Des safaris au nom d’Allah.

Cristina D’Alessandro-Scarpari Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Les game parks ne sont pas une nouveauté en Afrique du Sud : il s’agit de réserves privées ou de parcs plus ou moins étendus dont la « nature » est un artefact, le résultat d’un aménagement à destination des riches touristes. Ceux-ci peuvent observer les animaux au cours d’itinéraires balisés, prendre des photographies, revigorer corps et esprits au « contact de la nature » et dans des logements pourvus de tout le confort.

L’Afrique du Sud compte une vingtaine de game parks : il s’agit d’une activité économique importante pour un pays qui espère beaucoup du tourisme de safaris. Comme dans tout business, il faut des innovations pour attirer le client, toucher de nouvelles « cibles ». C’est ainsi qu’a vu le jour le premier game park islamique, qui fait l’objet d’un article sur le numéro d’octobre de la revue mensuelle The Middle East (Luxner, 2005).

Cette initiative nous semble intéressante pour plusieurs raisons. Tout d’abord il s’agit de la première structure de ce genre dont le propriétaire, Yusuf Jeeva, n’ait pas la peau blanche. En effet, Yusuf Jeeva souligne qu’en Afrique du Sud, encore aujourd’hui, tout individu qui n’est pas considéré blanc est automatiquement noir : d’origine indienne Jeeva est donc le premier propriétaire noir d’un game park dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Malgré l’aberration que ce raccourci recèle, cette initiative constitue un progrès important dans l’accès des Sud-africains non-blancs aux activités économiques importantes que maints apartheids quotidiens font encore subsister dans un pays profondément marqué par la violence de son histoire récente.

Cette activité commerciale familiale (Kwantu Private Game Reserve), que Jeeva a conçue et gère avec sa femme et ses enfants, porte le signe de sa foi musulmane : repas halal, sanctuaires de prière édifiés dans l’enceinte du parc, safaris pour femmes seules (qu’elles soient mariées ou célibataires d’ailleurs) gérés par la fille du propriétaire. Tout a été pensé et réalisé pour le client musulman pratiquant qui ne veut renoncer ni à ses croyances ni aux plaisirs du monde. Ceci étant, il est curieux d’apprendre que pour le moment la plus grande partie des clients de la réserve, nommée Kwantu, qui veut dire « une place spéciale de rencontre » en Xhosa, viennent d’Angleterre, d’Allemagne, de Suède et naturellement du Moyen Orient. Les 60% des hôtes sont des Sud-africains, contre le 40% restant d’étrangers. En ce qui concerne la religion, les musulmans représentent le 30% des touristes, alors que la grande majorité, le 70% ce sont des non musulmans. Qu’est-ce qui attire des touristes non musulmans dans un endroit qui affiche ses credos et en fait le centre de son commerce ? Ils peuvent certes venir par curiosité, mais certainement aussi, selon le propriétaire, pour jouir du luxe qu’il a su créer dans cet univers clos. Aux saunas s’ajoutent les safaris en voiture, les salles de conférences, les excursions au proche village de Sidbury, le centre éducatif et les expositions culturelles.

Jeeva a construit non seulement ces structures, mais il a aussi bâti de toute pièce « la nature » dont le parc bénéficie : il a acheté aux enchères et réintroduit des éléphants, des lions, des léopards, des buffles et des rhinocéros. Il a détruit les barrières de ce qui était un temps une ferme, a enlevé les abreuvoirs et aménagé l’environnement. Les games parks ne sont pas les seuls espaces dans lesquels des animaux exogènes sont réintroduits pour recréer ce que l’on affirme être « la nature originaire perdue ». Les parcs nationaux et les grandes structures transfrontalières de protection de l’environnement pratiquent ces mêmes techniques : la réinsertion des lions dans le Great Limpopo Transfrontier Park (entre Afrique du Sud, Mozambique et Zimbabwe) en est un exemple certainement plus célèbre.

Que la religion soit utilisée comme un fond de commerce n’est pas un fait nouveau et les catholiques n’ont attendu personne dans ce secteur. Mais pourquoi ne pas céder à la fascination face à une entreprise familiale réussie, qui amène de l’argent au pays, à une famille, à d’autres entreprises (que l’on pense aux compagnies aériennes ayant des vols de et pour Johannesburg) ? Comment ne pas faire honneur au courage d’investissement d’un individu que les barrières raciales, les tabous culturels ou la peur des dettes n’ont pas freiné ? L’auteur de l’article veut attirer l’attention du lecteur sur le fait que le premier game park musulman a vu le jour en Afrique du Sud : c’est ce qui semble faire la une de l’article. Est-ce vraiment le plus important dans cette aventure ? Que cette expérience soit originale et qu’elle mérite d’être mise en exergue cela ne fait aucun doute, mais nous pensons que son intérêt principal soit ailleurs. Les Sud-africains ont surtout besoin de sortir définitivement des héritages de l’apartheid encore vivants, qui rendent encore la vie difficile à ceux qui n’ont pas la peau blanche et si cela est au nom d’Allah que l’initiative soit la bienvenue, car cela ne pose certainement pas plus de problèmes que la création de parcs nationaux et transfrontaliers qui exproprient la terre à ceux qui l’ont cultivée pendant longtemps.

Image : Nappe peinte à la main (Afrique du Sud).

Bibliographie

Larry Luxner, ‘South Africa’s first Islamic-friendly game reserve’, The Middle East, October 2005, 360, pp. 60-63.

Résumé

Les game parks ne sont pas une nouveauté en Afrique du Sud : il s’agit de réserves privées ou de parcs plus ou moins étendus dont la « nature » est un artefact, le résultat d’un aménagement à destination des riches touristes. Ceux-ci peuvent observer les animaux au cours d’itinéraires balisés, prendre des photographies, revigorer […]

Cristina D’Alessandro-Scarpari

Après un doctorat en géographie humaine à l'Université François Rabelais de Tours et une recherche postdoctorale à la West Virginia University (États-Unis), elle est enseignante à l’Institut des Sciences Politiques de Paris et chercheuse contractuelle à la Msh de Tours. Sa spécialité est la géographie humaine de l’Afrique subsaharienne. Elle s’intéresse tout particulièrement à l’étude géographique des situations problématiques (protection environnementale transfrontalière, usages des outils visuels et impérialisme digital, géographie des massacres) et aux enjeux théoriques dans les sciences sociales. Elle est l’auteure de Géographes en brousse (2005, L’Harmattan) et coéditrice de l’ouvrage Espaces, savoirs et incertitudes (Ibis Press).

Pour faire référence à cet article

Cristina D’Alessandro-Scarpari, "Des safaris au nom d’Allah.", EspacesTemps.net, Laboratoire, 24.01.2006
https://www.espacestemps.net/articles/des-safaris-au-nom-allah/