Introduction : analyser les rapports spatiaux pour comprendre le Processus de Production du Handicap
Dans les annĂ©es 1980, les « disability studies » trouvent leur origine avec lâĂ©mergence des mouvements sociaux de dĂ©fense des droits de la personne, dans un premier temps en AmĂ©rique-du-Nord et en Grande-Bretagne. Ce champ interdisciplinaire dâĂ©tudes sur le handicap (Boucher 2003), mĂȘme si lâexpression peut difficilement ĂȘtre traduite en français, a contribuĂ© Ă lâĂ©mergence et Ă la consolidation dâune perception du handicap comme pathologie sociale (Rioux 1997). Cette conceptualisation sâest Ă©rigĂ©e en opposition Ă une vision individuelle du handicap, mĂ©dicale et rĂ©adaptative, faisant porter Ă la personne la responsabilitĂ© de son handicap tout en lui proposant des dispositifs de compensation pour quâelle « sâadapte malgrĂ© tout » Ă la sociĂ©tĂ© et Ă son organisation (Albrecht et al. 2001).
Le travail de thĂšse CIFRe [1] que je mĂšne a, entre autres, pour ambition de mobiliser la gĂ©ographie pour comprendre le handicap et mettre en Ă©vidence les liens pouvant exister entre insertion sociale et insertion spatiale et entre exclusion sociale et exclusion spatiale. Il se centre spĂ©cifiquement sur lâexemple de personnes ayant subi des lĂ©sions cĂ©rĂ©brales acquises accompagnĂ©es par lâassociation LADAPT. Passant dâun Ă©tat oĂč elles Ă©taient insĂ©rĂ©es professionnellement et socialement Ă un Ă©tat oĂč elles doivent apprendre Ă vivre avec une dĂ©ficience, lâaccident de la vie qui les a touchĂ©es a totalement redistribuĂ© les cartes de leur existence et a redĂ©fini les rapports quâelles entretiennent avec lâespace et la sociĂ©tĂ©.
Le postulat de dĂ©part de la dĂ©marche de recherche consiste Ă affirmer quâen analysant les rapports spatiaux, les discours que les personnes tiennent sur lâespace et les pratiques spatiales concrĂštes quâelles entretiennent, il est possible dâisoler lâensemble des facteurs gĂ©nĂ©rateurs de situations de handicap.
Pour dĂ©finir le handicap, je mâappuie sur le cadre conceptuel offert par le modĂšle du Processus de Production du Handicap (PPH, Fougeyrollas et al. 1998). Ce modĂšle systĂ©mique et environnemental permet de considĂ©rer le handicap comme un phĂ©nomĂšne non-absolu, apparaissant seulement quand plusieurs facteurs produisent une interaction nĂ©gative. En effet, selon le PPH, la personne est en situation de handicap si lâinteraction entre lâensemble des facteurs relatifs Ă son environnement de vie (facteurs, sociaux, culturels, spatiaux) et lâensemble de ses facteurs personnels (facteurs individuels liĂ©s aux caractĂ©ristiques corporelles et mentales de chacun) ne lui permettent pas de rĂ©aliser ses habitudes de vie.
Lâarticle se propose de revenir plus prĂ©cisĂ©ment sur le cadrage conceptuel et sur la mĂ©thodologie dĂ©ployĂ©e pour identifier, via une analyse des rapports spatiaux, les facteurs bloquants, les barriĂšres sociales, culturelles qui participent au processus et entraĂźnent les situations de handicap.
Dans un premier temps, nous aborderons les diffĂ©rentes maniĂšres dont est considĂ©rĂ© le handicap dans les disability studies. Se positionnant contre lâessentialisme dâune conceptualisation mĂ©dicale, les deux modĂšles sociaux qui se dĂ©gagent sâopposent quant Ă lâorigine du handicap et de lâoppression. Pour les matĂ©rialistes, le handicap est créé par des barriĂšres socio-Ă©conomiques tandis que pour les idĂ©alistes qui se placent davantage dans une conception postmoderne du handicap, ce dernier est liĂ© Ă la culture et au langage. Contrairement Ă ces conceptualisations, nous verrons dans un second temps que le PPH, dans sa comprĂ©hension du handicap, ne privilĂ©gie pas un ensemble de facteurs au dĂ©triment dâautres. Permettant de sâextraire de lâessentialisme, il en offre une approche holiste et globale.
Nous nous intĂ©resserons ensuite Ă lâarchitecture mĂ©thodologique des « entretiens cartographiques » : outil hybride de recueil de donnĂ©es axĂ© sur les lieux et la mobilitĂ©, conçu dans lâobjectif dâinterroger la place que les personnes victimes de lĂ©sions cĂ©rĂ©brales occupent dans la sociĂ©tĂ© et dans lâespace. En conjuguant approche individuelle, culturelle et analyse sociale via un questionnement sur les limites de la sociĂ©tĂ© et de la culture, la mĂ©thodologie tente de faire le lien entre les deux courants dominants des disability studies (matĂ©rialiste et idĂ©aliste) et plus largement entre une gĂ©ographie culturelle et humaniste axĂ©e sur la personne et son vĂ©cu et une gĂ©ographie plus sociale et radicale. Alors que la gĂ©ographie sociale et les disability studies matĂ©rialistes ont trĂšs longtemps laissĂ© de cĂŽtĂ© lâindividu disparaissant dans le magma social (Di MĂ©o 2013, p. 25) lâambition de cet outil mĂ©thodologique est de partir des expĂ©riences personnelles sensibles et subjectives sâexprimant dans la diversitĂ© et la multiplicitĂ© des formes de rapports spatiaux, pour identifier les facteurs et les processus sociaux marginalisant, gĂ©nĂ©rateurs dâexclusion socio-spatiale, crĂ©ateurs de situations de handicap. AxĂ© sur le recueil des rapports spatiaux des personnes victimes de lĂ©sions cĂ©rĂ©brales, les entretiens cartographiques permettent dâobtenir des donnĂ©es spatiales concrĂštes mais Ă©galement des donnĂ©es individuelles et subjectives sur le sens que les personnes donnent aux lieux quâelles frĂ©quentent ou ont frĂ©quentĂ© ainsi que sur les affects quâelles Ă©prouvent dans lâexercice de leur mobilitĂ©.
Pour finir, nous nous pencherons sur diffĂ©rents rĂ©sultats mis en avant par lâapproche gĂ©ographique. En plus des Ă©lĂ©ments socio-Ă©conomiques et culturels Ă lâorigine de diverses situations de handicap identifiĂ©es, une autre forme de barriĂšres plus subjectives, spatiales et affectives se dĂ©gagent chez les personnes accompagnĂ©es par LADAPT.
Comment considĂ©rer le handicap ? Plusieurs courants scientifiques, diffĂ©rents types dâessentialismes
Lâassociation LADAPT et sa structure de Clermont-Ferrand, dans laquelle est rĂ©alisĂ©e la thĂšse CIFRe, accompagne des personnes ayant des lĂ©sions cĂ©rĂ©brales acquises vers lâinsertion sociale et professionnelle par lâintermĂ©diaire de plusieurs services mĂ©dico-sociaux. LâEtablissement et Service dâAide par le Travail (ESAT) de Clermont-Ferrand, par opposition aux ESAT « traditionnels » est qualifiĂ© dâ « hors-murs » car il propose aux usagers un parcours personnalisĂ© en milieu ordinaire Ă travers des stages et des expĂ©riences de travail dans des entreprises partenaires de lâassociation.
Une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale est une destruction des tissus nerveux du cerveau, on la qualifie dâ« acquise » quand elle nâest pas liĂ©e Ă une affection hĂ©rĂ©ditaire, congĂ©nitale ou dĂ©gĂ©nĂ©rative et quâelle nâest pas causĂ©e par la grossesse ou lâaccouchement [2]. La survenue dâune lĂ©sion cĂ©rĂ©brale acquise dans la vie dâune personne peut avoir des causes multiples, souvent brutales. Elle peut se produire, par exemple, Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien provoquĂ© par un accident de la route, ou dâune embolie cĂ©rĂ©brale dĂ©bouchant sur un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral (AVC). Les consĂ©quences de ce type de lĂ©sion sont trĂšs diverses suivant les individus, affectant plus ou moins fortement leur autonomie, leur vie sociale, leur mobilitĂ©.
Pour les professions mĂ©dicales, se plaçant dans ce que de nombreux chercheurs nomment le modĂšle individuel ou biomĂ©dical curatif du handicap (Ravaud 1999), la lĂ©sion quâelles ont au cerveau suffit Ă elle seule Ă considĂ©rer ces personnes comme Ă©tant handicapĂ©es. Pour les dĂ©fenseurs dâune conceptualisation moins mĂ©dicale et plus sociale, la lĂ©sion nâest pas Ă lâorigine de leur handicap, ce dernier est créé par la sociĂ©tĂ© qui ne considĂšre pas la diffĂ©rence et dresse en travers de leur route de multiples barriĂšres sociales ou culturelles. Les disability studies entendent lutter contre lâessentialisme du modĂšle individuel et mĂ©dical du handicap. Face Ă ce dernier, deux modĂšles sociaux peuvent ĂȘtre distinguĂ©s, un modĂšle social « fort » matĂ©rialiste qui trouve ses origines en Grande-Bretagne et un modĂšle social plus idĂ©aliste et constructiviste.
La pensĂ©e essentialiste suppose que : « pour tout type d’entitĂ© spĂ©cifique (par exemple un corps humain), il existe un ensemble d’attributs ou de caractĂ©ristiques que toute entitĂ© de ce type doit possĂ©der. Ces attributs ou caractĂ©ristiques essentiels sont prĂ©sumĂ©s ĂȘtre immuables, inhĂ©rents et indĂ©pendants du contexte. En d’autres termes, une entitĂ© individuelle (par exemple un corps humain) doit possĂ©der un ensemble d’attributs ou de caractĂ©ristiques immuables pour garantir l’appartenance Ă son type ou Ă son genre (c’est-Ă -dire pour ĂȘtre un vĂ©ritable corps humain) » [3] (Feely 2016, p. 2).
Pour contrer cet essentialisme mĂ©dical, de nombreux travaux (Finkelstein 1980 ; Oliver 1986, Oliver et Barnes 2012) se sont centrĂ©s spĂ©cifiquement dans une perspective matĂ©rialiste et marxiste, sur les barriĂšres sociales et Ă©conomiques Ă lâorigine, selon ses auteurs, de lâoppression des personnes handicapĂ©es. Pour les partisans de ce modĂšle social « fort » (Shakespeare 2006) comme Oliver et Barnes (2012), le handicap serait le seul produit du capitalisme ayant conduit Ă lâavĂšnement dâune sociĂ©tĂ© axĂ©e sur les capacitĂ©s de production de lâhomme, laissant de cĂŽtĂ© une partie de la population. Ces travaux matĂ©rialistes se sont focalisĂ©s sur lâexpĂ©rience collective de lâoppression et la crĂ©ation sociale du handicap tout en laissant de cĂŽtĂ© les expĂ©riences vĂ©cues et les dĂ©ficiences individuelles qui doivent pour Finkelstein (1980) rester dans le domaine du personnel et de lâintime. Pour ses thĂ©oriciens, toute entrĂ©e « mĂȘme subtile et dĂ©guisĂ©e » (Stiker 2013, p. 271) par la dĂ©ficience donnerait inĂ©vitablement Ă la recherche une dimension individuelle et mĂ©dicale. Cette focalisation quasi-exclusive sur la sociĂ©tĂ© et ses barriĂšres, quitte Ă en oublier les expĂ©riences de la dĂ©ficience, a Ă©tĂ© critiquĂ©e et mĂȘme qualifiĂ©e « dâessentialiste sociale » (C. Thomas 2004) par les dĂ©fenseurs dâun modĂšle social moins radical, davantage dictĂ© par une approche constructiviste et postmoderniste du handicap (Shakespeare, 1997, 2006, Shakespeare et Watson, 2002 ; Corker, 1998 ; Corker et French, 1999).
Pour ces derniers, le handicap n’est pas liĂ© Ă un dysfonctionnement individuel ou créé des par les structures sociales oppressives d’une sociĂ©tĂ©, câest plutĂŽt le rĂ©sultat d’une construction sociale, linguistique et culturelle. En se penchant sur les processus culturels de normalisation et la capacitĂ© des sociĂ©tĂ©s Ă crĂ©er des catĂ©gories par le discours, ils mettent davantage lâaccent sur les expĂ©riences vĂ©cues et sur lâimportance du corps dans une perspective plus idĂ©elle que matĂ©rielle. En retour, les constructivistes ont Ă©tĂ© critiquĂ©s pour leur « essentialisme discursif » (Gustavsson 2004) par les partisans du modĂšle social « fort ».
Comme le souligne Borioli (2010), lâopposition entre une perception du handicap comme pathologie individuelle et une perception comme pathologie sociale a Ă©tĂ© reproduite en gĂ©ographie. La premiĂšre tendance dans la discipline a Ă©tĂ© de sâintĂ©resser au handicap via la thĂ©matique de la cognition spatiale. Golledge (1993, 1996) qui considĂšre que les personnes handicapĂ©es souffrent au mĂȘme titre que les pauvres, les malades et les sans-abris dâun dĂ©savantage social, a, par exemple, Ă©tudiĂ© leurs compĂ©tences de dĂ©placements en vue de mettre en place une gĂ©ographie appliquĂ©e.
Pour certains et notamment pour Gleeson (1996, 1999) cette perspective cognitive se livre Ă un fort essentialisme mĂ©dical et participe ainsi Ă la reproduction dâune vision individuelle du handicap. Ce dernier comme Laws (1994) se place ouvertement dans un paradigme matĂ©rialiste du handicap et de lâespace en se penchant notamment sur la dimension spatiale des barriĂšres socioĂ©conomiques qui sont Ă lâorigine de lâoppression. A lâimage de lâĂ©volution de la gĂ©ographie mais Ă©galement des disability studies, Imrie et Edwards (2007) soulignent que, par la suite, lâaccent est davantage mis sur des questionnements plus culturels et idĂ©els. Les gĂ©ographes qui sâintĂ©ressent au handicap interrogent le lien entre caractĂ©ristiques physiques et mentales et incarnation des lieux, corporĂ©itĂ© ou encore affects. Se rĂ©clamant du post-structuralisme et du post-modernisme, ils se penchent sur les expĂ©riences vĂ©cues et sur lâimportance du corps. Les travaux dâHawkesworth (2002) sur lâanxiĂ©tĂ© spatiale que peuvent ressentir certains adolescents ayant de lâacnĂ©, sont particuliĂšrement intĂ©ressants. Dans lâespace public, elle est parvenue Ă dĂ©montrer ainsi quâils mettent en place, en plus de diffĂ©rentes stratĂ©gies de dissimulation de leur problĂšme de peau, de vĂ©ritables stratĂ©gies dâĂ©vitement spatial.
Le modÚle du Processus de Production du Handicap : une vision systémique et environnementale du handicap
Quand on travaille sur la thĂ©matique du handicap et que lâon ambitionne de comprendre les facteurs qui en sont Ă lâorigine, il est nĂ©cessaire, en premier lieu, de se positionner au milieu de ces oppositions Ă©pistĂ©mologiques et de construire notre propre cadre conceptuel de comprĂ©hension du handicap. Mon approche sâoppose au modĂšle individuel mĂ©dical, mais est moins tranchĂ©e que les deux modĂšles sociaux. Permettant de faire le lien entre ces derniers, elle est plus inclusive. Pour ma part, je considĂšre le handicap comme un processus complexe sâĂ©tablissant sur la base dâĂ©lĂ©ments individuels qui font lâobjet dâun traitement social particulier et excluant. Dans ce processus, je pense que lâexistence de barriĂšres socioĂ©conomiques, compliquant lâaccĂšs Ă lâemploi, sont aussi rĂ©elles que les processus de discrimination sur la base de normes corporelles et mentales dĂ©finies par la culture dominante.
Comme un des objectifs de mon travail de thĂšse est dâidentifier par lâanalyse gĂ©ographique ces diffĂ©rentes barriĂšres, je ne me suis pas directement placĂ© dans un cadre de rĂ©flexion social et matĂ©rialiste, ni culturel et idĂ©aliste mais dans une posture plus globale et systĂ©mique. Pour cela, jâai choisi de dĂ©finir le handicap selon le modĂšle du Processus de Production du Handicap (PPH) qui propose une conceptualisation dynamique et environnementale du handicap donnant ainsi la possibilitĂ© de ne pas sâenfermer dans une conception Ă©triquĂ©e du phĂ©nomĂšne.
Ce modĂšle mis en place par des chercheurs quĂ©bĂ©cois (Fougeyrollas et al. 1998) permet dâenvisager le handicap comme un processus multi-factoriel qui nâest pas liĂ© aux seules barriĂšres sociales ou aux seuls facteurs discursifs et culturels Ă lâorigine des processus de crĂ©ation de catĂ©gories stigmatisĂ©es. Rendant compte du handicap de maniĂšre situationnelle et non comme une rĂ©alitĂ© en soi, il nâenferme pas la personne dans une catĂ©gorie relative au discours, prĂ©dĂ©finie et immuable. Se basant sur une vision environnementale du fonctionnement humain, il mâa semblĂ© lâoutil le plus appropriĂ© pour une analyse gĂ©ographique.
Contrairement au modĂšle mĂ©dical oĂč la personne est considĂ©rĂ©e comme handicapĂ©e sur des critĂšres corporels et aux modĂšles sociaux oĂč elle lâest en raison de critĂšres socio-Ă©conomiques ou culturels, dans le cadre du modĂšle du PPH une personne est en situation de handicap si et seulement si lâinteraction temporelle et spatiale entre ses facteurs personnels (ses caractĂ©ristiques corporelles et mentales) et des facteurs liĂ©s Ă son environnement de vie (social, culturel, spatial) ne lui permettent pas de rĂ©aliser ses habitudes de vie (Figure 1). Avec le PPH on ne parle plus de personnes handicapĂ©es mais de personnes en situation de handicap Ă un moment et Ă un endroit prĂ©cis. Tout en insistant sur le fait quâil peut exister de multiples situations de handicap, tout comme Ă lâinverse, il existe de multiples situations de participation sociale, Ă travers la grille de lecture du PPH, quelquâun qui nâa pas de dĂ©ficience peut Ă©galement traverser des situations de handicap.

Figure 1: Le modÚle du Processus de Production du Handicap dans sa version de 1998 (image extraite du site internet du Réseau International sur le Processus de Production du Handicap, (RIPPH).
En se livrant Ă une lecture des consĂ©quences de la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale sous le prisme systĂ©mique du PPH, on constate quâau niveau des facteurs personnels, la lĂ©sion entraĂźne gĂ©nĂ©ralement des dĂ©ficiences cognitives, qui peuvent concerner les fonctions de langage, le raisonnement, la mĂ©moire, la prise de dĂ©cision, mais Ă©galement les fonctions exĂ©cutives, faisant rĂ©fĂ©rence Ă un ensemble de compĂ©tences  nĂ©cessaires Ă la rĂ©alisation dâun comportement dirigĂ© vers un but (Dennis, 2006). Si la femme ou lâhomme ayant une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale Ă©prouve des difficultĂ©s pour se mouvoir, percevoir, communiquer, se souvenir, cela ne veut pas dire, selon ce cadre analytique, quâelle est en situation de handicap. Elle est considĂ©rĂ©e en situation de handicap si les facteurs environnementaux, qui renvoient Ă tous les aspects du monde extĂ©rieur ne lui permettent pas, compte tenu de ses facteurs personnels, de prendre part Ă une situation de vie rĂ©elle et entraĂźnent une restriction de sa participation Ă la vie sociale.
Les entretiens cartographiques pour identifier les facteurs environnementaux générateurs de situations de handicap
Le postulat de dĂ©part de la dĂ©marche de recherche consiste Ă affirmer, tout en se plaçant dans la dĂ©finition du handicap proposĂ©e par le PPH, quâen analysant les rapports spatiaux des personnes qui ont eu des lĂ©sions cĂ©rĂ©brales, il est possible dâisoler lâensemble des facteurs environnementaux (sociaux, culturels et mĂȘme spatiaux) gĂ©nĂ©rateurs de multiples situations de handicap.
Les rapports spatiaux « correspondent aux liens affectifs, fonctionnels et Ă©conomiques, politiques et juridiques ou purement imaginaires que les individus ou les groupes tissent avec les espaces gĂ©ographiques oĂč ils vivent, quâils parcourent ou quâils se reprĂ©sentent » (Di MĂ©o 2008, p. 1-2). Se pencher individuellement sur les rapports Ă lâespace câest placer  la personne au centre du dispositif de recherche, en lui donnant la parole et la possibilitĂ© dâexprimer ses spĂ©cificitĂ©s et les difficultĂ©s qui lui sont propres. En gĂ©ographie, on peut dater cette volontĂ© de retour Ă lâindividu, au sujet et Ă lâacteur aux annĂ©es 1990 en lien avec le tournant culturel pris dans les sciences sociales et avec le dĂ©veloppement dâune nouvelle gĂ©ographie culturelle (Di MĂ©o 2008). Alain Touraine (2005) explique le passage dâun paradigme social Ă un paradigme culturel impliquant un retour Ă lâindividu par la volontĂ© dâĂ©chapper aux formes, aux rĂšgles, aux pouvoirs qui rĂ©duisent la personne Ă lâĂ©tat de simple composant du systĂšme. Yves Raibaud (2009) lâexplique quant Ă lui par lâaccroissement de lâautonomie de lâindividu et par la diffusion Ă lâĂ©chelle mondiale des messages culturels. Pour JoĂ«l Bonnemaison, lâapproche culturelle en gĂ©ographie replace lâhomme « au centre de lâexplication gĂ©ographique en faisant autant appel « à des symboles quâĂ des faits, Ă des Ă©motions quâĂ la raison » (Bonnemaison 1997, p. 9). En lien avec ce tournant culturel et individuel, une approche humaniste se dĂ©veloppe dans la discipline. Celle-ci : « prolongerait le sens de la culture en se prĂ©occupant de lâĂ©panouissement de lâhomme, du respect de sa dignitĂ© [et serait] une « gĂ©ographie culturelle spĂ©ciale [âŠ] qui approfondit le sens de lâexistence individuelle dans le monde » (Levy, 2008a, p 28). En sâouvrant Ă de nouveaux objets dâĂ©tude, la gĂ©ographie culturelle sâattache par le biais de mĂ©thodes novatrices Ă saisir la dimension immatĂ©rielle et sensible des espaces (Guinard 2019).
Les entretiens cartographiques poursuivent lâobjectif dâisoler les rapports spatiaux en deux temps, en se centrant premiĂšrement sur les lieux et deuxiĂšmement sur les dĂ©placements et la mobilitĂ©. AxĂ©s sur lâindividu, ils se rapprochent, tout en Ă©tant plus opĂ©rationnels, du travail sur les Ă©chelles de lâhabiter rĂ©alisĂ© par le groupement de recherche Scalab (Levy, 2008b)
Les entretiens cartographiques ont Ă©tĂ© menĂ©s avec 12 usagers (3 femmes et 9 hommes) de lâESAT Hors-Murs de LADAPT Clermont-Ferrand. Si tous ont une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, lâĂ©tiologie est diffĂ©rente, certains dâentre eux peuvent avoir Ă©tĂ© victimes dâun traumatisme crĂąnien Ă la suite dâun accident de travail, dâaccidents domestiques ou de la route (6 personnes), dâun accident vasculaire cĂ©rĂ©bral (4 personnes) dâune tumeur au cerveau (1 personne) ou encore de troubles spĂ©cifiques des apprentissages [4] (1 personne).
MalgrĂ© une certaine disparitĂ© homme-femme [5], il est difficile de dresser un profil social des personnes touchĂ©s par la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale. En moyenne, au moment des entretiens, cela faisait 17,5 ans (4 ans minimum et 31 ans maximum) que les personnes avaient eu leur accident. La majoritĂ© dâentre elles (8) lâon subit Ă©tant jeune (durant lâenfance, lâadolescence ou les Ă©tudes). Parmi les personnes en Ăąge de travailler au moment de leur accident, deux Ă©taient employĂ©s, et deux Ă©taient sans-emploi. Sur les 12 usagers interrogĂ©s, 8 Ă©taient cĂ©libataires et vivaient seuls au moment de lâentretien tandis que 4 Ă©taient en couple. Parmi ces derniers, deux avaient des enfants. A premiĂšre vue, les seuls points communs qui existent entre les personnes accompagnĂ©es sont de nature mĂ©dicale, spatiale et financiĂšre. Tous, sont en effet touchĂ©s par une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, frĂ©quentent rĂ©guliĂšrement, sur la base de leur point commun mĂ©dical, le mĂȘme lieu : lâESAT de LADAPT Clermont-Ferrand et bĂ©nĂ©ficient dâun salaire, compris entre 55,7 et 110,7% du SMIC [6].
Dans le cadre des entretiens cartographiques, lâenquĂȘteur et lâenquĂȘtĂ© co-construisent une carte sur un support informatique. Le processus cartographique nâest pas rĂ©ellement collectif car tous les Ă©lĂ©ments de la carte sont indiquĂ©s sur les dires de la personne enquĂȘtĂ©e qui est pleinement maĂźtresse des Ă©lĂ©ments quâelle souhaite ou quâelle ne souhaite pas faire apparaĂźtre. Les entretiens cartographiques pourraient trouver leur place dans lâunivers de la cartographie participative dĂ©finie par Matthieu Noucher (2013, p 6) comme « regroupant des rĂ©alitĂ©s trĂšs diverses mais qui renvoient toutes Ă un processus dâĂ©laboration collective de reprĂ©sentations cartographiques par un ensemble de personnes nâappartenant pas exclusivement au milieu de la cartographie institutionnelle ».. Ce type de cartographie peut davantage ĂȘtre vu comme un vecteur dâĂ©change, de recueil de donnĂ©es spatiales facilitant la discussion et permettant dâoffrir une traduction cartographique en temps rĂ©el du discours que la personne interrogĂ©e tient sur lâespace.
Les entretiens cartographiques ont pour but de cerner et de comprendre le vĂ©cu et le quotidien individuel et spatial des personnes accompagnĂ©es par LADAPT. Si la dĂ©marche de recueil de donnĂ©es sâancre dans un paradigme culturel et humaniste et dans le courant culturel et constructiviste des disability studies, la lecture de ces donnĂ©es est clairement orientĂ©e par une perspective sociale qui vise Ă identifier les diffĂ©rents facteurs environnementaux gĂ©nĂ©rateurs dâoppression et de situation de handicap.
En demandant aux personnes dâexpliquer ce que tel ou tel lieu leur Ă©voquent, ce quâelles ressentent en effectuant leur mobilitĂ© quotidienne, les entretiens cartographiques mettent lâaccent sur les difficultĂ©s Ă©ventuelles Ă©prouvĂ©es et ressenties par les individus dans leur dĂ©sir de rĂ©aliser leurs habitudes de vies. Ces difficultĂ©s peuvent ĂȘtre personnelles mais sont souvent liĂ©es Ă des blocages socioĂ©conomiques ou culturels partagĂ©s par lâensemble des personnes accompagnĂ©es. Si elles prennent le dessus et quâelles les empĂȘchent de faire certains dĂ©placements sereinement et de frĂ©quenter sans encombre certains lieux pour rĂ©aliser leurs habitudes de vie, alors dans ce cas prĂ©cis, elles sont gĂ©nĂ©ratrices de situations de handicap.
Les entretiens cartographiques se composent de deux parties : une partie qui vise à mettre en évidence des lieux et une autre des déplacements.
Lieux et sens des lieux : une subjectivité révélatrice
La partie qui concerne les frĂ©quentations spatiales, prĂ©alable Ă la mise en avant des dĂ©placements, sâarticule en trois temps : la personne est premiĂšrement invitĂ©e Ă localiser et Ă sâexprimer sur les lieux qui ont marquĂ© sa vie, ensuite sur les lieux les plus importants de sa vie actuelle et enfin, Ă partir de thĂšmes dĂ©finis sur la base de la « grille dâobjectivation des pratiques concrĂštes » de Laurent Cailly (2004) sur les lieux quâelle frĂ©quente de maniĂšre habituelle et occasionnelle.
SâintĂ©resser aux lieux qui ont marquĂ© la vie de la personne permet de connaĂźtre par lâintermĂ©diaire des trajectoires gĂ©ographiques, les diffĂ©rents parcours de vie des personnes et dâidentifier les Ă©ventuelles situations de handicap quâelles auraient rencontrĂ© par le passĂ©. Se pencher sur les lieux les plus importants de leur quotidien ainsi que sur toutes les frĂ©quentations habituelles et occasionnelles permet de comprendre le sens quâelles donnent Ă leur existence et de mettre en Ă©vidence lâensemble de leurs habitudes de vies.
Tout au long de ces trois questions, la personne est invitĂ©e Ă se livrer sur le sens quâelle confĂšre Ă chacun des lieux quelle Ă©voque. En effet, quâils aient Ă©tĂ© frĂ©quentĂ©s par le passĂ© ou quâils le soient toujours, ils peuvent faire sens pour la personne. Le « sens du lieu » nous renvoit Ă la gĂ©ographie humaniste notamment aux travaux de Yi-Fu Tuan (1974). Quâils soient apprĂ©ciĂ©s ou non, quâils gĂ©nĂšrent une « topophilie » ou une « topophobie », lâobjectif est de recueillir le sens que les individus leur confĂšrent pour comprendre si des causes sociales liĂ©es aux situations de handicap influencent ce sens des lieux.
Dans certains cas, les cartes des lieux nous donnent la possibilitĂ© de connaitre la vie et le vĂ©cu de la personne et notamment dâobtenir des informations sur son accident, de maniĂšre dĂ©tournĂ©e, sans poser directement la question.  A la question : donnez-moi les lieux qui ont marquĂ© votre vie ? de nombreuses personnes ont Ă©voquĂ© la maison, lâusine, virage, la route, le carrefour oĂč sâest produit leur accident. Au sujet de sa premiĂšre maison, le premier lieu apparu sur la carte des lieux qui ont marquĂ© sa vie, une femme explique par exemple que câest ici quâelle a passĂ© sa « premiĂšre vie ».
« Câest lĂ oĂč jâai passĂ© ma premiĂšre vie, avant mon accident, mon pĂšre y est toujours, câest mon lieu de plĂ©nitude, câest lĂ oĂč je me sens bien ». (Femme, 50 ans, accompagnĂ©e Ă la suite dâun AVC).
Le domicile, point de dĂ©part et dâarrivĂ©e de toutes les frĂ©quentations spatiales, apparait sur toutes les cartes qui concernent les lieux du quotidien. Cependant, il ne reprĂ©sente pas la mĂȘme chose en fonction des personnes, de la compilation des points de vue, du sens donnĂ© aux lieux qui diffĂšre en fonction de chacun et nous ramĂšne Ă la diversitĂ© des existences individuelles, des vĂ©cus mais aussi des dĂ©sirs et des aspirations. Le lieu de rĂ©sidence est parfois perçu comme un lieu refuge.
« Câest un endroit magnifique ou je vais me rĂ©fugier ». (Homme, 47 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
« Mon appartement câest lĂ oĂč je me sens bien et puis jâai mon fils qui viens me voir » (Femme, 50 ans accompagnĂ©e Ă la suite dâun AVC)
Le domicile est Ă©galement parfois associĂ© Ă la solitude, cette derniĂšre pouvant ĂȘtre vĂ©cue aussi bien positivement que nĂ©gativement en faisant Ă©cho aux situations dâexclusion sociale traversĂ©es par certains.
« Câest le lieu oĂč je me retrouve seul avec mon chat, jâaime bien ĂȘtre seul ». (Homme, 30 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
« Il mâest arrivĂ© de ne pas ĂȘtre bien du fait de mon handicap, quand ça nâallait vraiment pas bien je ne voulais pas sortir, en restant chez moi je me sens bien car personne ne peut mâatteindre ». (Homme, 47 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Comme toutes les personnes interrogĂ©es sont accompagnĂ©es par lâESAT de LADAPT et sây rendent plusieurs fois par semaine, les locaux de lâassociation sont ressortis assez rĂ©guliĂšrement des cartes. Pour beaucoup, LADAPT est un tremplin, une aide vers le retour Ă lâemploi gĂ©nĂ©rant chez certains beaucoup dâespoirs. Au-delĂ de lâinsertion professionnelle, lâaccompagnement de lâassociation en gĂ©nĂ©ral et la sĂ©curitĂ© quâil reprĂ©sente est important.
« LADAPT câest un endroit que parfois, jâapprĂ©cie mais que je nâapprĂ©cie pas toujours, quand on est face Ă des remarques quâon nâa pas toujours envie dâentendre, mais ça fait partie de la vie [âŠ] mais câest une protection aussi puisque dĂšs que lâon a un souci on peut venir en parler, un souci que ce soit social, matĂ©riel, physique, il y a toujours un professionnel qui est disponible pour tâorienter, te donner des conseils ». (Femme, 27 ans, accompagnĂ©e Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien).
Que ce soit au sujet du domicile ou de LADAPT, la confrontation Ă la violence que la sociĂ©tĂ© impose et aux difficultĂ©s qui existent pour y trouver sa place nâest jamais trĂšs loin.
Certains de ces Ă©lĂ©ments de vĂ©cu personnel permettent dâidentifier des barriĂšres et des freins Ă lâorigine de la transformation, Ă un moment de la vie de lâindividu, de la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale en situation de handicap concrĂšte. En indiquant un lieu dâĂ©chec professionnel, une personne a mis par exemple spĂ©cifiquement lâaccent sur un type de barriĂšres sociales : lâimpossibilitĂ©, aprĂšs son accident, dâaccĂ©der Ă un emploi.
« AprĂšs trois jours de formation et une visite mĂ©dicale on mâa dit que je ne pouvais pas faire le travail car jâĂ©tais trop handicapĂ© et pas assez rapide pour le job ». (Homme, 32 ans accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Ces barriĂšres et limites ressortent Ă©galement du sens que les individus donnent aux lieux de leur quotidien, lĂ oĂč ils rĂ©alisent leurs habitudes de vie. Pour cette personne, le commerce oĂč elle fait ses courses quotidiennes est un lieu qui lui Ă©voque des choses nĂ©gatives. Le salaire de lâESAT ne suffisant pas, elle indique avoir besoin de lâaide financiĂšre de sa famille pour vivre :
« Ăa me fais chier que ce soit mon pĂšre qui mâemmĂšne faire les courses, ce nâest pas tout le monde qui doit appeler son pĂšre pour aller faire les courses Ă 30 ans ce nâest pas la vie » (Homme, 30 ans, accompagnĂ© Ă la suite du traumatisme crĂąnien).
En plus des barriĂšres sociales, des blocages culturels peuvent Ă©galement ĂȘtre mis en Ă©vidence Ă travers les lieux et le sens des lieux. En indiquant le centre de Clermont-Ferrand, lieu oĂč elle aime se promener et passer du temps, une personne se questionne sur les rĂ©actions des passants et Ă©voque les reprĂ©sentations nĂ©gatives que la sociĂ©tĂ© a de la dĂ©ficience quand celle-ci nâest pas motrice.
« Quand je me promĂšne en ville, jâai remarquĂ© que lâon a vachement banalisĂ© le fauteuil roulant mais par contre dĂšs que lâon a fait un AVC ou autre, avec un bras et une expression du visage de travers, on se dit que câest un dĂ©bile et quâil nâest pas intĂ©ressant » (Homme, 47 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Si les lieux et les propos qui y sont associĂ©s sont intĂ©ressant en soit, les diffĂ©rents lieux de la vie quotidienne nous donnent une idĂ©e des diffĂ©rents degrĂ©s dâinsertion sociale. La personne qui a indiquĂ© le plus grand nombre de lieux diffĂ©rents quâelle frĂ©quente mensuellement en a indiquĂ© 14. Exerçant plusieurs activitĂ©s associatives, elle se prĂ©sente comme Ă©tant hyperactive et dĂ©testant rester sans rien faire. Au contraire, certaines cartes expriment une certaine solitude. Une personne se rend par exemple chaque mois dans seulement trois lieux en dehors de son domicile. Elle passe le plus clair de son temps chez elle, se rend Ă LADAPT, faire les courses et Ă lâhĂŽpital pour des rendez-vous mĂ©dicaux (Figure 2).

Figure 2: Les lieux frĂ©quentĂ©s, rĂ©vĂ©lateurs des logiques dâinsertion et de dĂ©sinsertion sociale
MalgrĂ© le fait que la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale soit pour elles un point commun, chaque personne est diffĂ©rente, a ses propres caractĂ©ristiques personnelles, habitudes de vie et aspirations. Les lieux et le rĂ©cit quâelles livrent par rapport Ă ces lieux nous permettent dâillustrer le processus de production du handicap. Que les barriĂšres soient sociales, liĂ©es Ă la difficultĂ© dâavoir un emploi, aux difficultĂ©s financiĂšres ou culturelles, une approche gĂ©ographique de ce type permet de mettre en Ă©vidence le caractĂšre bloquant de ces facteurs environnementaux.
DĂ©placements et mobilitĂ© : importance de lâaccessibilitĂ© cognitive et sensible
Les diffĂ©rents lieux frĂ©quentĂ©s au quotidien ont servi de base Ă la seconde partie des entretiens cartographiques. Dans lâobjectif de comprendre comment la personne organise ses dĂ©placements et sa mobilitĂ©, ils ont tous Ă©tĂ© passĂ©s en revue et il a Ă©tĂ© demandĂ© Ă la personne, dâidentifier, pour chaque lieu le point de dĂ©part de la mobilitĂ© ainsi que le moyen de transport utilisĂ©. Le trajet a par la suite Ă©tĂ© cartographiĂ© prĂ©cisĂ©ment.
Contrairement aux dĂ©placements qui renvoient Ă lâacte de se dĂ©placer, au mouvement, la mobilitĂ© se rapporte Ă une rĂ©alitĂ© plus large que la simple translation dâun lieu gĂ©ographique vers un autre. La mobilitĂ© intĂšgre, en effet, lâensemble des conditions qui composent le mouvement.
Au-delĂ des simples aspects techniques permettant le dĂ©placement, la mobilitĂ© englobe notamment « les idĂ©ologies et les technologies du mouvement en cours dans une sociĂ©té » et sous-entend de prendre en compte les potentialitĂ©s de dĂ©placement permettant ou ne permettant pas le mouvement (LĂ©vy et Lussault, 2003). Lâanalyse des « causes, des effets et des conditionnements, des manifestations qui accompagnent le mouvement » et qui ont une rĂ©percussion sur « lâespace et sur le sujet (ou lâobjet) mobiles » (Tabaka, 2009, p. 23) constitue lâintĂ©rĂȘt gĂ©ographique de la mobilitĂ© spatiale. DĂ©pendant de lâoffre prĂ©sente, des usages et des dispositions des individus compte-tenu de ces Ă©lĂ©ments, la mobilitĂ© est par exemple rendue possible si lâaccessibilitĂ© permet le dĂ©placement, sâil y a une « mise en relation entre le virtuel (accessibilitĂ©) et lâactuel (dĂ©placement) » (LĂ©vy et Lussault 2003).
LâaccessibilitĂ© est, entre autres, dĂ©finie par Laurent Chapelon comme Ă©tant « la plus ou moins grande facilitĂ© avec laquelle [un] lieu peut ĂȘtre atteint Ă partir dâun ou de plusieurs autres lieux, par un ou plusieurs individus susceptibles de se dĂ©placer Ă lâaide de tout ou partie des moyens de transport existants » (Chapelon, 2014, p.2).
La position gĂ©ographique du lieu visĂ© par la mise en mouvement, plus ou moins Ă©loignĂ©e du lieu de dĂ©part, est une condition dâaccessibilitĂ© car elle peut induire une plus ou moins grande facilitĂ© Ă rĂ©aliser le dĂ©placement. Dans la gestion de la distance entre les lieux, qui concerne lâensemble des individus, les personnes ayant des limitations fonctionnelles notamment motrices et sensorielles peuvent ĂȘtre contraintes par des obstacles et des barriĂšres physiques rĂ©duisant lâaccessibilitĂ© du lieu quâelles souhaitent atteindre. Cette accessibilitĂ© rĂ©duite peut se traduire par exemple par une plus grande pĂ©nibilitĂ© dans la rĂ©alisation du dĂ©placement liĂ©e aux efforts Ă faire pour franchir lâobstacle ou Ă la distance Ă parcourir dans le cas oĂč la personne est dans lâobligation dâopter pour un trajet alternatif, dĂ©pourvu de barriĂšres. Si la mise en relation entre les diffĂ©rentes offres dâinfrastructures ou de moyens de transport et les caractĂ©ristiques individuelles est impossible, le lieu de destination ne pourra pas ĂȘtre atteint, lâinaccessibilitĂ© sera alors totale.
Ce lien entre espace et handicap a Ă©tĂ© investi par lâintermĂ©diaire de lâaccessibilitĂ© notamment par Rachel Thomas qui mobilise le handicap pour rĂ©vĂ©ler les mĂ©canismes majeurs de la perception, questionner lâexpĂ©rience spatiale en milieu urbain et interroger les qualitĂ©s sensibles des amĂ©nagements. En Ă©voquant des situations urbaines handicapantes et les handicaps de situation, Rachel Thomas (2000), tout comme Victor et al (2016), se place dans une vision interactionnelle du handicap compatible avec le PPH oĂč lâaccessibilitĂ© serait un facteur environnemental dĂ©terminant dans le processus de production du handicap.
Rachel Thomas (2000) va plus loin en ambitionnant de comprendre dans quelle mesure un espace peut ĂȘtre accessible dâun point de vue sensible. Pour cela, elle se livre Ă une analyse des configurations sensibles de lâespace qui naissent de lâacte perceptif et rĂ©sultent dâune mise en lien entre lâindividu qui parcours lâespace (facteurs personnels du PPH) et un ensemble dâĂ©lĂ©ments environnementaux architecturaux et sociaux (facteurs environnementaux). En plus de renvoyer Ă des manifestations accompagnant le mouvement (plus ou moins grande facilitĂ©, pĂ©nibilitĂ©), pour R. Thomas (2000) il y a accessibilitĂ© quand il y a adĂ©quation entre les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments qui composent la configuration sensible, entre le contexte social, sensible et pratique de la mobilitĂ©. Cette derniĂšre renvoyant dâailleurs pour elle davantage Ă une « maniĂšre de mettre le passant en âpriseâ avec lâespace public urbain » (Dumont, 2006) quâĂ de simples causes et conditions qui accompagnent le mouvement.
Plusieurs Ă©lĂ©ments permettraient ainsi de dĂ©finir lâaccessibilitĂ© ou lâinaccessibilitĂ© dâun espace pour une personne. Il y aurait bien Ă©videment les Ă©lĂ©ments environnementaux plus ou moins en adĂ©quation avec les facteurs personnels de chacun mais Ă©galement des facteurs qui seraient liĂ©s Ă la sensibilitĂ© et qui feraient que lâaccessibilitĂ© dĂ©pendrait dâĂ©lĂ©ments impalpables autres que physiques et architecturaux.
Dans la lignĂ©e des investigations de Rachel Thomas sur la sensibilitĂ© de lâespace, plus quâune Ă©tude simple sur les dĂ©placements qui ne constituent « quâun Ă©lĂ©ment de la mobilité », les entretiens cartographiques mettent lâaccent pour chaque dĂ©placement sur le ressenti que la personne Ă©prouve quand elle se dĂ©place. Â
Sur la partie qui concerne la mobilitĂ©, il est premiĂšrement demandĂ© Ă la personne dâĂ©noncer ce qu’elle considĂšre comme des difficultĂ©s affectant sa mobilitĂ©. Quand elle souhaite effectuer ou prĂ©parer un dĂ©placement, rencontre-t-elle des problĂšmes dâordre sensori-moteurs, cognitifs ou autres, et quels sont-ils ? DeuxiĂšmement, pour chaque lieu il sâagit dâidentifier le point de dĂ©part du dĂ©placement entraĂźnant sa frĂ©quentation, le moyen de transport utilisĂ© et de cartographier avec prĂ©cision le trajet. Puis, sont posĂ©es des questions qui ambitionnent de connaĂźtre plus prĂ©cisĂ©ment les Ă©ventuelles difficultĂ©s individuelles pouvant intervenir au cours de dĂ©placements prĂ©cis. La personne est alors invitĂ©e Ă dĂ©tailler les diffĂ©rentes Ă©tapes quâelle dĂ©ploie pour prĂ©parer, organiser le dĂ©placement en question afin dâarriver Ă lâheure dans le lieu, dans le cas oĂč sa frĂ©quentation impliquerait des contraintes horaires.
AprĂšs cette phase de constat et dâĂ©tat des lieux des trajets et des difficultĂ©s, lâobjectif est de caractĂ©riser et de qualifier le dĂ©placement en fonction des sentiments et des Ă©motions que ressent la personne quand elle lâeffectue.
PrĂ©parer ou effectuer un dĂ©placement spĂ©cifique peut, pour diffĂ©rentes raisons, gĂ©nĂ©rer chez une personne un sentiment de mal-ĂȘtre. Ce sentiment, consĂ©quence dâun ressenti intime peut donner naissance Ă des Ă©motions nĂ©gatives. Le mal-ĂȘtre Ă©prouvĂ© peut se transformer en peur, en colĂšre. Dans ce cas de figure, lâĂ©motion, lâensemble des Ă©tats affectifs, caractĂ©risĂ©s par une rĂ©action plus ou moins brutale et une durĂ©e relativement brĂšve trouve son origine sur un support sentimental, vĂ©ritable soubassement des Ă©motions (CavaillĂ©, 2016). Le mal-ĂȘtre ressenti par la personne en situation de prĂ©paration ou de rĂ©alisation dâun dĂ©placement est un sentiment intime qui comme tout sentiment « relĂšve Ă la fois de lâintĂ©riorisation profonde de normes sociales et de positionnements personnels [âŠ] assimilĂ©s au for intĂ©rieur de lâindividu » (CavaillĂ©, 2016, p 6). La notion de sentiment est proche de celle dâĂ©motion voir mĂȘme de celle dâaffect. En reprenant la distinction faite par Pauline Guinard et BĂ©nĂ©dicte Tratnjek (2016) qui ont tentĂ© de faire la synthĂšse des diffĂ©rentes dĂ©finitions des Ă©motions, en sâappuyant notamment sur lâouvrage « gĂ©ographie des sentiments » de Vera Slepoj (1997), les Ă©motions ont une dimension potentiellement sociale, collective et externalisĂ©e tandis que les sentiments sont la consĂ©quence de ressentis et de stimulus avant tout personnels.
Comme pour la partie axée sur les lieux, les entretiens cartographiques sur la partie déplacements ont fait dans un premier temps émerger des éléments personnels liés au vécu mais également des barriÚres sociales, culturelles et spatiales génératrices de handicap.
Par exemple, en ce qui concerne les difficultĂ©s de mobilitĂ©, la question du permis de conduire et des transports en communs comme alternative est revenue assez frĂ©quemment. En effet, un certain nombre des personnes interrogĂ©es nâont pas le permis de conduire ou ne lâont plus. Cette situation est plus ou moins bien vĂ©cue en fonction des individus.
Une personne a expliqué que le fait de ne pas avoir le permis était pour elle une grosse contrainte au quotidien :
« Oui, jâai des difficultĂ©s pour me dĂ©placer, Ă©tant donnĂ© que je nâai pas de bagnole, câest problĂ©matique dans une ville comme Clermont. AprĂšs je me dĂ©merde comme je peux avec le bus ou le tram mais quand il y a des grĂšves ou des travaux je ne sais pas comment faire » (Homme, 22 ans, accompagnĂ© pour des troubles « dys »)
Une autre qui a le permis mais qui a vendu récemment son véhicule, confiait utiliser facilement les transports en commun ce qui lui a permis de faire des économies :
« Jâavais un vĂ©hicule mais je lâai vendu il nây a pas longtemps, jâutilise les transports publics, ça se passe bien, bon aprĂšs il faut respecter les horaires alors quâavec une voiture on va comme on veut Ă lâheure que lâon veut. AprĂšs entre les taxes et le prix du carburant, jâai fait des Ă©conomies ». (Homme, 42 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Autour de la question financiĂšre apparaissent comme prĂ©cĂ©demment les barriĂšres socio-Ă©conomiques. Ces derniĂšres peuvent avoir un impact spatial direct, notamment pour cette personne qui indiquait quâĂ la fin de certains mois, faute dâargent, elle devait renoncer Ă des sorties.
« Le coĂ»t du carburant limite des fois des trajets parce que, câest surtout Ă la fin du mois, je vois que je nâai pas beaucoup dâessence, que je nâai pas beaucoup dâargent, bon bah du coup je ne vais pas au cinĂ©ma, je prĂ©fĂšre garder le carburant quâil me reste pour le travail » (Femme, 27 ans, accompagnĂ©e Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
La mise en Ă©vidence objective et subjective de la mobilitĂ© permet Ă©galement dâidentifier certaines barriĂšres plus culturelles. Les dĂ©placements exposent par exemple au regard des autres. Une personne en particulier se dit par exemple trĂšs Ă lâaise pour tous les dĂ©placements en vĂ©hicule mais trĂšs mal Ă lâaise Ă pied car elle se sent exposĂ©e au regard des autres.
« Je ne suis pas du tout Ă lâaise avec mon handicap, quand je suis Ă pied je sens le regard des autres sur moi, ce nâest mĂȘme pas de lâempathie, câest de la pitié » (Homme,47 ans, accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Pour une autre personne, les dĂ©placements durant lesquels elle se sent le plus Ă lâaise sont ceux oĂč elle est avec son chien, dans la campagne, loin de tout le monde.
« Je me sens dans un autre monde en fait, un monde agrĂ©able, jâai lâimpression quâil y a deux mondes sur la mĂȘme planĂšte, le monde de la ville câest un monde de merde et le monde de la campagne câest un monde agrĂ©able [âŠ] quand je suis avec ma chienne, je nâai pas de stress, je ne me sens pas handicapé ». Homme, 32 ans accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Dans un autre registre une personne me confiait se sentir trĂšs heureuse et beaucoup apprĂ©cier ses dĂ©placements matinaux en transports en commun pour se rendre Ă lâESAT, ces dĂ©placements, lui donnant un but, la faisait se sentir comme tout le monde.
« Ăa peut vous paraitre bizarre mais jâaime bien le matin, je suis content dâaller au travail, ça met une mĂ©daille de plus sur mon dos, ça me donne un but » (Homme, 30 ans, accompagnĂ©e a la suite dâun traumatisme crĂąnien).
En plus de ces blocages constatĂ©s Ă©galement Ă travers la mise en Ă©vidence des lieux, les entretiens cartographiques sur les dĂ©placements ont permis de faire apparaitre dâautres formes de barriĂšres, des barriĂšres cognitives plus intimes et personnelles rendant certains lieux et espaces intimement inaccessibles ou difficilement accessibles.
Dans une annexe de son travail sur lâimage de la ville, lâarchitecte amĂ©ricain Kevin Lynch (1969) nous donne un exemple dâĂ©lĂ©ments subjectifs affectant le rapport Ă lâespace de personnes cĂ©rĂ©brolĂ©sĂ©es en illustrant lâimpact de leurs problĂ©matiques cognitives sur leur perception de lâespace. En effet, il nous expose le « cas dâhommes qui, du fait dâune blessure au cerveau, sont incapables dâorganiser leur environnement » (Lynch, 1969, p 147). Pour lui « ils peuvent se montrer capables de parler et de penser de maniĂšre rationnelle et mĂȘme de reconnaĂźtre sans difficultĂ©s les objets, mais ils ne peuvent pas structurer les images en un systĂšme cohĂ©rent ».
Dans son objectif de travailler sur les caractĂ©ristiques et les composantes architecturales des villes, Lynch insiste Ă©galement sur le fait que lâimage mentale de lâespace en plus dâĂȘtre porteuse dâune importance pratique, joue un rĂŽle Ă©motionnel crucial pour lâindividu. Toujours en prenant lâexemple dâhommes blessĂ©s au cerveau, il explique quâune image claire est Ă la base du dĂ©veloppement individuel et que « celui qui possĂšde une bonne image de son environnement en tire une bonne sĂ©curitĂ© Ă©motive » (Lynch, 1969, p 5).
Si on se fie aux constats de Lynch (1969) les sĂ©quelles cognitives de la lĂ©sion cĂ©rĂ©brale auraient un impact sur leur rapport Ă lâespace, sur leur perception de lâespace jouant ainsi un rĂŽle sur les configurations sensibles de lâespace.
Ces troubles cognitifs sâexpriment plus ou moins fortement en fonction des situations et des individus. Ils peuvent affecter les dĂ©placements notamment dans la phase de prĂ©paration. Pour certains, se rendre dans un lieu Ă une heure prĂ©cise est compliquĂ©. Une personne a par exemple fait part de ses soucis pour arriver Ă lâheure Ă lâESAT le matin et de la souffrance quâengendrent ses difficultĂ©s organisationnelles et de mĂ©moire.
« Aujourdâhui quand je me lĂšve, le temps de me dĂ©barbouiller, le temps de prĂ©parer mon petit dĂ©jâ, le temps de me dire bon bah voilĂ , il est huit heure et demie, il faut que tây ailles ⊠des fois je retarde car ⊠tiens je ne me suis pas brossĂ© les dents ⊠oĂč est-ce que jâai mis mes clĂ©s ⊠alors quâelles sont dans ma poche mais je ne mâen souviens pas forcĂ©ment. En fait je ne prends pas assez au sĂ©rieux le matin [âŠ]
Ăa me paralyse, pour moi ce nâest pas acceptable [âŠ] jâimagine, je me projette dans une future entreprise oĂč on va me dire, vous avez deux minutes de retard, vous avez 5 minutes de retard âŠÂ ». (Homme, 47 ans, accompagnĂ© suite Ă un traumatisme crĂąnien)
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les constats faits par Lynch se retrouvent chez lâensemble des personnes interrogĂ©es. En plus des problĂ©matiques organisationnelles, les personnes qui ont eu une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale Ă©prouvent des difficultĂ©s pour se repĂ©rer dans lâespace et organiser leur environnement.
Pour rĂ©aliser un trajet inĂ©dit, il peut ĂȘtre compliquĂ© voire impossible pour la personne de dĂ©finir seule la ligne de transport en commun Ă emprunter ou de sâorganiser dans lâobjectif de partir Ă lâheure pour un rendez-vous.
Il existe en effet une corrĂ©lation forte entre lâanciennetĂ© de la pratique des dĂ©placement prĂ©cis et Ă©motions nĂ©gatives. Plus le dĂ©placement est ancien, plus il est maitrisĂ© et moins il engendre dâĂ©motions nĂ©gatives et inversement. En dâautres termes, plus un dĂ©placement est maitrisĂ©, plus lâimage mentale de lâespace est nette, plus la sĂ©curitĂ© Ă©motive est grande.
En effet, les dĂ©placements inĂ©dits sont gĂ©nĂ©rateurs de stress comme nous lâexplique ces personnes :Â
« Si je vais dans un endroit que je ne connais pas oui, câest assez anxiogĂšne, jâai peur de me perdre et de ne pas savoir ou je vais » (Homme, 22 ans accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
« Si on me dit, rend toi avenue des Landais et si je ne sais pas oĂč se trouve cette avenue, le stress commence Ă faire son apparition et lĂ plusieurs choses sâentrecroisent dans ma tĂȘte, ce qui mâempĂȘche de rĂ©flĂ©chir » (Homme, 31 ans accompagnĂ© Ă la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Une personne en particulier Ă©prouve beaucoup de difficultĂ©s Ă se dĂ©placer en ville ; elle redoute de circuler sur des axes fortement frĂ©quentĂ©s, ainsi que la prĂ©sence dâautres conducteurs. Sur le trajet pour aller Ă LADAPT le matin, alors que le trafic est souvent chargĂ©, elle explique ĂȘtre dans un Ă©tat Ă©motionnel dâangoisse, de stress et dâĂ©nervement prenant racine dans le sentiment dâinsĂ©curitĂ© Ă©prouvĂ© par la personne confrontĂ©e Ă dâautres conducteurs.
« Ce nâest pas que je suis angoissĂ© mais câest que ça me stresse que les gens fassent nâimporte quoi, du coup ça me met sur les nerfs » (Homme, 32 ans, accompagnĂ© a la suite dâun traumatisme crĂąnien)
Pour attĂ©nuer ce stress et ces Ă©motions nĂ©fastes, les personnes accompagnĂ©es ont pris lâhabitude de prĂ©parer les dĂ©placements nouveaux afin de prendre des repĂšres et de construire une image mentale de lâespace. Ces phases de prĂ©paration peuvent se faire en autonomie, avec les proches ou avec les professionnels de LADAPT :
« Je fais ça avec mes parents en principe ils me font un plan et ils mâaident Ă organiser les dĂ©placements que je ne maĂźtrise pas.  Par exemple pour mon prochain stage qui attaque le 15 janvier, je ne sais pas trop comment mây rendre, avec lâergothĂ©rapeute ont doit prĂ©parer un repĂ©rage » (Homme, 22 ans, accompagnĂ© Ă la suite de troubles « dys »)
En effet, dans lâobjectif de permettre Ă chacun de se dĂ©placer de la maniĂšre la plus sereine possible un accompagnement neuropsychologique ou ergo-thĂ©rapeutique Ă la mobilitĂ© est spĂ©cifiquement proposĂ© par lâassociation. Sur plusieurs sĂ©ances de mise en situation, lâidĂ©e est dâoffrir un appui Ă la personne et de lui donner les clĂ©s pour lui permettre dâintĂ©rioriser, par la rĂ©pĂ©tition, un dĂ©placement prĂ©cis en vue dâune rĂ©alisation en autonomie. Chaque nouveau dĂ©placement fait lâobjet dâune planification et dâune anticipation, un travail autour de diffĂ©rents moyens de compensations est rĂ©alisĂ© (fiches trajets, carnet de notes avec des indications sur lâitinĂ©raire Ă suivre, phases de repĂ©rage via les outils internet ou en conditions rĂ©elle pour prĂ©parer et se prĂ©parer Ă un dĂ©placement inĂ©dit, identification des horaires les plus calmes pour se dĂ©placerâŠ)
Conclusion : des forces sociales oppressives mais des rapports spatiaux uniques
Sâarticulant avec la dĂ©finition des situations de handicap issue du PPH, approche englobante et sâopposant Ă toute forme dâessentialisme, les entretiens cartographiques permettent de questionner les parcours individuels par le prisme de lâespace. Lâespace est alors considĂ©rĂ© comme un vĂ©ritable rĂ©cepteur de la vie des personnes, des difficultĂ©s, des craintes et des barriĂšres auxquelles elles sont confrontĂ©es.
Câest en interrogeant et en faisant sâexprimer les personnes sur leurs espaces personnels quâil est possible – en ayant accĂšs Ă des donnĂ©es concrĂštes comme des lieux frĂ©quentĂ©s ou des trajets effectuĂ©s mais Ă©galement des donnĂ©es plus abstraites qui concernent les diffĂ©rents sentiments, Ă©motions, ressentis et affects qui personnalisent les rapports Ă lâespace – de questionner la place quâelles occupent dans la sociĂ©tĂ©. De la mise en perspective de cet ensemble de donnĂ©es individuelles se dĂ©gage un certain nombre dâĂ©lĂ©ments communs, de barriĂšres oppressives. Quand certains se sentent en situation de handicap parce quâils ne parviennent pas Ă retrouver du travail et Ă atteindre une certaine forme dâautonomie, dâautres souffrent du regard des autres. En plus dâĂȘtre un support rĂ©cepteur des trajectoires de vies, lâespace est Ă©galement un facteur environnemental Ă part entiĂšre qui, au mĂȘme titre et en lien avec les Ă©lĂ©ments socioĂ©conomiques et culturels, peut se rĂ©vĂ©ler parfois bloquant et gĂ©nĂ©rateur de situations de handicap.
La dĂ©marche mĂ©thodologique a en plus de cela permis de mettre en Ă©vidence un type dâobstacle spatial propre aux personnes ayant une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale : leur soumission Ă des barriĂšres invisibles et personnelles liĂ©es Ă des aspects relatifs Ă la perception de lâespace.
Nous avons vu que la prise de conscience de la part de la personne de ses propres limites, de lâexistence de ces facteurs bloquants, paralysants, de ces « murs invisibles » (Di MĂ©o 2011) de ces manifestations sensibles accompagnant la mise en mouvement (Tabaka 2009) nĂ©cessite une planification et une anticipation des dĂ©placements. Dans de nombreux cas, les diffĂ©rentes adaptations en rĂ©action Ă ces configurations sensibles dĂ©favorables (R. Thomas 2000) rĂ©duisent, pour des personnes ayant une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale, lâaccessibilitĂ© des lieux.
Cependant, sans les stratĂ©gies et les efforts dĂ©ployĂ©s par la personne, la mobilitĂ© serait fortement compromise. Quand les conditions de potentialitĂ© inhĂ©rentes Ă la mise en mouvement ne sont pas rĂ©unies (Levy et Lussault 2003), que les conditions dâaccessibilitĂ© ne permettent pas aux personnes de dĂ©passer leurs limites intimes psychiques et invisibles il nây a pas de mouvement possible ou, sâil y a mouvement, celui-ci se fait au prix dâefforts intĂ©rieurs trĂšs importants. Les enseignements tirĂ©s de lâapplication de cette mĂ©thodologie rejoignent ceux de R. Thomas (2000), lâaccessibilitĂ© pour les personnes qui ont des dĂ©ficiences cognitives est moins inhĂ©rente Ă des Ă©lĂ©ments architecturaux mais au contraire davantage dĂ©pendante de la configuration sensible des lieux. Pour se repĂ©rer et sâorganiser dans lâespace, les personnes ont besoin dâun environnement clair, bien indiquĂ©, signalĂ©, dotĂ© dâune bonne « imagibilitĂ© » (Lynch 1969). Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les diffĂ©rents Ă©lĂ©ments recueillis par les entretiens cartographiques nous montrent que les personnes accompagnĂ©es par LADAPT ne perçoivent, nâabordent, ne vivent, nâhabitent pas lâespace de la mĂȘme façon (Chabert 2008). MalgrĂ© tout, ces particularitĂ©s dans les rapports spatiaux sont tout autant liĂ©es au caractĂšre unique de chaque individu quâĂ un ensemble de forces sociales oppressives qui les transforment en handicap.