André Green, du corps au langage.

André Green, Du signe au discours. Psychanalyse et théories du langage, 2011.

Patricia Desroches Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Image1Parcours.

Né au Caire en 1927, l’auteur, André Green, est mort à Paris en janvier 2012. Psychiatre et psychanalyste, il consacre son existence, sinon à produire des concepts inédits, du moins à enrichir ceux qui, dans l’œuvre de Freud, lui paraissent déterminants et souvent sous-estimés (représentation, affect, négatif, voir infra) et à les rendre opérants dans sa pratique clinique. Par ailleurs, le concept de « tiercéité » — également abordé et traité dans ce volume — s’il n’est pas spécifiquement freudien, renvoie néanmoins au corpus du fondateur de la psychanalyse (pensons à la triangulation œdipienne, parmi d’autres occurrences). Dans un geste opposé à celui de Lacan, dont il a suivi l’enseignement à l’hôpital Sainte-Anne, en 1955, pour s’en éloigner finalement dix ans après, Green se propose d’accentuer la part de singularité du (et dans le) discours, d’en dévoiler la scansion : distance est donc prise avec la réduction de l’inconscient au langage et du langage à la structure du signifiant (p. 9 de la préface rédigée par Fernando Urribari), à cela près, soulignons-le, qu’il ne s’agit pas — chez Lacan — d’une identification pure et simple mais d’un rapport d’analogie (« l’inconscient est structuré comme un langage »). À cette expression devenue cependant quasi incantatoire parmi les lacaniens, il oppose la nécessité de prendre en compte la dimension représentative du langage, dont le signifiant lacanien fait précisément l’économie, le signifié perdant en effet son opérativité. À cette fin, Green entame un dialogue avec la linguistique post-saussurienne et fait appel, dans les textes rassemblés ici, à des linguistes contemporains : Antoine Culioli1 (qui a enseigné à l’université de Paris VII), François Rastier2 (sémanticien qui fut directeur de recherche au Cnrs), Simon Bouquet3 (qui a enseigné l’épistémologie de la linguistique à l’université de Paris X et effectué de la recherche, en 1997, à l’université de Berne) auxquels il emprunte les analyses susceptibles de soutenir ses propres hypothèses théoriques. Du signe au discours est d’ailleurs composé de textes rédigés à diverses époques : le chapitre I reprend un article extrait d’un ouvrage collectif sous la direction de M. Pinol-Douriez (1997), le chapitre II réintroduit une réflexion (figurant dans un article déjà publié) sur « La voix, l’affect et l’autre » (2005a), le chapitre III se compose du commentaire déjà effectué du concept de négation chez Freud (2005b), le chapitre IV fait état d’une intervention déjà réalisée sur le rapport entre langage et psychisme non conscient (2003) et le chapitre V, enfin, constitue un texte inédit, « Psychanalyse et théories du langage, hésitations et conclusions »4.

Ces textes, dans leur diversité, ont pour vocation première de marquer l’importance de concepts freudiens fondamentaux et de les « réhabiliter ». Durant sa période post-lacanienne, Green s’est en effet ouvertement attaqué aux impasses théoriques de celui qui l’avait originellement inspiré et a remis à l’ordre du jour l’affect, le corps, la figurabilité, l’histoire, le Moi, etc. (cf. Le Discours vivant, 1973). Donald Winnicott, Wilfred Bion et Harold Searles soutiennent sa nouvelle posture (cf. Green, 1984). À l’inconscient « structuré comme un langage », Green oppose un discours polyphonique et pluriel, et définit la parole analytique comme une « parole couchée […] adressée à un destinataire dérobé (1973). Il souligne la nécessité de médiatiser le cadre analytique — sur le modèle de l’objet transitionnel winnicottien5 — afin de faire parler « l’objet analytique ». Le symbolique est en effet lié à la totalité de l’appareil psychique et non pas exclusivement au langage. Un modèle métapsychologique spécifique est donc élaboré, s’appropriant la sémiotique de Peirce et le paradigme de la complexité d’Edgar Morin, modèle destiné à faire valoir une théorie de la représentation généralisée.

Lacan réfuté ?

L’auteur critique en Lacan la tentative d’homogénéiser et d’unifier un signifiant plus polysémique qu’il y paraît. La conception du signifiant chez Lacan (« Le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ») est réductrice et il lui manque un élément tiers, fourni par la sémiotique de Peirce (l’« interprétant »). Le recours à Peirce permet de s’extraire de la dualité transférentielle, propre à la situation analytique. Par ailleurs, la seconde topique freudienne6 invalide le privilège langagier dont Lacan crédite l’inconscient. Comment le Ça — réservoir pulsionnel — peut-il s’accommoder d’un contenu langagier ? Éluder la signification, comme le fait Lacan, c’est éluder la représentation elle-même. Citant une linguiste russe (Natalia Avtonomova, 1991), Green soutient que Lacan a appauvri le symbolisme de la langue, ce que conteste Jean-Claude Milner (1995) dans L’œuvre claire. Octave Mannoni (1978) affirmait déjà contre Lacan que le sens détermine le signifiant et non l’inverse. Enfin, la critique en direction de Lacan passe par une réflexion sur l’ « inanalysable » dans la cure, sur l’irreprésentable. Certains patients manquent de mots pour manifester le lien entre préconscient et inconscient et des douleurs non dicibles se matérialisent dans le corps, sans transition, ce qui suggère la nécessité de « métaphoriser » les troubles psychosomatiques.

Linguistique et psychanalyse.

Cet ouvrage met en perspective psychisme et langage afin de rétablir les droits du champ poético-rhétorique et de l’inspiration littéraire et mythique de Freud. Ce qui relève de la représentation et de la symbolisation réactive donc la question de l’interprétation. En pratiquant une relecture des textes du fondateur de la linguistique, Ferdinand de Saussure, Green y décèle un intérêt jusque-là méconnu pour la dimension rhétorico-herméneutique de la parole, à distinguer du pôle logico-formel du langage. Il en appelle donc à une « linguistique interprétative » dont certains théoriciens ont ouvert la voie (cf. supra), dans la perspective « d’une qualification du lien associatif dans la langue » (p. 128) ; lien associatif parce qu’il s’agit, pour le psychanalyste, de faire résonner entre eux les fragments du discours mais aussi à son adresse. Parce qu’il insiste sur la dimension dialogale du langage et fait de la compréhension un cas particulier du malentendu à l’œuvre dans l’échange intersubjectif, Antoine Culioli apparaît ici comme une référence déterminante. L’intention de signifier, néanmoins, n’est pas univoque et les énoncés langagiers sont toujours pris — pour ce linguiste — dans un réseau de relations, de possibles, qui signale tout autant l’existence d’une langue stable que la présence de représentations mixtes, plastiques et déformables, dont le sens n’est pas définitivement fixé. Green lui emprunte ainsi l’idée selon laquelle « l’activité de langage est signifiante dans la mesure où un énonciateur produit des formes pour qu’elles soient reconnues par un co-énonciateur comme étant produites pour être reconnues pour interprétables » (Culioli, 1991, p. 39). L’intentionnalité langagière devient, aux yeux de Green, décisive, là où Lacan refusait — dans la cure — de « signifier » et préférait évoquer et suggérer.

C’est dans le dialogue qu’il noue avec François Rastier lors du Congrès des psychanalystes de langue française en mai 2007 autour de la problématique : « Le langage, perspectives vues du dehors et du dedans de la psychanalyse »7 que Green revendique pourtant l’« évocation » lacanienne pour soutenir qu’elle « nous rattache au côté rhétorico-herméneutique » de l’interprétation qui inclut d’ailleurs le pôle logico-grammatical du langage.

André Green prend donc appui sur un linguiste qui se réclame de la démarche interprétative dans l’approche du textuel. Dans un article publié dans la revue Texto ! en juin 20028, François Rastier proposait de discerner un ordre herméneutique, dans la mesure où l’interprétation d’un texte est inséparable des conditions de sa production. Les signes linguistiques ne sont jamais « donnés » ni purement factuels, mais reconstitués au terme d’un « parcours interprétatif » qui associe signifiants et signifiés. Le sens produit, parce qu’il dépend du travail de la culture dans la langue, n’est donc pas intrinsèque — immanent — au texte même, mais pris dans une trajectoire sémantique qui le rend irréductible à une suite de phrases. L’existence des actes d’énonciation est dépourvue de signification si elle n’est entérinée par des actes d’interprétation. La pragmatique décrit ainsi l’interaction linguistique d’individus impliqués dans des stratégies interlocutives (asymétriques, cependant). C’est cette dimension « communicationnelle » spécifique que retient Green, lors même que François Rastier, précisons-le, vise la lecture d’un texte et non pas le hic et nunc de la situation analytique. Signalons au passage qu’il identifie une linguistique du langage générale et abstraite, à mettre en perspective avec une linguistique des langues, de facture « empirique », historique et culturelle, et avec une linguistique des textes9. Pour autant, une préoccupation commune anime le linguiste et le psychanalyste : souligner l’importance de l’« entour humain »10, dans la structure des langues pour le linguiste et dans le champ de la parole, pour le psychanalyste. Parler de ce qui n’est pas là, telle est la particularité des langues et du discours articulé dans la séance analytique. La médiation symbolique s’exerce sans conteste et l’« ensemble du discours psychanalytique relève plus ou moins de l’absence » (intervention d’André Green). Le transfert est à comprendre comme un phénomène renvoyant à quelqu’un d’autre, comme « une relation qui renvoie à l’ailleurs et à l’autrefois » (ibid.). Ainsi est réalisée une triangulation structurante (p. 136), ce qui introduit en l’occurrence la notion de tiercéité.

En bref, la mise à distance du structuralisme formaliste (ainsi que du « biologisme » de Chomsky, sur un autre versant), témoigne de l’intérêt porté au « dire », à la ponctuation dont le discours peut faire l’objet. La scansion à l’œuvre dans le discours renvoie ainsi à la nécessaire présence d’éléments extra-linguistiques, ancrés dans le corps mais représentés dans le discours. Le successeur de Saussure à la Chaire de linguistique à l’université de Genève, Charles Bally, soutenait en son temps que « la stylistique étudie […] les faits d’expression du langage organisé au point de vue de leur contenu affectif » (1913, p. 16). Ces considérations confirment, d’après Green, que le signifiant s’incarne dans des formes non langagières plus profondes : les « motions pulsionnelles » constituent ainsi le soubassement de la langue, ce dont convient également François Rastier : le langage n’est pas le résultat d’une évolution neurobiologique, mais traduit une « activité mue de l’intérieur » (cité par Green dans le chapitre IV, p. 147). Lacan ne récusait pas le caractère « invocant » de la pulsion dans la demande et le désir, mais se référait à l’instance de la lettre dans la parole, c’est-à-dire à « la structure essentiellement localisée du signifiant » (« L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » in Lacan, 1966, p. 259), plus qu’aux paramètres extralinguistiques perceptibles dans le discours. Green, a contrario, souligne que le discours — composante la plus intellectuelle de la pulsion — s’enracine dans la voix, elle-même à rapporter au son et, en définitive, au corps. Dans le chapitre « La voix, l’affect, l’autre » (p. 61), il mentionne les travaux d’Ivan Fonagy11, qui rendent justice à l’expressivité de la parole, à son registre affectif. On peut rappeler que Rousseau attribuait l’origine du langage aux « accents de la nature » (in Essai sur l’origine des langues, esquissé en 1755 mais inachevé à la mort du philosophe) et que la sexualité a pu apparaître au linguiste Pierre Guiraud (1912-1983), notamment auteur d’un dictionnaire érotique, comme la substance même de la langue. Tout ce qui relève de la musicalité de la langue, de l’intonation, etc., des affects en général, n’est donc pas sans incidence sur l’appréhension du discours du patient, ce qui suppose, réciproquement, que la musique relève d’une forme de « représentativité ». Le psychanalyste est donc en attente d’un discours littéralement « inouï », qui fait fond sur le silence. Ce privilège de la voix, définie par Gérard Granel12 comme « énoncé-de-sens et son-de-la-voix », n’est pas remis en question par Green, qui confirme même l’ouverture à l’altérité qu’elle rend possible.

Tiercéité et négation.

L’intérêt de l’auteur pour certains travaux de linguistique ainsi que sa pratique clinique le conduisent à intégrer et à développer deux autres concepts majeurs : celui de tiercéité et de travail du négatif. La tiercéité comporte pour Green au moins deux acceptions : elle témoigne — dans la filiation de Peirce — de l’irradiation, de la propagation des signifiants langagiers comme des signes au-delà du temps de l’énonciation (p. 22) ; elle représente aussi toute forme de Tiers susceptible de médiatiser une relation, autant dans le cadre analytique qu’en dehors de lui (Green, 1989a et b). Le concept de négatif, par ailleurs, signale tout ce qui, dans le langage du patient, est nié, refoulé, fait défaut (voire forclos, c.-à-d. non symbolisé mais faisant retour et effraction dans le réel). Le travail du négatif désigne plus largement l’insistance de la pulsion de mort, concept introduit par Freud en 1920 dans son article « Au-delà du principe de plaisir » (in Essais de psychanalyse, 1981), mais dont l’élaboration complète apparaît dans Le Moi et le Ça, en 1923, texte qui figure également dans les Essais (ibid.). De ce point de vue, le négatif ne traduit pas tant les mécanismes du fonctionnement psychique et leur manifestation dans le langage que le vide d’une organisation psychique privée de sa substance, confrontée au néant, déconstruite. D’après Guy Rosolato (1989) le terme de négatif se décline en négation, dénégation, négativité, désaveu, déni … à l’œuvre dans le langage même, et, dans le registre clinique, prend la figure de la résistance, du transfert négatif, de la dépression, de la dépersonnalisation, de l’hallucination négative13, de l’angoisse archaïque, etc.

La tiercéité.

Pour introduire et fonder le concept de tiercéité, Green se réfère à Peirce dont la théorie « triadique » se révèle féconde pour saisir le statut de l’inconscient. Là où Michel Balat14 affirme, textes à l’appui, que Lacan s’est référé à Peirce pour théoriser le signifiant, Green soutient au contraire qu’il manque à Lacan le concept peircien d’« interprétant ». Si Lacan admet en effet la dimension « relationnelle » du signe et du signifiant, il élude en revanche dans sa conception du sujet — comme effet du signifiant — l’idée de représentation. Lacan évoque cependant le concept peircien de representamen pour articuler le glissement incessant du signifié sous le signifiant sous l’effet des interprétants, le signifiant requérant en effet d’être « interprété » par un autre signifiant.

Dans la théorie de Peirce, à l’instar de la linguistique saussurienne, le signe tient lieu d’un objet de pensée réel ou pas, imaginable ou pas. Plus exactement, la relation instituée par le signe est triadique : un representamen signe matériel, dénote un objet (incorporel) grâce à un interprétant dont Gérard Deladalle (traducteur et commentateur des Ecrits sur le signe de Peirce) propose deux acceptions logiques : l’interprétant est un signe et l’interprétant final est une habitude. Dans le premier cas de figure, le processus « signifiant » se révèle indéfini, voire illimité — tout signe renvoyant à un autre signe au cours de la sémiose — le contexte auquel renvoie l’interprétant se révélant d’ailleurs décisif : le mot « grenade », vocalement, a pour nous une signification, mais laquelle ? Seul l’interprétant « ville », « fruit » ou « arme » peut nous renseigner à ce propos. Dans l’autre cas, la clôture s’effectue pragmatiquement, parce que la mise en relation du representamen et de son objet par l’interprétant dépend d’une convention, d’une habitude ou d’une disposition naturelle (Première Lettre à Lady Welby, octobre 1904, Pierce 1978, pp. 19-34). L’habitude, stricto sensu, contribue à rendre efficiente une règle générale (associative) qui agira « quand il le faudra ». Cette dimension « prédictive » (caractéristique de la connaissance scientifique) présuppose une forme de stabilité langagière. Peirce nomme « tiercéité » cet ordre médiat, celui du Symbole, catégorie de la pensée et de la loi, qui exerce son action sur le monde. Le concept de tiercéité, dans l’œuvre de Peirce, est logique avant d’être sémiotique et surtout « psychologique ».

Peirce a validé dans le domaine des lois de l’esprit un système représentationnel « triangulaire », dont Green soutient qu’il permet de reconsidérer la combinaison des « signifiants » entre eux (leur représentativité, autant en rapport avec la pulsion qu’avec l’objet) ainsi que leur élucidation dans le transfert. La spécification du Tiers n’est cependant pas sans ambiguïté. Cette instance peut également définir — d’après Green — respectivement un espace anonyme, collectif, garant de la transmission de la psychanalyse, mais aussi une position spécifique d’écoute, faisant droit — dans le cadre analytique — à un « autre » devenu objet de connaissance, en vertu de la tiercéité revendiquée. Les relations duelles, a contrario, sont propices à alimenter des comportements « interprétatifs » nécessaires, mais inopérants dans les échanges entre psychanalystes, voire envers un patient traversant une certaine phase de son analyse. On voit par conséquent que le concept de tiercéité emprunté à Peirce retentit sur la théorie et sur la clinique analytique via la conception triadique de la représentation, certes, mais aussi du côté du symbolique et du rapport à la vérité qu’il implique. Le Tiers signale le hors champ de l’ensemble des « signifiants », ou, plus exactement, ce qui fonde la possibilité de leur articulation. Dans un article de la Revue française de psychanalyse (2005), Klio Bournova et Vassilis Kapsambelis présentent l’idée de tiercéité élaborée par Green comme ce qui brise le spectre du double, de la dualité, et ouvre l’espace de la symbolisation ; ce concept n’est pas sans rappeler l’ordre symbolique lacanien, suspendu au « Nom-du-Père » (la métaphore paternelle). À ce niveau, la tiercéité s’apparente à la Loi au sens lacanien, même si la distinction entre symbolique et symbolisation s’impose en général, le second terme nous instruisant essentiellement sur la formation du symbole. La relation duelle spécifique de l’ « amour primaire » (Lacan critique Balint) ne conduit qu’à des impasses imaginaires (Lacan, séminaire I, 1975, p. 227). La référence à Lacan surgit d’autant plus que la fonction du symbolique est bien de lier les sujets entre eux en vertu d’un pacte « contractuel » fondamental, sans que la notion de tiercéité ne soit explicitement introduite par ce dernier.

La négation.

Le travail du négatif a fait l’objet d’un article de Freud (« Die Verneinung » qui signifie en allemand « La négation ») en 1925, dont le philosophe Jean Hyppolite (1956) et Lacan lui-même (séminaire I, 1975, p. 63) ont repris et explicité les linéaments. En linguistique, on ne repère pas de marqueur spécifique pour signaler l’opération de négation (cf. l’intervention de Claudine Normand au colloque organisé en 2005 autour d’Antoine Culioli, « Un homme dans le langage » ; Normand, Ducard (dirs), 2006). Green rappelle que Freud n’admettait pas l’existence du « non » dans le rêve nocturne, mais reconnaissait qu’un conflit des volontés de nature contradictoire pouvait s’y manifester. Dans la Métapsychologie15 (1986), Freud affirme néanmoins qu’il n’y a dans ce système (l’inconscient) ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude. Par ailleurs, avec la promulgation de la seconde topique, il soutient qu’il n’y a rien dans le Ça qu’on pourrait assimiler à la négation.

Le négatif, en psychanalyse, se repère cependant dans le transfert négatif par exemple et dans des « figures » qui renvoient à la destruction, à la pulsion de mort, ou à l’irreprésentable, pour un psychotique, en l’occurrence. La négation, ou plutôt la dénégation, exprime toujours la présence d’un refoulement. La pensée refoulée parcourt donc un chemin vers la conscience à condition d’être niée. « Vous me demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle. Corrigeons : donc c’est sa mère », interprète Freud dans son article sur la négation16. Si le refoulement s’exprime via le langage, il n’est pas pour autant levé et l’acceptation du contenu de la représentation refoulée est purement intellectuelle. On peut même prétendre que le mécanisme en jeu tient de l’Aufhebung hégélienne17 : le refoulement est tout ensemble supprimé et « conservé ». Sur le fond, le symbole de la négation, soutient Freud, permet à la pensée de se rendre en partie indépendant des effets du refoulement. C’est même la dissociation entre l’affectif et l’intellectuel, dans l’énoncé, qui assigne au « travail du négatif » une particularité intéressante : le négatif coïncide avec l’émergence de la pensée, voire de la sublimation. L’originalité de Freud est donc de présenter la (dé)négation comme la source des jugements intellectuels en général.

Parce que nier signifie « je préférerais refouler » ce que j’énonce, la négation constitue, dit Freud, « un substitut du refoulement à un degré supérieur ». Or la volonté d’écarter le déplaisir se manifeste déjà pour un moi-plaisir originel qui éjecte en effet de lui ce qui contrarie l’expérience de satisfaction et incorpore (introjecte dirait Mélanie Klein)18 ce qui lui apparaît « bon » (source du jugement d’affirmation, du côté d’Éros et de l’unification). Le jugement d’attribution (ceci est bon, cela est mauvais) prend donc naissance, en termes freudiens, dans les pulsions orales. Par ailleurs, le jugement d’existence — qui « statue » sur l’existence ou la non-existence d’un objet dans le réel — requiert la présence du monde extérieur et d’un objet qu’il s’agit moins de découvrir que de retrouver. Que faut-il entendre par là ? Dans l’« épreuve de réalité », la pensée possède la capacité de rendre à nouveau présent ce qui a été une fois perçu. En d’autres termes, c’est toujours d’un objet perdu qu’il est question et de la possibilité d’en forger une représentation stable. Selon Green, sans la distinction entre dedans et dehors, subjectif et objectif, aucun jugement d’existence ne peut survenir et c’est l’indifférenciation propre au moi « primitif » qui interdit cette « prise de conscience ». Il précise que Winnicott a toujours voulu définir un lieu intermédiaire entre intérieur et extérieur, qualifié « d’espace transitionnel » (théorisé en particulier dans Les objets transitionnels, 2010, et dans Jeu et réalité, l’espace potentiel, 1997), afin de réduire l’emprise exorbitante que Mélanie Klein conférait au monde interne. Dans tous les cas, le processus de symbolisation est contemporain de la séparation de l’enfant d’avec la mère.

En bref, la négation ne se confond pas ici avec le « négativisme », avec l’attitude de destruction, la tendance à l’expulsion au sens clinique du terme, mais détermine une forme de symbolicité, contribue à l’élaboration des signes et des représentations, des jugements intellectuels. Selon Claude Le Guen (2008), on peut soutenir, à la lecture de l’article de Freud, que le jugement d’attribution prend sa source dans des modalités « primaires » et que le jugement d’existence s’exerce selon des modalités « construites ». La pensée, dès l’origine, se trouve bien dans l’affectif, mais pas en tant que pensée, comme le souligne Jean Hyppolite (cf. Lacan, 1966, pp. 879-887).

Prolongements.

A priori, toute activité de symbolisation est de facture intellectuelle et a le langage comme medium. La psychanalyse propose en général une distinction entre formation du symbole (le symbole se confond avec son objet, problématique développée par les kleiniens) et fonction symbolique (le symbole est le meurtre de la chose, et « penser, c’est substituer aux éléphants le mot éléphant » (Le Guen citant Lacan, 2008)). Mais ne faut-il pas postuler l’existence d’une genèse archaïque des concepts, d’une forme d’abstraction primitive, selon les termes d’André Green ? Existe-t-il des processus de symbolisation qui précèdent le langage ? Oui, parce que si l’abstraction correspond, stricto sensu, à l’opération consistant à extraire du monde sensible des propriétés qui sont subsumées sous des concepts et prennent une dimension « générique », c’est à condition de répondre à « des attentes de désir et de gratification » (p. 100). Kleiniens et winnicottiens ont tenté de découvrir des processus de symbolisation antérieurs au langage, ancrés dans des défenses archaïques. Il existe donc, selon Green, un mode de symbolisation prélangagier, exprimé dans un mouvement pulsionnel et défensif déjà « signifiant ».

Lacan, pour sa part, repère effectivement une symbolisation primaire : « avant que l’enfant apprenne à articuler le langage, il nous faut supposer que des signifiants apparaissent, qui sont déjà de l’ordre symbolique » (Séminaire III, Lacan, 1981). Dans l’alternance du jour et de la nuit, par exemple, il est possible d’entrevoir une présence sur fond d’absence, « l’alternance fondamentale du vocal connotant la présence et l’absence… (ibid.). Lacan précise que ce signifiant prélangagier est mythique, mais néanmoins fondateur de l’ordre symbolique, ouverture à l’historicité du sujet, un sujet qui n’accède au langage que sous la condition d’y faire entrer sa propre histoire.

Pour conclure sur le travail du négatif, Green rappelle que ce concept (d’origine hégélienne) permet de discriminer les divers mécanismes de défense répertoriés par Freud : le « refoulement » névrotique a pour visée d’écarter le déplaisir, le clivage ou déni — dans la perversion — constitue une défense contre une certaine réalité, niée (l’absence de pénis chez la femme) et la forclusion, terme lacanien, signifie qu’une représentation vide de sens (ce qu’il appelle « trou dans le symbolique ») fait retour de l’extérieur, sous forme hallucinatoire, par exemple. Dans les cas les plus radicaux, cliniquement parlant, c’est la pulsion de mort qui se manifeste, comme « aspiration au néant », et témoignage d’un « narcissisme négatif ». L’auteur pense donc que les pathologies contemporaines, état de vide, « désengagement subjectal », désinvestissement… traduisent cette destructivité involontaire.

L’ouvrage d’André Green s’élève donc contre l’« impérialisme » du signifiant lacanien en proposant une théorie de la représentation généralisée, ancrée dans les motions pulsionnelles, dans le corps. Là où Lacan insiste sur la présence d’un signifiant vocal originaire dépourvu de sens mais promis à une structuration « binaire » (voir supra), et destiné à se combiner avec d’autres signifiants, voire à se « collectiviser », Green suggère de chercher le sens du côté de l’affect et de l’expressivité de la voix et affirme qu’il faut conclure « à l’impossibilité d’inscrire toutes les significations par la voie du langage » (p. 147). Les effets du pulsionnel s’identifient donc ailleurs que dans le seul sujet parlant. La référence à la linguistique incite à valoriser l’histoire des langues, la perspective historique et culturelle plus que le langage, et la dimension interprétative de la psychanalyse plus que le formalisme structuraliste, voire mathématique, caractéristique des derniers séminaires de Lacan.

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Octave Mannoni, Fictions freudiennes, Paris, Seuil, 1978.

Jean-Claude Milner, L’œuvre claire. Lacan, la science, la philosophie, Paris, Seuil, 1995.

Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978.

François Rastier, Sémantiques et recherches cognitives, Paris, Puf, [1991], 2001.

—, « Sur l’immanentisme en sémantique » in Texto !, [1994] juin 2002.

—, Sémantique interprétative, 3e éd., Paris, Puf, [1987], 2009.

Guy Rosolato, « Le négatif et son lexique » in André Missenard et al., Le négatif, figures et modalités, Paris, Dunod, 1989, pp. 9-22.

Donald W. Winnicott, Jeu et réalité, l’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1997.

—, Les objets transitionnels, Paris, Payot, 2010.

Note

1 Voir bibliographie.
2 Sémantiques et recherches cognitives (2001) et Sémantique interprétative (2009), parmi d’autres ouvrages.
3 Cf. Introduction à la lecture de Saussure (1997).
4 Texte présenté lors du colloque « Fabriques de la langue », tenu en octobre 2010 à Lyon, sous la direction du Dr Kostas Nassikas.
5 L’objet transitionnel se situe entre la mère et l’intériorité de l’enfant, ni moi ni non-moi, mais comme permettant le passage du subjectif vers l’objectif.
6 À la première topique (Préconscient, Conscient, Inconscient), Freud substitue, rappelons-le, une seconde topique : Moi, Surmoi, Ça.
7 Green, Rastier, 2007 ; également paru dans la Revue française de psychanalyse, 5, 2007, pp. 1461-1471 et 1481-1496.
8 « Sur l’immanentisme en sémantique », paru une première fois dans Cahiers de Linguistique Française en 1994, pp. 325-335.
9 Distinction à rapporter à Coşeriu (1921-2002), sémanticien ayant rédigé ses textes en allemand et en espagnol.
10 Idée d’une « zone distale » pour François Rastier, à articuler à une zone identitaire et à une zone proximale (adjacente).
11 Linguiste, phonéticien et psychanalyste hongrois, 1920-2005. Cf. son ouvrage La vive voix, 1991.
12 Philosophe (1930-2000), cité par Jean Lacroix dans un articulé intitulé « Écriture et métaphysique selon Jacques Derrida ».
13 Déni d’existence d’une perception ou d’un objet (le terme est déjà utilisé par Freud dans les Etudes sur l’hystérie, 1895, écrit en collaboration avec Josef Breuer).
14 Voir son article en ligne de juillet 2011, « Le musement, de Pierce à Lacan », reprenant celui figurant dans La revue internationale de philosophie, 1992.
15 Ouvrage de Freud datant de 1915 et comportant plusieurs articles
16 Traduit par Henri Hoesli (Freud, 1934).
17 Cf. l’article de Jean Hyppolite (philosophie français, 1904-1968), sur la « Verneinung », repris dans les Ecrits de Lacan, 1966, pp. 879-887, mais aussi dans Hyppolite, 1971. Lacan commente la « Verneinung » de Freud en réponse à Jean Hyppolite dans le séminaire I, 1975, pp. 63-73.
18 Pour la notion d’introjection dans l’œuvre de Mélanie Klein, voir « Les stades précoces du conflit oedipien », 1998.

Résumé

Parcours. Né au Caire en 1927, l’auteur, André Green, est mort à Paris en janvier 2012. Psychiatre et psychanalyste, il consacre son existence, sinon à produire des concepts inédits, du moins à enrichir ceux qui, dans l’œuvre de Freud, lui paraissent déterminants et souvent sous-estimés (représentation, affect, négatif, voir infra) et à les rendre opérants […]

Patricia Desroches

Patricia Desroches est professeur de philosophie et psychologue clinicienne de formation psychanalytique. Critique en philosophie et en sciences humaines cliniques pour le site Nonfiction, elle intervient également comme lectrice aux éditions du Seuil, secteur sciences humaines. Elle collabore par ailleurs à la revue littéraire Europe.

Pour faire référence à cet article

Patricia Desroches, "André Green, du corps au langage.", EspacesTemps.net, Livres, 04.06.2012
https://www.espacestemps.net/articles/andre-green-du-corps-au-langage/