La culture, une arme de constructions massives.

Jean-Michel Tobelem (dir.), L’arme de la culture. Les stratégies de la diplomatie culturelle non gouvernementale, 2007.

Patrick Poncet

Image1Le recueil de texte que nous propose Jean-Michel Tobelem autour des questions de « diplomatie culturelle » peut être considéré comme un objet à double sens : une source et une exploration.

Comme recueil de documents, le directeur d’ouvrage s’est attaché à réunir dans un volume somme toute restreint des contributions de spécialistes de divers sujets « culturels » à qui il était demandé de livrer leur savoir sous un angle valorisant le lien entre diplomatie et culture. Mais, pris ensembles, ces textes peuvent aussi être lus comme un cheminement exploratoire dans le domaine très mal couvert — en quantité comme en qualité — des relations entre géopolitique et culture.

Le livre se compose ainsi de dix textes, regroupés en trois parties : « échanges internationaux et mondialisation » ; « politique et idéologie » ; « industries culturelles et stratégies ». Ces regroupements thématiques et leurs intitulés, s’ils paraissent classiques, ne rendent peut-être pas bien compte des problématiques qu’ils recouvrent en réalité. Une revue de détail permet de saisir la richesse de l’approche proposée par Jean-Michel Tobelem.

La première partie pourrait s’intituler : « Individus, communautés et institutions : les courroies de transmission de la mondialisation culturelle ».

Le premier chapitre, signé d’Alain Dubosclard, porte sur les « tourneurs » (ceux qui organisent les tournées), une communauté manifestement mondialisée depuis longtemps déjà. Le second texte, proposé par Aude Albigès, s’attaque à la manière dont on expose la culture des autres, au travers d’un exemple : la conception et le développement de la galerie « Arts de Corée » au Metropolitan Museum of Arts de New York. Enfin, cette première partie se clôt sur la contribution de Brigitte Rémer, présentant les enjeux interculturels et internationaux de la formation des professionnels de la culture (dont les conservateurs de musées), en particulier quand il s’agit pour un pays d’exporter ses modèles via de la formation de conservateurs étrangers.

Au travers de la diversité affichée des sujets traités dans cette première partie, est en fait reconnue la diversité des acteurs des processus de la rencontre et de la médiation culturelle. La plongée dans chacun de ces trois univers permet d’appréhender d’une manière concrète les articulations possibles entre institutions, communautés, d’échelles et de nature différentes (nations, groupes professionnels…), mais aussi, pour ne pas dire surtout, d’éclairer le lecteur sur le rôle des individus dans les processus en cause. Cette première partie démontre une fois de plus que la mondialisation ne peut se penser sans prendre en compte ses acteurs spécifiques : les individus.

La seconde partie de l’ouvrage traite de la géographie de la puissance culturelle.

Dans une formule osée, tenant quelque peu de l’oxymore, Catherine Horel engage le débat en abordant la question de la « diplomatie municipale ». Il est en effet question d’une mise en perspective historique du rayonnement culturel de deux capitales européennes : Budapest et Prague. C’est la question des moyens et des logiques de l’émergence de ces puissantes centralités culturelles, dont l’attractivité dépasse largement les frontières nationales sans toutefois les ignorer. L’article d’Amélie Charnay prolonge cette première approche avec le cas du festival de Salzbourg : l’événement culturel comme champ de bataille. C’est avec le fascinant article de Georges Armaos sur le MoMA (Museum of Modern Art), vu comme un instrument de la Cia, que l’ouvrage entre résolument dans le sujet géopolitique, sous un angle une fois encore historique. Et c’est fort logiquement que cette deuxième partie se clôt sur le propos de Jeanne Bouhey, qui prolonge le précédent quant aux « nouveaux enjeux de la diplomatie culturelle américaine ».

L’ensemble de cette seconde partie de l’ouvrage, loin de s’en tenir à une approche convenue du sujet qui ne sortirait pas du nationalisme méthodologique d’une géopolitique aujourd’hui dépassée, ouvre au contraire de nouveaux horizons à la pensée de la puissance, opérant pour cela une démultiplication sur deux plans : celui des objets géographiques porteurs de la puissance culturelle — les villes autant que les États —, et celui des méthodes de l’influence culturelle — les actions culturelles autant que les réseaux diplomatiques —, elles-mêmes culturellement et historiquement « situées ».

La troisième partie de l’ouvrage voit ainsi le terrain préparé pour aborder en toute légitimité la question brûlante des mutations et des formes émergentes de la gouvernance culturelle, et en particulier des stratégies de nouveaux acteurs, en forte dissonance avec l’orthodoxie fondée sur l’équivalence du triptyque État/nation/culture.

C’est ainsi que Fabrice Serodes propose, pour commencer, une typologie a priori des comportements des acteurs culturels, en fonction de leur position dans le système de la diplomatie culturelle telle qu’il est classiquement présenté. Xavier Carpentier-Tanguy et Véronique Charléty s’attaquent ensuite à la question des festivals de cinéma, manière d’intégrer dans un seul et même objet une grande variété d’échelles et de processus : production locale, diffusion mondiale, logiques industrielles et économie de l’immatériel. Pour finir, l’ouvrage trouve une conclusion dans la contribution de Jean-Michel Tobelem, qui fait un point complet sur les stratégies de la fondation Guggenheim, occasion de contextualiser aussi les récentes initiatives de développement international d’institutions culturelles françaises comme le Louvre ou la Sorbonne à Abu Dhabi, aux Émirats Arabes Unis.

Ce chapitre, qui peut sembler ne traiter que d’un cas d’école, tire en réalité son caractère conclusif et n’est en définitive rendu possible que par le fait qu’il illustre de manière synthétique les évolutions et les logiques qui ont été exposées dans les chapitres précédents.

Les critiques que l’on peut formuler à l’endroit de cet ouvrage sont peu nombreuses, et tiennent surtout à un sentiment de frustration : il manque un véritable propos théorique qui donnerait une autre portée à un ouvrage dont la forme et l’expression tient parfois un peu trop du collage. Si l’apport est indéniable en ce qui concerne la géopolitique de la culture, celui-ci ne trouve pas de cristallisation et requiert de la part du lecteur un effort important pour dépasser l’hétérogénéité formelle des textes, dont tous ne sont pas caractérisés par le même niveau d’aboutissement (mais c’est là aussi le prix à payer pour entendre des propos novateurs tenus par de « jeunes » chercheurs).

Un ouvrage compliqué quant à sa lecture donc, mais qui ouvre des pistes prometteuses dans le paradigme de la complexité appliqué au Monde culturel. L’effort de théorisation doit maintenant être mené, visant à comprendre comment la dimension culturelle du social concours à la construction d’objets sociaux massifs qui entrent en résonance avec d’autres objets sociaux : les États, les institutions et les nations autrefois, les entreprises et les individus aujourd’hui ?

Au-delà, cette absence de théorie peut sembler logique pour un milieu dont les membres aiment à se penser comme partie légitime du système culturel qu’ils analysent, et qui, comme tels en adoptent les valeurs cardinales : l’exceptionnel, le chef d’œuvre, l’individu, le génie, le cas particulier, la nouveauté, l’histoire de l’art. Autant de valeurs qui, cumulées et combinées, gênent le développement d’approches théoriques classiques, dont le principe fondateur est plutôt de rechercher des traits généraux, des logiques d’ensemble, des caractères universels.

Dans ces conditions, la seule voie qui reste à la théorie, et que l’on ne peut que conseiller à Jean-Michel Tobelem et à ses collaborateurs, c’est d’innover dans la théorisation du social en prolongeant leur réflexion vers la construction d’une « théorie générale de la culture », qui, pour être pertinente et acceptable, se devra d’intégrer à une place déterminante les logiques de la singularité, celle des œuvres, des individus, des moments, des lieux, du Monde.

Aux armes !

Jean-Michel Tobelem (dir.), L’arme de la culture. Les stratégies de la diplomatie culturelle non gouvernementale, L’Harmattan, Paris, 2007.

Résumé

Le recueil de texte que nous propose Jean-Michel Tobelem autour des questions de « diplomatie culturelle » peut être considéré comme un objet à double sens : une source et une exploration. Comme recueil de documents, le directeur d’ouvrage s’est attaché à réunir dans un volume somme toute restreint des contributions de spécialistes de divers […]

Patrick Poncet

Géographe de formation, chercheur en sciences sociales spécialisé dans l’étude de l’espace des sociétés, il est l’auteur d’une thèse intitulée L’Australie du tourisme ou la société de conservation, à propos des configurations et des processus géographiques de la conservation patrimoniale. Coauteur de L’invention du Monde (Presses de Sciences Po, 2008), il a également publié avec Jacques Lévy et Emmanuelle Tricoire La carte, enjeu contemporain (La Documentation Photographique, 2004) et compte parmi les auteurs du Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (Belin, 2003). Maître de conférence à l’Institut d’Études Politiques de Paris, où il enseigne les « Enjeux politiques de la géographie », il fut, au sein de la rédaction d’EspacesTemps.net, responsable de la Carte du mois, de mars 2003 à mai 2005. Responsable de l’information et de la cartographie au sein de la Mission de Préfiguration de l’Opération d’Intérêt National de Massy, Palaiseau, Saclay, Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines depuis janvier 2007, il fonde aujourd’hui une agence de communication et de design cartographique : MapDesigners.

Pour faire référence à cet article

Patrick Poncet, "La culture, une arme de constructions massives.", EspacesTemps.net, Livres, 19.06.2008
https://www.espacestemps.net/articles/la-culture-une-arme-de-constructions-massives/