posĂ©, nous nous sentons proches de ce travail, qui a constituĂ© pour nous un modèle (partiel), notamment en ce que, comme l’introduction le prĂ©cise, ce dictionnaire se veut Ă  la fois « le miroir et l’aiguillon » (« both mirror and goad ») de la gĂ©ographie. Nous nous reconnaissons donc pleinement dans ce dĂ©sir, mĂŞme si nous avons tentĂ© une mise en cohĂ©rence plus forte des principes et une homogĂ©nĂ©isation plus marquĂ©e du corpus et de son traitement, tout en assumant la diversitĂ© (cf. infra). La tension entre la pluralitĂ© inĂ©vitable et souhaitable des positions scientifiques et la nĂ©cessitĂ© de consistance interne du discours d’ensemble sur la gĂ©ographie qu’Ă©nonce de facto un dictionnaire nous a poussĂ© Ă  Ă©viter autant qu’il est possible l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et l’Ă©clectisme, ce qui n’est pas toujours le cas du Dictionary of Human Geography. Il y a toujours une idĂ©e de la discipline et de la science dans un livre de ce genre, mieux vaut donc ne la point celer.

Entre ces deux points de repère, dont la lecture a nourri notre projet, nous plaçons Les mots de la gĂ©ographie, un dictionnaire critique. Parce que la gĂ©ographie avait changĂ© depuis les annĂ©es 1970, ce livre (paru en 1992) entendait rendre publique une vision nouvelle de la discipline et de son rĂ©gime de scientificitĂ©. On pouvait lire sur la quatrième de couverture : « Enfin, la gĂ©ographie a son grand dictionnaire, complet, Ă  jour », tĂ©moignage de l’ambition poursuivie. Le tout apparaĂ®t très structurĂ© par les apports spĂ©cifiques d’un gĂ©ographe, Roger Brunet, qui a imprimĂ© ses idĂ©es et son style Ă  cette entreprise connexe de celle de la GĂ©ographie universelle qu’il a Ă©galement dirigĂ©.

L’effort de lisibilitĂ© est rĂ©el, le texte est très alerte et ne dĂ©laisse pas l’humour, ce qui constitue une contribution apprĂ©ciable Ă  la dĂ©crispation nĂ©cessaire du discours scientifique. Les mots de la gĂ©ographie est de lecture très agrĂ©able (ce caractère ne fut pas pour rien dans son succès, ce qui n’est pas sans ambiguĂŻtĂ© pour un livre qui n’a pas forcĂ©ment sĂ©duit pour son contenu) et rompt avec le style acadĂ©mique. Mais on peut Ă©noncer deux rĂ©serves majeures. La première vient de ce que, si les notices introduisent souvent une salutaire distance ironique, elles ne sont pas rĂ©ellement critiques, quoi qu’affirme le sous-titre, car on recense plutĂ´t des usages, avec un art certain de l’ellipse et du chemin de traverse, qu’on ne dĂ©construit des significations et qu’on indique les fondements cognitifs des choix proposĂ©s d’emploi du lexique. Au demeurant, bien des notions ne se voient pas affectĂ©s d’une dĂ©finition prĂ©cise, voire connaissent une sĂ©mantique flottante, indĂ©cise, qui varie au cours d’un mĂŞme article. On retrouve ainsi une rĂ©elle difficultĂ© Ă  Ă©tablir une conceptualisation intĂ©grĂ©e et cohĂ©rente, sauf en ce qui concerne ce qui renvoie au vocabulaire spĂ©cifique de Roger Brunet, bien mieux stabilisĂ©, mais qui est loin d’ĂŞtre majoritaire dans l’ensemble du corpus.

La seconde rĂ©serve porte sur le nombre très Ă©levĂ© et l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des entrĂ©es, qui reprennent souvent des termes classiques de la gĂ©ographie traditionnelle, notamment ceux qui viennent des savoirs vernaculaires transposĂ©s dans le vocabulaire de la discipline. De ce fait, l’ouvrage s’avère parfois plus un plaisant abĂ©cĂ©daire, oĂą l’on divague amusĂ© ici par un trait d’humour, retenu lĂ  par une citation, qu’un dictionnaire de concept et de langue. L’ignimbrite (« Brèche ponceuse issue des nuĂ©es ardentes ou de l’accumulation de projections chaudes encore visqueuses et susceptibles de se souder après la chute […] », p. 232), trop facile Ă  moquer, dans le dictionnaire de George, pourrait ĂŞtre flanquĂ©e, toute proche dans l’ordre alphabĂ©tique, par l’igue (« Terme local venu du quercynois et repris par les spĂ©cialistes du karst […]. DĂ©signe les puits verticaux, comme le gouffre de Padirac sur le causse de Gramat », p. 246) dans l’ouvrage de Brunet, qui, heureusement, contient des apports autrement stimulants. Par son caractère disparate, son refus de faire des choix qui engagent une conception forte sur des points dĂ©cisifs, ce livre interdit de construire vĂ©ritablement une grammaire des notions gĂ©ographiques, ce qu’on pourrait pourtant attendre d’une entreprise centrĂ©e sur les mots.

Un outil au service de la cohérence du discours géographique.

Face Ă  ce paysage Ă©ditorial contrastĂ©, qu’avons-nous donc voulu faire ?

Il faut d’abord comprendre le Dictionnaire de gĂ©ographie et de l’espace des sociĂ©tĂ©s comme une tentative de rendre plus rigoureuse la langue des gĂ©ographes, et au-delĂ , celle des sciences sociales, puisqu’il nous semble que la gĂ©ographie peut et doit contribuer Ă  la construction du discours des sciences sociales.

Un des principaux dĂ©fis, en cette matière, est constituĂ© par les rencontres souvent indĂ©sirables entre concepts gĂ©ographiques, mĂ©taphores spatiales du langage courant (« position », « central ») et les concepts non spatiaux utilisant des mĂ©taphores spatiales : « terrain », « distanciation », « exclusion ». D’oĂą la nĂ©cessitĂ© de bien expliciter, par exemple, les diffĂ©rences entre « espace public (gĂ©ographique) » et « espace public (politique) », « mobilitĂ© » et « mobilitĂ© sociale », « rĂ©seau (de relations) » et « rĂ©seau (gĂ©ographique) », « situation » et « situation (spatiale) ». Cela nous a poussĂ©s Ă  proposer deux entrĂ©es diffĂ©rentes, afin de bien spĂ©cifier chacune des significations. Dans la dĂ©finition des termes, nous avons aussi poursuivi l’objectif, de maĂ®triser l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du corpus et de prĂ©ciser les usages. Nous avons donc choisi l’univocitĂ© stricte du vocabulaire (une chose, un mot), qui permettra aux lecteurs de mener leur travail critique Ă  partir de bases assurĂ©es : par exemple, nous avons proscrit systĂ©matiquement l’utilisation du gĂ©nĂ©rique territoire pour signifier espace, car, pour nous, ces deux mots ne sont pas des synonymes, ce que les diffĂ©rentes notices consacrĂ©es Ă  ces concepts-clefs montrent clairement. Plus gĂ©nĂ©ralement nous avons souhaitĂ© qu’un mĂŞme mot ne change pas de sens au sein d’un mĂŞme article ou entre deux articles, ce qui se rencontre encore très souvent dans les sciences sociales, et particulièrement en gĂ©ographie oĂą la faiblesse de la thĂ©orisation incite souvent au flottement des significations. Cela nous a incitĂ©s Ă  Ă©crire les dĂ©finitions synthĂ©tiques des notions et concepts, textes en caractères gras, qui chapeautent le dĂ©veloppement de chaque article, en utilisant un vocabulaire intĂ©grĂ© et homogène. Ce type de stabilisation nous semble un prĂ©alable indispensable Ă  tout dĂ©bat scientifique vĂ©ritable, car on ne dispute bien que de ce qui est explicitement fixĂ©, quitte Ă  ce que la discussion conduise Ă  des dĂ©placements de sens.

Un dictionnaire systémique et hypertextuel.

Pour soigneuse qu’ait Ă©tĂ© la mise au point de chacun des articles, on aura compris que ce qui importe pour nous dans ce travail est moins chaque notice prise sĂ©parĂ©ment que le système des mots, la sĂ©rie des mots mis en système par le Dictionnaire, qui a Ă©tĂ© pensĂ© comme cela et pour cela. Si l’on avait privilĂ©giĂ© l’approche sĂ©mantique de chaque entrĂ©e prise comme une totalitĂ© isolĂ©e et isolable, logique dans laquelle l’article vaut plus que l’ensemble, nous n’aurions pu rompre avec le fantasme de l’exhaustivitĂ© (qui empĂŞche de limiter la liste finale d’entrĂ©es, puisque chaque mot devient le support lĂ©gitime d’une dĂ©finition autorisĂ©e) et de l’uniformitĂ© de l’objectivation. Dans cet esprit, un dictionnaire allemand de gĂ©ographie rĂ©cemment publiĂ© contient environ dix mille entrĂ©es. Sans nier les avantages de cette dĂ©marche, nous en avons choisi une autre.

Nous avons pariĂ© sur la plus-value de sens qui rĂ©sulte de la possibilitĂ© offerte aux rĂ©dacteurs de dĂ©velopper leur pensĂ©e et d’expliciter leurs idĂ©es Ă  partir du moment oĂą l’on ne retient qu’un nombre assez restreint d’entrĂ©es : moins de sept cents, ce qui est peu par rapport aux ouvrages comparables et exigeait des arbitrages Ă©ditoriaux particulièrement exigeants, appuyĂ©s sur une analyse critique prĂ©alable du vocabulaire gĂ©ographique et de sa pertinence. Ă€ partir de ce souci de sĂ©lection drastique, qui fut premier, originaire, nous avons privilĂ©giĂ© les jeux de correspondance entre les termes, les rebonds signifiants, le travail sur les rĂ©seaux sĂ©mantiques, la complexitĂ© cumulative des significations du système de mots. Nous nous donnions ainsi la possibilitĂ© Ă  la fois de maĂ®triser la liste des notions et le traitement de chacune d’entre elles, tout en laissant s’exprimer les sensibilitĂ©s, les diffĂ©rences, les contradictions (de ton, de style, de dĂ©marche, de pensĂ©e), puisqu’au final, ce sont aussi les relations entre les mots qui confèrent du sens Ă  l’ensemble.

Nous pensons donc avoir Ă©laborĂ© un dictionnaire pluriel et systĂ©mique, au sein duquel Ă©mergent des sous-systèmes – soit des auteurs, soit des groupes d’auteurs exprimant une sensibilitĂ© particulière – et s’imposent des relations complexes entre les termes. En mĂŞme temps, nous avons tentĂ© de lui donner, dès sa conception, un caractère hypertextuel (et nous nourrissons mĂŞme le projet d’une version sur cĂ©dĂ©rom) en privilĂ©giant la multiplication des embrayages et des bifurcations Ă  partir d’un mot vers de nombreux autres. De ce point de vue, les corrĂ©lats, l’indexation des entrĂ©es (par un astĂ©risque) dans les textes et l’index final constituent des instruments centraux Ă  notre projet.

Un pluralisme assumé.

Pour mener bien le Dictionnaire de gĂ©ographie et de l’espace des sociĂ©tĂ©s, nous avons constituĂ©, avec l’aide du ComitĂ© de pilotage, un vaste collectif composĂ© de personnalitĂ©s diverses, auxquelles nous avons indiquĂ©, dans un texte prĂ©cis qui leur fut adressĂ© Ă  la commande de leurs articles, les tenants et aboutissants intellectuels de notre projet. Ce livre a Ă©tĂ© donc Ă©crit par cent onze auteurs, venant de France mais aussi des États-Unis, de Suisse, d’Italie, du QuĂ©bec, d’Allemagne et du BrĂ©sil : il tĂ©moigne d’un processus d’intelligence collective, qui nous semble indispensable au travail scientifique. Parmi les spĂ©cialitĂ©s, la gĂ©ographie domine, accompagnĂ©e par les sciences de la ville et l’amĂ©nagement, mais on trouve aussi en bonne place d’autres sciences sociales : sociologie, Ă©conomie, science politique, histoire, droit, ainsi que la philosophie.

Au sein de cet ensemble d’auteurs, il y a des diffĂ©rences, parfois des divergences, que nous n’avons pas cherchĂ© Ă  gommer. Elles ont mĂŞme Ă©tĂ© mises en scène pour quelques notions-clĂ©s. LĂ , pour une mĂŞme entrĂ©e, deux ou trois articles, signalĂ©s par le symbole « t », manifestent des Ă©carts plus ou moins significatifs de conception entre les rĂ©dacteurs. Le lecteur constatera cependant que cette diversitĂ© n’est jamais antagonique. Nous n’avons pas poursuivi l’objectif d’attiser la polĂ©mique, mais celui de dynamiser la rĂ©flexion par la mise en Ă©vidence de diffĂ©rences d’approches : au sujet du terme « territoire », par exemple, elle reflète des dĂ©bats sĂ©rieux et respectueux d’autrui, ne crĂ©ant en aucun cas un climat dĂ©plaisant, comme on l’a longtemps connu dans ce mĂ©lange dĂ©testable d’unanimisme de façade, de silence et de mĂ©pris pour toute pensĂ©e critique, dĂ©rangeante ou dissidente, qui caractĂ©risait naguère la gĂ©ographie.

En outre, ce qui est contradiction pour les auteurs ne l’est pas forcĂ©ment pour le lecteur : ainsi, en ce qui concerne le mot « lieu », il n’est pas interdit de penser que les quatre points de vue qui concourent Ă  la dĂ©finition apparaĂ®tront pour l’essentiel comme un ensemble de contributions complĂ©mentaires Ă  une question difficile. C’est d’ailleurs dans cette perspective que le recours Ă  la diversitĂ© de l’inspiration est la plus substantielle, afin de montrer que bien des problĂ©matiques appellent des rĂ©ponses ouvertes et diverses. Nous avons aussi fait en sorte que, dans la plupart des cas, les notions proches soient traitĂ©es par des rĂ©dacteurs diffĂ©rents, qui apportent chacun leur point de vue, complĂ©mentaire de celui des auteurs des articles connexes. Ainsi conçue, la variĂ©tĂ© relève moins de la confrontation que de la conjugaison d’approches diffĂ©rentes, de la mise en tension des mots par la diversitĂ© des positions.

Toutefois, si nous sommes gardĂ©s de proscrire toute variĂ©tĂ©, nous avons voulu que toutes les dĂ©marches, par petites touches ou grands coups de brosse, participent Ă  une construction commune, qui se rĂ©vèlera, au-delĂ  des sensibilitĂ©s personnelles et des courants de pensĂ©e, cohĂ©rente. Cela provient que le pluralisme est organisĂ© par un principe qui nous est cher : tous peuvent parler avec tous, sans complaisance, en s’Ă©coutant et en se respectant. Cela n’empĂŞche pas, bien au contraire, qu’il y existe un point de vue structurant.

Ce dictionnaire n’est pas, loin s’en faut, un objet invertĂ©brĂ©, simple rĂ©ceptacle d’avis divers, sinon divergents, La liste des mots (index compris) et des notices, le choix des auteurs, les modalitĂ©s de traitement des entrĂ©es ont Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s par les deux directeurs avec le soutien, l’aide et l’avis du ComitĂ© de pilotage. Nous avons chacun relu, corrigĂ©, amendĂ© la forme de tous les articles, en proposant parfois des changements plus ou moins significatifs aux auteurs. Nous avons donc fait et assumĂ© des choix, dont nous avons dĂ©battu lors de très nombreuses sĂ©ances de travail, qui se sont Ă©chelonnĂ©es sur les quatre dernières annĂ©es.

Les textes Ă©crits par les directeurs, qu’on retrouve plus particulièrement dans les « Cent concepts pour la gĂ©ographie » et dans les grandes entrĂ©es Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales, crĂ©ent un cadre d’ensemble et une trame de fond qui va bien plus loin qu’une unitĂ© de style. Il s’agit d’une orientation Ă©pistĂ©mologique et thĂ©orique, articulĂ©e autour de quelques propositions formant ce qui se veut une axiomatique, qui permet de situer l’espace au sein de la connaissance sur les sociĂ©tĂ©s et de proposer des Ă©noncĂ©s rigoureux et homogènes en rĂ©ponse aux questions communes. Pour bien marquer cette orientation, afin d’harmoniser le vocabulaire et de stabiliser les significations, nous avons pris la responsabilitĂ©, en sus de nos articles, Ă  quelques exceptions près, de rĂ©diger toutes les dĂ©finitions qui apparaissent en gras en tĂŞte des notices. Nous avons Ă©galement construit le jeu des renvois et les corrĂ©lats, indispensables au repĂ©rage des rĂ©seaux de sens.

Une fois encore, rappelons que, dans l’ambiance dialogique qui caractĂ©rise la gĂ©ographie d’aujourd’hui et le Dictionnaire, nous n’avons poursuivi aucune volontĂ© dominatrice, mais manifestĂ© le dĂ©sir d’offrir au lecteur un ensemble cohĂ©rent et consolidĂ©, sans pour autant ĂŞtre clos, de prĂ©senter une grille interprĂ©tative spĂ©cifique, mais pas bloquĂ©e, un point de vue propre qui puisse nourrir le dĂ©bat et appeler une vĂ©ritable critique de fond. Ce dictionnaire n’est pas le support de la (vaine) prĂ©tention Ă  une nouvelle orthodoxie, mais un outil de travail.

Une image de la géographie

Ce dictionnaire propose un corpus de connaissances organisĂ© autour de questions, pas toujours suivies des mĂŞmes rĂ©ponses et ouvrant sur de nouvelles questions – et non pas des rĂ©ponses sans questions comme c’Ă©tait en gĂ©nĂ©ral le cas, il y a encore vingt-cinq ans dans la gĂ©ographie française. En tant que tel, l’ensemble nous semble constituer un Ă©tat des savoirs sur ce que l’on peut dire de l’espace des sociĂ©tĂ©s.

Compte tenu du dĂ©coupage des entrĂ©es, qui dĂ©clinent le rapport Ă  l’espace selon plusieurs angles, comme concept ou comme dimension spĂ©cifique, « de face » ou « de biais », au centre et sur les marges, c’est l’ensemble des dĂ©marches pluri-, inter- et trans-disciplinaires qui se trouvent convoquĂ©es ici. Cette ouverture marquĂ©e et voulue est souvent sensible et explicite Ă  l’intĂ©rieur mĂŞme de chaque article consacrĂ© Ă  une notion ou un concept gĂ©ographique, car la plupart des auteurs choisis sont prĂ©occupĂ©s de la relation de leur dĂ©marche Ă  celle des autres savoirs. Par lĂ  mĂŞme, les gĂ©ographes montrent leur capacitĂ© Ă  dĂ©cloisonner leurs approches et Ă  importer le meilleur des sciences sociales.

Parce que nous nous sommes attachĂ©s Ă  une mise en cohĂ©rence qui ne gomme pas les diffĂ©rences mais les assume en tant que principe dynamique de la connaissance, parce que nous avons privilĂ©giĂ© la dialogique Ă  la juxtaposition, nous pensons avoir autorisĂ© le pluralisme et Ă©vitĂ© l’Ă©clectisme. Ainsi, parmi les cent onze auteurs, outre des chercheurs qui ont dĂ©veloppĂ© une posture personnelle difficilement assignable Ă  un groupe, trois courants apparemment antithĂ©tiques se prĂ©sentent, au sein de ce Dictionnaire comme des contributions compatibles et complĂ©mentaires : celui de l’« analyse spatiale », celui de la « gĂ©ographie culturelle » et celui (non encore complètement identifiĂ©) de la « nouvelle gĂ©ographie de l’environnement ». La première apporte la critique de l’exceptionnalisme, le souci de rigueur formelle, une utile culture en statistiques et la maĂ®trise des traitements quantitatifs ; la deuxième dĂ©veloppe, avec ses rĂ©fĂ©rences phĂ©nomĂ©nologiques, psychologiques et linguistiques, la prĂ©occupation du singulier, du qualitatif, de la parole des hommes ; la troisième rĂ©intègre les apports de la gĂ©omorphologie, de l’hydrologie, de la climatologie, de la biogĂ©ographie et, plus gĂ©nĂ©ralement, des sciences de la nature, dans une gĂ©ographie reconnue comme science sociale.

Si ces trois composantes peuvent dĂ©sormais cohabiter, ce n’est pas parce que l’on aurait rĂ©duit les exigences de cohĂ©rence et que, fatiguĂ©s des polĂ©miques, on aurait adoptĂ© une bonhomie relativiste peu exigeante mais porteuse de « paix civile » entre les gĂ©ographes. La raison de cette commensalitĂ© retrouvĂ©e est, selon nous, Ă  chercher dans l’existence d’une synthèse, plus ou moins latente dans l’ensemble de la collectivitĂ© des gĂ©ographes et que nous avons voulu, dans et par ce Dictionnaire, rendre explicite. Un mot peut la rĂ©sumer : complexitĂ©, qui peut ĂŞtre dĂ©veloppĂ© par un Ă©noncĂ© simple : la gĂ©ographie est une science sociale, qui travaille, Ă  travers la dimension spatiale, la tension entre acteurs et systèmes, qui considère avec une Ă©gale lĂ©gitimitĂ© explicative la dĂ©termination causale et la comprĂ©hension, l’analytique et le synthĂ©tique, la partie et le tout, le qualitatif et le quantitatif, les formalisations langagières et mathĂ©matiques, le texte et la carte, le singulier et l’universel, et qui intègre la nature comme rĂ©alitĂ© significative au sein du social. Le dĂ©passement de ces antinomies ne se fait pas sur la base d’un compromis mais par une intĂ©gration rĂ©pondant aux objectifs d’un « programme fort » : celui de progresser dans l’intelligence de l’espace des hommes et d’apporter ainsi une double contribution Ă  la maĂ®trise de cet espace par ses acteurs, petits ou grands, et d’enrichir la connaissance transdisciplinaire du monde social. Avons-nous rĂ©ussi ? Les lecteurs en seront juges. En tout cas, ce qui tire la dĂ©marche, c’est Ă  la fois l’impĂ©ratif de donner leur place Ă  tous les apports qui ont fait leurs preuves et l’obligation de rĂ©sultat : nous voulons une gĂ©ographie qui marche, qui avance, une science de l’espace qui cherche et qui trouve. Les confusions du possibilisme, les dĂ©rives littĂ©raires ou idĂ©ologiques, l’impasse positiviste ont montrĂ© Ă  tous que, sans rien perdre des acquis, il fallait passer Ă  autre chose. Nous essayons de contribuer Ă  ce nouvel Ă©quilibre dynamique qui est dĂ©jĂ  dans l’air avant d’ĂŞtre dans les mots.

Un état des savoirs.

Nous avons voulu explicitement organiser ce dictionnaire selon des catĂ©gories d’entrĂ©e clairement identifiĂ©es, qui permettent Ă  l’utilisateur de placer chaque notice dans un ensemble plus vaste et de comprendre mieux la manière dont nous concevons un mot et ce qu’il apporte. Pour plus de dĂ©tails, on se rĂ©fèrera au Mode d’emploi prĂ©cĂ©dant ce texte. Les notices sont rangĂ©es en quatre catĂ©gories.

Les articles de la catĂ©gorie 1 et notamment les « Cent concepts pour la gĂ©ographie » reprĂ©sentent le noyau dur du programme de recherche sur l’Ă©tat de notre intelligence de la dimension spatiale des sociĂ©tĂ©s qu’a constituĂ© le dictionnaire. Dans ce groupe, on prĂ©sente directement, par un discours positif (mais pas positiviste), Ă  fort contenu cognitif, appuyĂ© sur les travaux les plus rĂ©cents ou/et en cours de rĂ©alisation, la dynamique du savoir gĂ©ographique. On s’attache Ă  la fois Ă  rĂ©aliser un bilan prĂ©cis des grandes approches possibles d’une notion et Ă  indiquer les lignes de force des Ă©volutions actuelles.

La catégorie 2 regroupe les articles qui visent à procurer au lecteur la réflexivité nécessaire pour bien appréhender le projet scientifique de la géographie et les choix possibles de réalisation de ce projet. On trouve dans cette catégorie des entrées qui renvoient à trois types de notices.

– En premier lieu, Ă  l’Ă©pistĂ©mologie et Ă  l’histoire de la discipline, permettant de saisir comment la gĂ©ographie a construit et traitĂ© son objet principal (l’espace) et la multitude des objets gĂ©ographiques pensables et aux outils cognitifs et aux mĂ©thodes employĂ©es (par exemple « nomenclature », « possibilisme », « spatialisme », « description », etc.).

– Ensuite, Ă  la prĂ©sentation de branches et de courants, ce qui permet d’apprĂ©hender des manières de dĂ©limiter le champ gĂ©ographique. Ces dĂ©coupages donnent la possibilitĂ© de comprendre et de suivre les thĂ©matiques Ă©mergentes et les types de dĂ©marches qui leurs sont liĂ©es. Rien qu’Ă  la dĂ©couverte de l’intitulĂ© de ces branches, on se rend compte que le mythe d’une histoire continue et linĂ©aire et d’une construction « pierre par pierre de la maison gĂ©ographique » ne rĂ©siste pas Ă  l’analyse. On ne peut avoir en cette matière de vision et prĂ©dĂ©terminĂ©e. Il n’y a pas de cohĂ©rence nĂ©cessaire préétablie, la gĂ©ographie est un « jardin aux sentiers qui bifurquent ».

– Le dernier sous-ensemble correspond Ă  la prĂ©sentation des interfaces (« gĂ©ographie et… »). Il faut insister sur ces articles qui abordent les interactions et les Ă©changes entre la gĂ©ographie et de nombreuses autres disciplines ou ensemble de disciplines ou champ scientifique. Il n’y a pas d’Ă©quivalent dans les principaux dictionnaires existants, alors qu’il nous a paru que le sujet Ă©tait d’importance et qu’il fallait apporter aux lecteurs des Ă©lĂ©ments de connaissance tangible, au-delĂ  du propos très gĂ©nĂ©ral dans lequel on se cantonne trop souvent. Les efforts consentis pour trouver des auteurs suffisamment compĂ©tents pour rĂ©diger ces textes montre que ces problèmes ne sont pas encore assez travaillĂ©s par les gĂ©ographes – ils restent de l’ordre de l’implicite – et encore moins, au demeurant, par les spĂ©cialistes des autres sciences. Ă€ cet Ă©gard, savoir ce que la gĂ©ographie a pu apporter Ă  ces sciences demeure encore, le plus souvent, mystĂ©rieux alors que des Ă©tudes Ă©pistĂ©mologiques et historiques laissent penser qu’elle a jouĂ© un rĂ´le non nĂ©gligeable lors de certaines pĂ©riodes d’affirmation de l’histoire (champ pour lequel la chose est le mieux renseignĂ©e), de l’urbanisme ou de la sociologie.

Autre originalitĂ© de ce dictionnaire : les articles de la catĂ©gorie 3, « Penseurs de l’espace », oĂą l’on trouve près de cent entrĂ©es, consacrĂ©es exclusivement Ă  des personnalitĂ©s disparues – afin de ne pas interfĂ©rer avec la recherche en train de se faire, abordĂ©e Ă  travers les autres catĂ©gories d’articles. Ces notices sont, en gĂ©nĂ©ral, des introductions Ă  la pensĂ©e d’auteurs qui ont, d’une manière ou d’une autre, contribuĂ© Ă  la rĂ©flexion consacrĂ©e Ă  l’espace. L’objectif poursuivi est de baliser le champ des sciences de l’espace des sociĂ©tĂ©s par une prĂ©sentation de recherches qui ne sont bien sĂ»r pas rĂ©sumĂ©es in extenso dans les notices (ce qui constituerait le projet d’un dictionnaire spĂ©cifique), formant des ressources cognitives pour les gĂ©ographes et ainsi d’inviter le lecteur Ă  dĂ©couvrir plus prĂ©cisĂ©ment leurs Ĺ“uvres, dont une sĂ©lection significative est jointe Ă  la fin de chaque texte.

Ces penseurs ne sont pas tous nĂ©cessairement des spĂ©cialistes de l’espace social (et souvent ne se fixaient pas l’objectif d’aborder l’espace), mais ils aident grandement Ă  le penser. Cette sĂ©rie d’articles permet d’ailleurs d’Ă©largir le spectre des analyses gĂ©nĂ©alogiques de la pensĂ©e gĂ©ographique. En effet, les gĂ©ographes stricto sensu sont assez peu nombreux dans la liste oĂą l’on s’aperçoit de l’importance prise par les philosophes, les historiens, les sociologues les Ă©conomistes, et mĂŞme par les Ă©crivains ou des personnalitĂ©s plus difficilement classables. Le Dictionnaire offre donc lĂ  une possibilitĂ© supplĂ©mentaire de s’affranchir d’une vision mythologique de l’histoire de la gĂ©ographie et de ses filiations intellectuelles. La gĂ©ographie s’est nourrie d’influences multiples et Ă  travers la rĂ©flexion sur les auteurs ici prĂ©sentĂ©s, on peut interroger la construction du savoir gĂ©ographique de façon neuve, y compris en reprenant Ă  de nouveaux frais la question des relations intergĂ©nĂ©rationnelles.

La forte prĂ©sence de notions et concepts qui ne sont pas spĂ©cifiques Ă  la gĂ©ographie (articles de la catĂ©gorie 4) constitue la dernière diffĂ©rence marquĂ©e de ce dictionnaire par rapport Ă  ses « concurrents ». Nous signalons ainsi deux types diffĂ©rents d’intĂ©gration de la gĂ©ographie dans des champs plus vastes.

– D’une part, nous avons souhaitĂ© montrer que la gĂ©ographie s’inscrit dans un domaine particulier du savoir : celui des sciences de la sociĂ©tĂ©. De ce fait mĂŞme, elle partage avec toutes ces sciences un patrimoine cognitif commun dont elle contribue Ă  la construction en tant qu’elle traite de la dimension spatiale des sociĂ©tĂ©s. La gĂ©ographie est certes une connaissance situĂ©e et spĂ©cifique, mais elle doit participer de et contribuer Ă  l’Ă©laboration de mĂ©gathĂ©ories, c’est-Ă -dire Ă  l’Ă©dification, Ă  la validation, Ă  la rĂ©futation des concepts et des dĂ©bats communs Ă  toute la pensĂ©e du social (ce qui est appelĂ© en anglais social theory).

– D’autre part, il nous a semblĂ© aussi important de relier le savoir gĂ©ographique au domaine des mĂ©tathĂ©ories (celui des thĂ©ories de la connaissance, des dĂ©marches Ă©pistĂ©mologiques). On a donc souhaitĂ© consacrer des entrĂ©es Ă  une importante sĂ©rie de notions communes Ă  l’ensemble de la pensĂ©e scientifique et rationnelle (au-delĂ  mĂŞme de la science) contemporaine. Ces notices livrent des dĂ©veloppements substantiels en Ă©pistĂ©mologie, philosophie, mathĂ©matiques, sciences physiques, sciences du vivant ; ces deux derniers domaines regroupant aussi les apports de l’analyse spatiale des faits bio-physiques au propos gĂ©ographique d’ensemble. LĂ  encore, la gĂ©ographie est tout Ă  la fois nourrie par ces connaissances et les enrichit, du moins lorsqu’elle prend conscience qu’elle peut apporter une quelque chose Ă  la rĂ©flexion commune.

La proximitĂ© de la gĂ©ographie avec d’autres savoirs avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mise en scène jadis, dans le cadre d’un imaginaire disciplinaire très particulier, fondĂ© sur l’idĂ©e que la gĂ©ographie Ă©tait une science de synthèse qui accueillait par « nature » des notions venues de toute part. Mais un tel accueil se rĂ©alisait sans spĂ©cifier rĂ©ellement les contributions, sans penser les gĂ©nĂ©alogies, les opĂ©rations de transposition et de traduction : les notions extĂ©rieures Ă©taient incorporĂ©es dans les problĂ©matiques sans objectivation vĂ©ritable et sans, le plus souvent, travail d’approfondissement — qu’on songe par exemple Ă  la manière assez consternante dont bien des gĂ©ographes utilisaient des termes de la science Ă©conomique ou de l’histoire. AutoproclamĂ©e « discipline-carrefour », la gĂ©ographie a vĂ©cu longtemps sous un rĂ©gime de pluridisciplinaritĂ© paresseuse, dĂ©corative, qui en a fait une auberge espagnole oĂą les emprunts aux sciences de la nature se mĂŞlaient dans le dĂ©sordre Ă  ceux des sciences sociales, oĂą rĂ©gnait l’implicite et l’absence de rĂ©flexivitĂ©.

Ce que nous proposons est Ă  l’opposĂ© de cette ancienne posture, puisque nous ne postulons pas que la gĂ©ographie est un « carrefour » vers lequel tout devrait converger, sans que cela impose un quelconque effort aux gĂ©ographes, mais qu’il existe une « maison commune » aux sciences sociales et mĂŞme aux sciences et Ă  la connaissance rationnelle. Cela Ă©tant posĂ©, si l’on veut bien accepter la mĂ©taphore de la maison collective (une sorte de phalanstère, sans doute !), il faut savoir oĂą sont les liens entre l’appartement gĂ©ographie, les autres appartements et les parties communes.

Une telle position exige en tout cas de procĂ©der en permanence Ă  des mises Ă  niveau et, d’un mĂŞme mouvement, de ne jamais hĂ©siter Ă  promouvoir l’indispensable participation de la gĂ©ographie aux interrogations autour des grands concepts fondamentaux : l’État, la sociĂ©tĂ©, le social, la nature, l’individu, l’acteur, la culture, la connaissance, le temps, la vĂ©ritĂ© etc. La gĂ©ographie peut en effet ne pas se contenter d’ĂŞtre importatrice des idĂ©es des autres, pour son propre bĂ©nĂ©fice, mais stimuler le dĂ©bat gĂ©nĂ©ral sur des notions communes, sur les grands modèles thĂ©oriques, sur les schĂ©mas globaux d’intelligence des phĂ©nomènes. C’est d’ailleurs une des conditions pour que la gĂ©ographie soit vraiment une science de la sociĂ©tĂ© comme les autres. Afin de bien manifester l’affirmation du potentiel du savoir gĂ©ographique, la notion d’État, par exemple, a Ă©tĂ© placĂ©e en catĂ©gorie 1 (celle des concepts gĂ©ographiques) tant est prĂ©gnante sa dimension spatiale. Si nos collègues et amis chercheurs des autres disciplines sous-estiment, pensons-nous, le rĂ´le et l’importance de l’espace et de la spatialitĂ©, Ă  nous de leur dĂ©montrer leur tort, par une gĂ©ographie offensive, qui abandonne enfin sa propension au confortable repli sur des problĂ©matiques enclavĂ©es, qui l’a, un temps, presque menĂ©e Ă  l’autisme.

Il se trouvera sans doute des lecteurs pour estimer qu’il y a bien trop de mots non gĂ©ographiques pour un dictionnaire de gĂ©ographie. Nous pensons qu’ils auraient tort de ne pas chercher Ă  dĂ©couvrir en quoi la maĂ®trise de ces termes est indispensable pour que notre discipline soit dynamique et pertinente, c’est-Ă -dire qu’elle propose une vĂ©ritable connaissance cumulative, assurant de comprendre les rĂ©alitĂ©s sociales Ă  partir desquelles elle construit ses objets de science. Pour faciliter la tâche de lecture, nous avons tenu Ă  indiquer, dans la plupart des cas, en quoi la gĂ©ographie Ă©tait directement concernĂ©e par des notions et concepts Ă©manant de la philosophie, de la sociologie, de l’Ă©pistĂ©mologie, et comment certains gĂ©ographes (et/ou courants de la gĂ©ographie) exploitaient ces notions et concepts. Nous espĂ©rons en tout cas que ces articles ouvriront des pistes de rĂ©flexions pour que les gĂ©ographes s’emparent des concepts et les transposent, les traduisent, les ploient Ă  leurs propres prĂ©occupations.

Un regard francophone sur le Monde.

Nous avons aussi eu le souci de prendre largement en compte des gĂ©ographies Ă©trangères, anglophones, bien sĂ»r, mais aussi germanophones. Cela se traduit Ă  la fois par des entrĂ©es spĂ©cifiques (« gay and lesbian studies » ou « time geography » par exemple, mais aussi de nombreuses notices consacrĂ©es Ă  des auteurs) et par un souci d’indiquer dans les articles de catĂ©gorie 1, autant que faire se peut, les grandes tendances des diffĂ©rentes Ă©coles de gĂ©ographie. Par ailleurs, nous proposons une traduction de chaque entrĂ©e en anglais et en allemand.

Mais affirmer l’internationalitĂ© de notre dĂ©marche consiste aussi Ă  postuler l’importance scientifique et la crĂ©dibilitĂ© du discours des gĂ©ographies francophones. Celles-ci ne sont pas moins pertinentes que d’autres pour saisir la spatialitĂ© des sociĂ©tĂ©s et leur rĂ©ticence par rapport Ă  certaines dĂ©marches ou certains concepts en vogue dans l’univers acadĂ©mique anglophone nous paraĂ®t souvent procĂ©der dĂ©sormais d’une vĂ©ritable connaissance critique de ceux-ci – ce qui ne fut certes pas toujours le cas. Cette vigilance apparaĂ®t ça et lĂ  dans le Dictionnaire. La gĂ©ographie française active est aujourd’hui bien insĂ©rĂ©e dans la recherche internationale, plus ouverte sur le Monde que beaucoup d’autres, et en mĂŞme temps propose une manière originale de penser le moment gĂ©ographique contemporain. En particulier, les gĂ©ographes français semblent plus attachĂ©s que d’autres Ă  proposer des thĂ©ories et des mises en cohĂ©rence de diffĂ©rents apports, de diffĂ©rentes mĂ©thodologies, de diffĂ©rentes cultures. Cet ouvrage se veut en tout cas davantage que le reflet d’une « gĂ©ographie française », plutĂ´t un point de vue francophone sur une gĂ©ographie de plus en plus universelle.

Le dictionnaire d’une gĂ©ographie.

Nous avons pleinement conscience que ce que nous livrons ici est le dictionnaire d’une gĂ©ographie, l’expression d’une conception du savoir gĂ©ographique, des objets qu’il travaille, de la discipline universitaire et de ses modalitĂ©s de fonctionnement, du rĂ©gime des dĂ©bats scientifiques qu’on y connaĂ®t.

Cette conception, nous laissons au lecteur le soin de la dĂ©couvrir prĂ©cisĂ©ment, Ă  travers les diffĂ©rents articles. Nous nous contenterons ici de poser rapidement cinq principes qui fondent nos approches respectives, qui se dĂ©ploient ensuite dans les diffĂ©rentes notions pour saisir l’espace comme une des dimensions du système sociĂ©tal et la spatialitĂ© en tant qu’une des logiques de son mouvement. La gĂ©ographie que nous proposons est :

– RĂ©aliste : au sens oĂą nous postulons que les rĂ©alitĂ©s sociales existent, rĂ©alitĂ©s qui sont des hybrides de matĂ©rialitĂ©s, d’immatĂ©rialitĂ©s, d’idĂ©alitĂ©s. L’espace (hybride, lui aussi) est un des composants de toute rĂ©alitĂ© sociale.

– Constructiviste, dans la mesure oĂą nous considĂ©rons que ces rĂ©alitĂ©s ne sont pas des « donnĂ©s », mais des rĂ©alitĂ©s construites par le jeu du système sociĂ©tal. En mĂŞme temps, nous sommes constructivistes dans une seconde acception puisque nous pensons que l’accès par la connaissance aux rĂ©alitĂ©s sociales n’est pas immĂ©diat mais rĂ©clame une construction cognitive, celle de l’objet de science, de connaissance. Cette construction, on peut la nommer objectivation, c’est-Ă -dire Ă©dification de l’objet que l’on va penser, Ă  partir des phĂ©nomènes de la rĂ©alitĂ©. Ainsi, si nous rĂ©futons la vieille croyance positiviste en l’objectivitĂ© scientifique, nous estimons qu’il n’y a pas de science sans objectivation — celle-ci devant aller jusqu’Ă , comme aimait Ă  le souligner Pierre Bourdieu, objectiver le sujet objectivant.

– SystĂ©mique, Ă  la fois en ce que l’espace est abordĂ© comme une des dimensions du système sociĂ©tal, de la sociĂ©tĂ© prise comme un tout et que, au sein de cette dimension, il apparaĂ®t utile de traiter des rĂ©alitĂ©s dans leur globalitĂ©, dans une totalitĂ© dynamique faite d’interaction entre ses Ă©lĂ©ments. La transversalitĂ© propre de l’espace apparaĂ®t en fait une bonne opportunitĂ© pour traiter ensemble des rĂ©alitĂ©s (social/sociĂ©tal, acteurs/objets, matĂ©riel/idĂ©el, patrimoine/projet,…) qui demeurent sĂ©parĂ©s dans d’autres approches.

– Dialogique car nous plaçons les opĂ©rateurs sociaux (et au premier chef les acteurs), l’action, ses instruments, et en particulier les langages, et ses effets au centre de l’investigation gĂ©ographique. Il n’y a pas d’espace sans acteurs spatiaux dont il importe de comprendre les logiques et les actes : cette affirmation du caractère « pragmatique » autant qu’ « objectal » de l’espace peut sembler triviale, mais elle fut longtemps ignorĂ©e.

– ThĂ©orique et empirique, inductive et dĂ©ductive, puisque nous fondons notre travail sur la constitution, par de mĂ©thodes variĂ©es, d’un matĂ©riau empirique Ă  partir de situations d’observation des rĂ©alitĂ©s sociales, observation informĂ©e et mise en forme par l’objectivation. La thĂ©orisation, que nous estimons indispensable, ne peut se dĂ©velopper sans exploitation de ce matĂ©riau empirique.

Au bout du compte, nous espĂ©rons que ce dictionnaire donnera une idĂ©e fidèle de ce qu’est la gĂ©ographie française d’aujourd’hui, une gĂ©ographie qui a rĂ©tabli le contact avec l’extĂ©rieur : elle pense le Monde et cela commence Ă  ce savoir — c’est le tournant gĂ©ographique que nous avons identifiĂ©. Ce dictionnaire tĂ©moigne de cette dynamique actuelle, il constitue donc une Ă©tape (le moment dictionnaire) au sein d’un programme de recherche encore en cours ; un arrĂŞt photographique qui ne supprime pas le mouvement. Partant de ce corpus, nous appelons le lecteur Ă  continuer le parcours, Ă  poursuivre le travail d’approfondissement.

La gĂ©ographie que nous proposons au lecteur est une gĂ©ographie de et pour notre temps. Nous vivons l’Ă©poque de l’urbanisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e et du Monde mondialisĂ©, des grands espaces englobants tout autant que des petits lieux Ă  forte prĂ©sence, de l’individu et de la sociĂ©tĂ©, confrontĂ©s Ă  la rĂ©sistance des communautĂ©s. Nous vivons Ă  l’Ă©poque de l’infini variĂ©tĂ© des spatialitĂ©s, des mĂ©triques et des Ă©chelles. Nous vivons Ă  l’Ă©poque de l’espace complexe. Pour autant, nous nous intĂ©ressons pleinement aux gĂ©ographies des mondes anciens, aux dynamiques gĂ©ohistoriques et aux penseurs de toutes les Ă©poques. Ainsi, de la « forĂŞt » au « Cyberespace », d’Homère Ă  Italo Calvino, nous avons cherchĂ© Ă  dĂ©gager, pour la gĂ©ographie, de bien plus vastes horizons que ceux que regardait jusque-lĂ  la discipline. Ce souci de « sortir du champ », n’est-ce pas d’ailleurs l’Ă©tat du Monde contemporain qui nous l’impose si l’on souhaite le comprendre ? Pourquoi le nier ? nul doute que les Ă©quilibres entre le rural et l’urbain, les territoires et les rĂ©seaux, les acteurs et les structures, l’idĂ©el et le matĂ©riel, le « naturel » et le social eussent Ă©tĂ© diffĂ©rents si ce Dictionnaire avait paru il y a cinquante ans — et mĂŞme il y a une gĂ©nĂ©ration. Le prĂ©sent, sans conteste, nous imprègne : nos questions sont ses questions et, nous l’espĂ©rons, nos rĂ©ponses peuvent aussi lui ĂŞtre des rĂ©ponses.

La formalisation que reprĂ©sente Le dictionnaire de gĂ©ographie et de l’espace des sociĂ©tĂ©s est tout le contraire, nous en sommes convaincus, d’une fossilisation. Mettons donc en garde le lecteur contre un usage dogmatique, dont nous avons toujours voulu nous prĂ©munir, de la cohĂ©rence. Celle-ci constitue, croyons-nous, l’une des forces de cet ouvrage et nous serions navrĂ©s de voir se dĂ©velopper des vulgates paresseuses consistant Ă  transformer, par perte d’esprit critique, les Ă©noncĂ©s rĂ©flexifs en roides antiennes. En outre, si la volontĂ© de proposer un instrument de travail et de rĂ©flexion solide et rigoureux fut notre but, il n’en reste pas moins (et heureusement) que l’espace mental que nous avons voulu baliser est nĂ©cessairement ouvert, inachevĂ©. Nous avons parfois, par quelques petites touches, cherchĂ© Ă  rendre perceptible et contagieux le caractère fondamentalement joyeux du travail de la pensĂ©e. On peut ĂŞtre sĂ©rieux sans se prendre au sĂ©rieux. C’est mĂŞme recommandĂ©.

Résumé

Comment se servir de ce dictionnaire ?Les entrĂ©es sont classĂ©es en quatre catĂ©gories signalĂ©es par un nombre 1, 2, 3 et 4). La catĂ©gorie 1 ThĂ©orie de l’espace correspond aux notions et concepts les plus fondamentaux de la gĂ©ographie. Ses articles commencent toujours par une dĂ©finition, imprimĂ©e en gras. Cette catĂ©gorie comprend les « cent ...

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