Une affaire de générations : la construction d’un entre-soi à l’épreuve de la mixité intergénérationnelle.

by Responsable éditoriale | 28.06.2010 00:00

« Évidemment que ça allait foirer leur truc de mettre des vieux ensemble, mais ça aurait été pareil avec des jeunes. Les gens entre eux, ça s’entrebouffe, ça ne peut pas faire autrement, c’est avide, de haine ou d’amour, du pareil au même. »
Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort

Depuis les années 2000, une nouvelle offre d’habitat destinée spécifiquement aux personnes âgées se développe en France, proposant une alternative entre l’adaptation du logement et l’entrée en maison de retraite ou dans un ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Cette offre prend la forme de résidences seniors, de villages seniors ou encore de communautés de seniors (Bésingrand, 2007). Elle est proposée essentiellement par la promotion immobilière privée. Certains concepts ont même fait florès, comme celui des Senioriales, lancé en 2001 par l’ex-groupe Ramos — acteur de la promotion immobilière toulousaine depuis 1973, devenu filiale du groupe Pierre & Vacances en mai 2007 — ou celui des Vitabelles, d’un autre promoteur toulousain, Acm2i. À titre d’exemple, en janvier 2010, vingt-huit résidences « Les Senioriales » avaient été livrées. Ces différents concepts ont des caractéristiques proches : ensemble de maisons de plain-pied pour seniors indépendants et en accession à la propriété, offrant à la fois des aménités de loisirs (piscine, club house, animateur, etc.) et surtout de sécurité (les sites Internet valorisent cette caractéristique), grâce à la triple présence du portail automatique, de la clôture et du gardien-régisseur. Toutefois, la notoriété désormais bien établie du concept des Senioriales ou des Vitabelles ne doit pas masquer la multiplication des villages seniors mis sur le marché ainsi que leur diversité, comme l’atteste une navigation sur le web.

Si l’apparition des villages seniors est assez récente en France, elle est bien plus ancienne dans d’autres contextes géographiques, en particulier aux États-Unis, où, dès les années 1950, des retirement communities ou active adults communities sont apparus. Un certain nombre de travaux ont bien montré les logiques spatiales et sociales à l’origine de ces nouvelles territorialisations produites par l’âge outre Atlantique (Jacobs, 1974 ; Stroud, 1995 ; Pihet, 1999 et 2003), ce qui contraste avec les connaissances encore bien balbutiantes du phénomène en France. D’une part, ces retirement communities ont proliféré tout particulièrement dans les espaces de migrations de retraite ou de loisirs balnéaires de la Sun Belt, là où les taux de concentration des gated communities sont également les plus élevés. Toutefois, si ces régions méridionales constituent la zone primitive et la plus concernée par cette forme d’habitat construite sur l’entre-soi générationnel, elles n’en ont pas pour autant l’exclusivité. Celle-ci s’est développée plus tardivement et plus modestement dans des États du Nord-Est ou du Centre-Ouest. Le concept le plus connu est incontestablement celui de Sun City, développé par la société Del Webb, et qui a vu le jour à Phoenix en Arizona en 1960. D’autre part, ces retirement communities se caractérisent généralement par la fermeture et/ou la sécurisation du complexe, l’omniprésence du cadre naturel et des aménités de loisirs, ou encore l’homogénéité du peuplement autour de la figure du jeune senior en couple âgé de 65 à 79 ans, issu de la classe moyenne blanche, qui vivait auparavant dans une agglomération du Nord-Est. Au total, même si tous les villages seniors ou retirement communities ne sont pas des enclaves résidentielles fermées, ces territorialités par l’âge constituent le plus souvent l’une des déclinaisons de la prolifération un peu partout dans le monde d’environnements résidentiels sécurisés (Blakely et Snyder, 1997 ; Low, 2003 ; Chevalier et Carballo, 2004 ; Billard et al., 2005 ; Glasze et al., 2005 ; Sanchez, Lang et Dhavale, 2005 ; Lamalice, 2007 ; Le Goix et Webster, 2008 ; Paquot, 2009).

Cette référence à la retirement community des États-Unis est souvent citée pour expliquer la diffusion, dans d’autres aires géographiques comme le territoire français, de cette nouvelle offre d’habitat réservée spécifiquement aux seniors et constitutive de fait d’un entre-soi générationnel. Outre cet effet mimétique et l’appropriation du concept par des promoteurs hexagonaux, trois raisons majeures peuvent contribuer à accroître la demande pour un village seniors en France : l’augmentation de l’espérance de vie sans incapacité (Cambois, Clavel et Robine, 2006) ; la progression numérique des personnes âgées, qui va s’accélérer au cours des prochaines décennies avec le vieillissement des générations nombreuses du baby-boom (Robert-Bobée, 2007) ; la forte hausse du niveau de vie relatif des personnes de 60 ans et plus, qui est supérieur à celui des actifs depuis les années 1980 grâce à la détention d’un patrimoine (Hourriez et Legris, 1995 ; Parant, 2000).

C’est dans ce contexte d’émergence et d’essor des villages seniors en France que nous proposons d’observer comment se construit, ou non, un entre-soi générationnel au sein d’un de ces villages. La finalité est de mieux comprendre à la fois les stratégies résidentielles et les modes d’habiter des ménages qui recherchent un voisinage exclusif avec leurs semblables en termes d’âge. La méthode idoine pour apporter des bribes de réponses à ce questionnement nécessite l’immersion dans une résidence construite pour les seniors et la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès d’habitants. Le contexte étudié est assez original, car il est constitutif d’un complexe (la Villa Vermeil à Biscarrosse dans les Landes) construit à l’origine exclusivement pour les seniors mais ouvert ensuite à d’autres ménages afin de combattre la vacance d’une partie des logements, ce qui permet d’interroger le lien entre l’entre-soi et la mixité, celle-ci ayant été imposée. Au cours de cette contribution, qui est à finalité avant tout exploratoire, nous présenterons successivement notre objet d’étude et la méthodologie mise en œuvre, puis les raisons de l’installation des personnes âgées à la Villa Vermeil ; nous essaierons enfin de comprendre pourquoi les résidants ressentent un tel décalage entre l’idéal d’habiter qui a présidé à leur choix et la réalité des modes d’habiter.

Biscarrosse, située dans le département des Landes, est une unité urbaine de type ville isolée comprenant 12 031 habitants au recensement de 2006. Cette vaste commune à l’échelle du territoire français (160 km2) est constituée de trois noyaux. Biscarrosse-Ville, centre administratif et commercial de la commune situé à une dizaine de kilomètres de l’océan Atlantique, regroupe l’essentiel de la population communale, soit approximativement 10 000 habitants. Les deux autres noyaux, Biscarrosse-Plage, au pied du cordon dunaire, et Biscarrosse-Lac, en bordure du lac Nord à sept kilomètres de Biscarrosse-Ville, ont une vocation balnéaire et touristique très affirmée et comptent relativement peu de résidents permanents.

Cette unité urbaine connaît un rythme d’accroissement démographique très prononcé depuis 1999 : +3,8% de taux d’évolution annuel moyen. Cela représente un gain de 2 741 habitants en sept ans. Quant au boom immobilier qui a accompagné cette croissance démographique, il présente une double caractéristique. D’une part, une proportion significative de la construction neuve a eu pour cadre des complexes résidentiels fermés. Sept d’entre eux, tous réalisés à partir de 2000, ont été recensés à Biscarrosse-Ville en 2008, soit un total de 309 résidences principales, en majorité sous forme d’habitat individuel (174). Cela représente une proportion non négligeable de la construction neuve des années 2000, avec quasiment le quart des résidences principales achevées depuis 1999 sur l’ensemble de la commune. De fait, nous pouvons estimer désormais que 6% environ des ménages de la commune de Biscarrosse résident dans un complexe résidentiel clos. D’autre part, cette construction immobilière a été marquée par l’apparition de complexes résidentiels conçus sur le modèle de l’entre-soi générationnel, car réservés exclusivement aux seniors. Deux ont ainsi vu le jour à Biscarrosse-Ville depuis 2000 : la Villa Vermeil et les Senioriales. Elles sont voisines géographiquement et implantées à environ un kilomètre du centre ville de Biscarrosse.

Image1Localisation de la Villa Vermeil à Biscarrosse (Les Sénioriales sont situées juste à l’est de la Villa Vermeil).

La Villa Vermeil est, contrairement à sa voisine, une résidence locative gérée par le groupe Omnium Finance basé à Toulouse. Elle est relativement vaste puisqu’elle s’étend sur plus de deux hectares et renferme 108 maisons basses et jointives, ce qui laisse une place non négligeable aux espaces verts communs. Outre ces espaces et une voirie privée qui permet de faire le tour de la Villa Vermeil, cette résidence dispose de deux principales aménités, à savoir une petite piscine et un imposant club house.

Image2Vues de la Villa Vermeil de Biscarrosse : la petite piscine, les maisons de plain-pied, le portail monumental et l’imposant club house.

La Villa Vermeil fait partie de ces ensembles résidentiels fermés qui prolifèrent sur le territoire français, ce que confirme la création récente en France, au sein de ces complexes, d’un segment spécifique à cette catégorie d’âge (Billard et al., 2009). Elle est ceinte sur tout le périmètre d’un grillage de près de deux mètres de haut, doublé sur certaines parties d’une haie. Par ailleurs, l’accès à la résidence est fermé par un double portail : un pour les voitures avec un système de télécommande et un petit avec digicode pour les piétons. Ce portail est assez monumental, avec une plaque indiquant le nom de la résidence. Enfin, une double présence humaine peut-être relevée, sans que celle-ci ait officiellement pour fonction un contrôle des accès à la résidence : un gardien veille ainsi au bon entretien de la résidence, tandis qu’un salarié assure la gestion du club Villa Vermeil.

C’est par l’intermédiaire d’une personne ressource, en l’occurrence le gestionnaire du club Villa Vermeil, que nous avons pu entrer en contact avec des résidents. Celui-ci nous a communiqué les coordonnées téléphoniques de quelques d’entre eux, avec qui nous avons pris un rendez-vous. D’autres ont ensuite été contactés directement dans la résidence, sans rendez-vous préalable, de façon à obtenir un échantillon assez représentatif des habitants, sachant que le peuplement se partage équitablement en 2008 entre seniors et non-seniors : c’est ainsi que cinq résidents seniors, deux inactifs non-seniors et deux jeunes actives, l’une vivant seule, l’autre habitant avec sa fille adolescente, ont été interrogés en février 2008. Les entretiens ont duré en moyenne 33 minutes, avec deux exceptions, l’un très court, de 12 minutes, l’autre nettement plus long que la moyenne, soit un peu plus d’une heure. Ils se sont tous déroulés dans le logement des habitants, à l’aide d’un dictaphone numérique, et la totalité des entretiens a ensuite été retranscrite. Par ailleurs, le gestionnaire du club Villa Vermeil s’est également prêté au jeu de l’entretien semi-directif. Le nombre limité d’entretiens confirme la finalité exploratoire de cette contribution, l’objectif étant bien d’apporter quelques jalons à la connaissance des logiques sociales à l’œuvre dans la construction, en France, de nouvelles territorialités construites sur le modèle de l’enclave fermée et constitutives d’un entre-soi générationnel.

Les raisons de l’installation des personnes âgées à la Villa Vermeil.

Interroger la construction d’un entre-soi générationnel et sa confrontation à la réalité nécessite au préalable de mieux saisir les logiques résidentielles qui ont amené des seniors à venir habiter la Villa Vermeil de Biscarrosse. Celles-ci peuvent être classées en deux types, certaines intervenant à l’échelle macro, tandis que d’autres sont à rechercher à grande échelle. Bien évidemment, cette distinction est quelque peu factice, mais elle a valeur heuristique. Par ailleurs, précisons d’emblée que c’est toujours un ensemble de raisons qui a été avancé par les résidents pour expliquer leur venue et jamais une seule d’entre elles.

Les raisons à l’échelle macro : le climat et la proximité de la mer ; le rapprochement avec les enfants ; la fuite de la grande ville.

L’une des raisons majeures évoquées par les seniors interrogés pour expliquer leur venue à Biscarrosse est l’attrait climatique et la proximité du littoral. Cette mise en avant n’est guère surprenante, car depuis le recensement de 1975, des soldes migratoires de plus en plus excédentaires attestent une attirance croissante de la population française pour les régions atlantiques (Baccaïni, 2001 ; Léon et Godefroy, 2006 ; Léon, 2007). Le département des Landes, où est située Biscarrosse, fait ainsi partie des dix départements métropolitains où la croissance de la population est supérieure à +1,4% par an en moyenne entre 1999 et 2006 (Degorre et Redor, 2007).

Ces migrations, car c’est bien le solde migratoire qui est responsable pour l’essentiel de ces fortes croissances, sont le fait d’actifs mais aussi de façon significative de retraités, l’arrivée à l’âge de la retraite coïncidant, au même titre que la décohabitation juvénile, la constitution de la famille, la séparation du couple ou le départ des enfants, à l’une des étapes clés de la mobilité des ménages au cours du cycle de vie (Lelièvre, 1990). D’autre part, les travaux de François Cribier et Alexandre Kych (Cribier, 1992 ; Cribier et Kych, 1993) ou de Didier Bésingrand et Jean Soumagne (2006) portant sur ces migrations résidentielles des retraités ont bien montré comment ceux-ci privilégient, dans leur destination, différentes variables, parmi lesquelles les zones favorisées climatiquement. D’ailleurs, les promoteurs qui se sont positionnés sur ce créneau des retirement communities et des villages seniors ont bien intégré cette force de l’héliotropisme dans les stratégies résidentielles des seniors, même si les logiques spatiales à l’œuvre échappent pour partie à ce déterminisme géographique. Cela a bien été montré aux États-Unis, et il semble que ce schéma s’applique également au cas français, où une partie a priori importante de l’offre en villages seniors que l’on peut découvrir notamment sur Internet se situe dans la moitié méridionale de l’hexagone. À titre d’exemple, les vingt-huit Senioriales de l’ex-groupe Ramos recensées en France début 2010 se situent presque toutes dans le Sud-Est (dix en Languedoc-Roussillon, quatre en Provence-Alpes-Côte d’Azur et deux en Rhône-Alpes) et dans le Sud-Ouest (sept en Aquitaine et deux en Midi-Pyrénées). La seule véritable exception à ce tropisme méridional est une Senioriale développée en Basse-Normandie, tandis que deux autres sont en situation intermédiaire, étant localisées en région Poitou-Charentes, sur le littoral Atlantique.

Biscarrosse illustre bien ce phénomène. Si la croissance démographique frôle les 4% annuels entre 1999 et 2006, cela s’explique exclusivement ou presque par la vigueur du solde migratoire : +3,6% par an, soit 95% de cette croissance démographique. Et les migrations à longue distance contribuent fortement à cette attractivité résidentielle. En effet, 18,6% de la population de cinq ans ou plus recensée en 2006 dans cette unité urbaine résidait cinq ans auparavant dans une autre région de France métropolitaine, soit une proportion trois fois supérieure à celle observée dans l’Hexagone (6,3%). Par ailleurs, parmi ces individus ayant effectué une migration inter-régionale, quasiment un quart (23,3%) est à la retraite, ce qui représente plus du double de la proportion observée pour l’ensemble de la France métropolitaine (10,8%). Ainsi, la surreprésentation des retraités, parmi les migrants qui se sont installés à Biscarrosse dans la première moitié des années 2000 et en provenance d’une autre région que l’Aquitaine, renforce une autre caractéristique majeure de la population de cette ville, à savoir sa relative vieillesse : 27,5% de la population est âgée de 60 ans ou plus en 2006, soit six points de plus (21,4%) qu’en France métropolitaine.

D’autre part, les travaux de Françoise Cribier (1992) sur les migrations de retraités de la région parisienne ont bien révélé notamment le rôle de la famille dans la compréhension des stratégies résidentielles de ces ménages : le lieu d’arrivée est presque toujours connu, qu’il s’agisse du pays de jeunesse, des vacances ou d’installation des enfants. Finalement, si l’attrait du soleil et de la mer a fortement été affirmé, la venue à Biscarrosse relève rarement du hasard, car elle a permis à la plupart des résidents interrogés à la Villa Vermeil un rapprochement avec un fils ou une fille, démarche rassurante pour des septuagénaires ou octogénaires.

Enfin, toujours à l’échelle macro, la troisième raison avancée par les seniors de la Villa Vermeil à travers leurs récits pour expliquer leur venue à Biscarrosse est leur volonté de fuir la grande ville et ses maux supposés. Deux agglomérations ont été citées, Paris et Bordeaux. Les maux évoqués sont ceux qui ont cours dans les représentations habituelles, à savoir l’insécurité, réelle ou fantasmée à travers la figure des « jeunes bronzés », et le bruit. À l’inverse, les résidents louent le calme qui est le propre des petites villes comme Biscarrosse, avec un petit bémol pour la période estivale, du fait d’un afflux de populations touristiques.

Les raisons à l’échelle micro : l’entre-soi générationnel et la tranquillité ; ne pas se retrouver seul ; des logements adaptés.

Si l’attrait climatique, du littoral, des enfants et la fuite de la grande ville permettent pour partie de comprendre la venue de seniors à Biscarrosse, pourquoi ont-ils fait le choix de résider à la Villa Vermeil ? La quête de l’entre-soi générationnel promise a été l’un des déterminants du choix. Cette quête peut être soit directement évoquée par les seniors interrogés, à travers la recherche d’un univers résidentiel que l’on souhaite partager exclusivement avec ses semblables en termes d’âge, soit médiatisée par les qualités prêtées à un environnement résidentiel constitué de seniors, à savoir la tranquillité. Ce calme est aussi évoqué très explicitement par les non-seniors de la Villa Vermeil.

La construction d’un entre-soi générationnel ne peut prendre forme que si une sociabilité de voisinage, c’est-à-dire construite à l’échelle du complexe résidentiel, se développe, sinon on en reste à la coexistence sur un même territoire de résidants n’ayant d’autres liens que de partager le même lieu d’habitat. Néanmoins, pour se déployer, cette sociabilité a besoin de catalyseurs, qui vont permettre la rencontre, l’échange. C’est pourquoi les promoteurs qui développent cette nouvelle offre d’habitat de type villages seniors intègrent généralement des aménités de loisirs et proposent l’adhésion à un club. Celle-ci présente une double vertu : créer une vie communautaire et sécuriser psychologiquement les résidents, qui peuvent ainsi compter sur un collectif composé à la fois des autres adhérents et des animateurs du club.

Au final, ce dispositif rompt avec la solitude relative qui est souvent le propre des personnes âgées, notamment lorsqu’elles sont veuves. Les études sur la sociabilité des seniors ont bien montré, en effet, que « les interlocuteurs se raréfient non seulement sous l’effet de l’âge et des décès mais aussi sous l’effet des événements liés à cette étape de la vie : retraite, réduction de l’activité privée et de l’autonomie » (Blanpain et Pan Ké Shon, 1999, p. 2). Dans cette reconfiguration des relations sociales, les liens avec la parenté (enfants et petits-enfants) et le voisinage se resserrent. C’est donc sans surprise que les seniors de la Villa Vermeil interrogés ont tous évoqués, comme l’une des raisons du choix de ce complexe résidentiel, la volonté de ne plus être seul, grâce à un voisinage très proche physiquement et à l’interconnaissance générée par l’adhésion au club Villa Vermeil. Cette quête d’un entre-soi rassurant n’est pas le propre des résidents de la Villa Vermeil de Biscarrosse. Didier Bésingrand l’a observée également à travers l’exemple des Senioriales : « le confort psychologique ne peut résider que dans la perception d’un voisinage considéré comme tranquillisant » (2007, p. 332).

Enfin, la troisième raison évoquée par les seniors de la Villa Vermeil interrogés pour expliquer le choix précisément de cette résidence est l’offre de logement particulièrement adaptée aux personnes âgées, avec des habitations de taille réduite et intégralement de plain-pied, y compris pour accéder à la cabine de douche, et comprenant une kitchenette aménagée.

Au total, les raisons avancées par les seniors interrogés à la Villa Vermeil pour justifier leur choix résidentiel sont très classiques. On les retrouve exprimées dans les travaux déjà cités portant sur les migrations des retraités, mais aussi dans un sondage Ipsos/Pleine Vie/Les Senioriales de 2009 (Senioractu.com, 2009), qui décrit les grandes tendances « seniors » en matière d’habitat. Il ressort en particulier de cette enquête que les éléments auxquels les retraités sont le plus sensibles lorsqu’ils déménagent sont, par ordre décroissant, la proximité géographique de la famille et des proches (47% des seniors déclarent qu’il s’agit de l’un des deux éléments qu’ils prendraient le plus en compte), l’aspect pratique et adapté du logement (36%) et le climat de la région et l’ensoleillement (34%).

De l’idéal communautaire à la réalité : pourquoi un tel décalage ?

La banalisation du peuplement et les difficultés de cohabitation générationnelle.

La vacance au sein de la Villa Vermeil de Biscarrosse a conduit l’assemblée des copropriétaires à ouvrir très rapidement le peuplement aux non-seniors. Cette résidence a été commercialisée dans le cadre de la loi Besson du 1er janvier 1999, qui a renouvelé les dispositifs de défiscalisation immobilière attachés aux investissements locatifs en France. Cependant, le plafonnement des ressources des locataires prévu par la loi a semble-t-il limité le nombre de locataires à Villa Vermeil, d’autant plus que l’accès à ce complexe d’habitat passait obligatoirement par l’adhésion au club, moyen de créer l’entre-soi générationnel, l’adhésion étant réservée aux seuls seniors. En effet, le montant de cette adhésion était assurément rédhibitoire pour de nombreux locataires potentiels : 250 € par personne et par mois à l’origine, soit 500 € pour un couple. À titre d’exemple, le plafond mensuel de ressources pour une personne seule s’établissant à environ 1 300 € dans le cadre du dispositif Besson, le coût d’adhésion au club représentait pas moins d’un cinquième de ce plafond. Aussi, pour rester dans ce dispositif, les propriétaires ont donc décidé de supprimer la limite d’âge et donc de proposer la résidence à tous les locataires potentiels, indépendamment de leur âge. Le taux de remplissage a alors progressivement atteint les 100% : l’offre locative de la Villa Vermeil constituée de petites maisons à loyer plafonné a été jugée suffisamment attractive par les non-seniors, essentiellement des personnes seules ou des jeunes couples sans enfant.

Début 2008, une maison sur deux était occupée par les seniors et cette proportion semble avoir décliné depuis. Cette banalisation du peuplement, si elle répond à une logique de rentabilité locative, rompt complètement avec le projet initial de créer un village seniors, en introduisant une mixité des âges non prévue originellement. Comment cette rupture a-t-elle été vécue par les seniors, alors que l’entre-soi générationnel a été l’un des déterminants du choix de résider à la Villa Vermeil ? Sans surprise, les récits recueillis abordent largement les difficultés de cohabitation générationnelle : il y a une forme de récurrence, voire de saturation même, des discours.

Les récits des seniors déplorent la perte de tranquillité liée à l’ouverture du peuplement de la Villa Vermeil aux autres catégories d’âge. De façon explicite, un discours accusateur pointe du doigt soit le jeune locataire vivant seul ou en couple et suspect de troubler la quiétude des seniors par son mode de vie festif à certaines occasions (notamment le vendredi soir ou le week-end), soit la famille avec enfants, ces derniers étant accusés de faire du bruit dans la résidence. Bref, le rêve de tranquillité qu’était venu chercher les seniors en emménageant à la Villa Vermeil est mis à mal par cette intrusion de jeunes ménages.

Toutefois, des contradictions peuvent être pointées dans les discours. Si d’un côté les seniors accusent les jeunes d’avoir introduit un mode de vie en rupture avec la tranquillité recherchée, tous les résidents interrogés, quel que soit leur âge, louent néanmoins spontanément le calme qui règne dans la résidence. La contradiction mérite d’autant plus d’être soulignée que, renseignement pris auprès des résidents interrogés, les jeunes qui poseraient problèmes semblent peu nombreux (les réponses sont toujours évasives dès que l’on demande aux interviewés de préciser les faits) et les familles avec jeunes enfants très peu présentes dans la résidence. En fait, ce paradoxe peut se comprendre en entendant des fragments de discours tenus par des seniors qui condamnent fermement toute idée de cohabitation intergénérationnelle, l’estimant par définition contraire aux principes du bien vivre ensemble. Dans ces discours parmi les plus radicaux, c’est l’idée même de mixité des différentes classes d’âges qui est en effet rejetée. Peu importe dès lors que les jeunes, par leur mode de vie, aient rompu ou non la tranquillité inhérente à la résidence, le problème vient de leur présence même dans un village seniors. Qu’ils soient bruyants ou non, cordiaux ou non, ils habitent là où ils ne devraient pas. Ils sont ainsi désignés coupables, car ils symbolisent cette forme de trahison ressentie par les personnes âgées qui sont venues vivre dans un village seniors précisément par rejet de cette mixité intergénérationnelle que d’autres (les bailleurs) leur ont imposée.

Les relations sociales entre les seniors et les autres sont bien évidemment empreintes de cette représentation, où le jeune est perçu comme un intrus imposé par le souci de rentabilité locative des propriétaires bailleurs. À écouter les discours, il semble que la cohabitation des différentes générations au sein de la Villa Vermeil s’opère sur un mode où chacun se côtoie mais sans se fréquenter. Autrement dit, l’enrichissement intergénérationnel vanté par exemple par le gestionnaire Omnium Finance pour faire accepter l’arrivée des non-seniors semble être un leurre, ne correspondant aucunement à la réalité telle qu’elle est retranscrite par les discours. Au contraire, ces derniers, qu’ils soient tenus par des seniors ou non, accréditent l’idée de deux univers sociaux distincts au minimum, à savoir les seniors et les autres (retenons l’hypothèse pour l’instant que ceux-ci constituent chacun un groupe homogène). Ces deux groupes s’ignorent largement, cette distance pouvant s’exprimer sous la forme d’une méfiance, voire chez certains seniors d’un refus de l’Autre (le jeune) qui ne devrait pas être présent ici.

Cette tension entre les seniors et les autres est enfin exacerbée par la présence du club Villa Vermeil. En effet, héritage du projet initial constitutif du village seniors, l’accès aux aménités de la résidence reste discriminé selon l’âge, car le club house et la piscine sont réservés aux seuls seniors qui adhèrent au club. Les non-seniors perçoivent cette restriction d’accès de manière discriminatoire. Cela les conforte dans leur représentation de résidents quelque peu illégitimes (« nous sommes des intrus, » comme l’exprime l’une d’entre elles), ne disposant pas de tous les droits et privilèges accordés à ceux dont l’âge confère au contraire toute la légitimité de résider à la Villa Vermeil et de profiter pleinement de ses aménités. C’est surtout leur exclusion de la piscine qu’ils ne comprennent pas.

Le mythe d’une vie communautaire entre personnes âgées.

Le décalage entre l’idéal d’une vie communautaire et la réalité vient non seulement de la banalisation du peuplement, qui a mis fin au projet initial de village seniors, mais aussi de l’éclatement et des divisions au sein du groupe des seniors. À l’opposition intergénérationnelle se surimpose donc une ligne de clivage forte propre aux seniors et induite par l’adhésion ou non au club. En effet, si celle-ci est conditionnée par un critère d’âge, elle n’est pas automatique. C’est une prestation qui a un coût : il s’élève désormais à 125 € par mois et par personne, soit 250 € pour un couple. Les prestations proposées comprennent notamment l’organisation de repas, de jeux, de sorties, l’accès à la piscine et à la navette (petit bus) de la résidence. Celle-ci fonctionne tous les jours (sauf le dimanche) de 9h30 à 12h en direction du centre-ville de Biscarrosse (départ toutes les demi- heures) et de 14h à 17h30 vers toutes les destinations intra-muros.

Dans le projet originel consistant à créer un village seniors, le club Villa Vermeil était central à la fois dans la création de l’entre-soi générationnel et dans le dispositif de socialisation. Il était censé créer l’esprit ou la vie communautaire devant présider aux destinées de la résidence. C’est la raison pour laquelle, lors de la livraison du complexe résidentiel en 2004, l’adhésion au club était obligatoire. C’est aussi pourquoi, malgré l’ouverture du peuplement aux non-seniors, l’adhésion au club n’a pas suivi cette ouverture générationnelle, car le club est désormais le seul vecteur permettant de construire cet entre-soi des seniors, à partir du moment où les logiques de peuplement ne permettent plus le tri générationnel.

Cependant, l’adhésion obligatoire n’a pas tenu longtemps et, parallèlement à l’ouverture du peuplement de la Villa Vermeil aux non-seniors, il a été décidé de rendre facultative cette adhésion, pour deux raisons : son coût jugé élevé (250 € par personne à l’origine, soit 500 € pour un couple), coût qui a été diminué de moitié par la suite, et le fait que certaines personnes âgées ne bénéficiaient qu’à la marge des prestations offertes, pour différentes raisons (handicap, absence d’intérêt, etc.). Cet échec du club était sans doute prévisible, ne serait-ce parce que le coût d’adhésion fixé à l’origine était antinomique avec le dispositif Besson, qui imposait un plafonnement des revenus des locataires. Comme l’exprime le gestionnaire du club Villa Vermeil, « l’idée, elle est géniale, elle est très bonne, je pense que plus ça ira, la population française vieillit, ça c’est un truc qui va marcher pour les retraités actifs […] Pour moi, c’est un concept, pas de problème mais qui a été mal ciblé. La catégorie de personne, mal ciblée ».

Avec ce double coup de canif dans le projet initial que représentent l’introduction de la mixité intergénérationnelle dans le peuplement et la fin du rôle pivot joué par le club dans la socialisation à l’échelle du complexe d’habitat, le club a décliné. En février 2008, 35 ménages seniors seulement sur 55 y adhèrent. En juillet 2009, ce nombre a encore chuté, ne se montant plus qu’à 17. Ce déclin semble irréversible, sonnant le glas du village seniors : non seulement l’adhésion au club est toujours jugée trop élevée par certains au regard des prestations offertes, d’autant plus que les suppléments demandés pour des sorties sont fréquents, mais de surcroît le club a perdu l’essentiel de sa raison d’exister, à partir du moment où l’idéal dont il était porteur, à savoir créer un entre-soi générationnel, s’est dilué avec la banalisation du peuplement. De fait, si le club devait à l’origine contenir l’essentiel de la vie associative des seniors de la Villa Vermeil, il n’est plus désormais qu’une alternative parmi d’autres, et les adhésions à des associations de Biscarrosse, regroupant notamment des retraités, ne sont pas rares.

Enfin, autre témoin de la dilution du projet de création d’une vie communautaire centrée sur l’entre-soi générationnel de la Villa Vermeil, les relations de voisinage semblent faites de liens faibles. La représentation d’une communauté de voisinage intense n’est pas corroborée par les récits recueillis, qui insistent au contraire sur l’aspect particulièrement ténu des relations. Certes, on connaît ses voisins, au moins les plus proches, ce qui est favorisé par la disposition des lieux, dans la mesure où les maisons, de petite taille, sont mitoyennes, ce qui génère une grande proximité physique. Mais les relations semblent superficielles, ce qui en soi n’est ni spécifique à ce complexe résidentiel, ni étonnant, compte tenu à la fois des difficultés de cohabitation intergénérationnelle évoquées et du déclin du club Villa Vermeil comme catalyseur d’interconnaissance. Autrement dit, on se salue mais on se fréquente peu, illustration de cette « tension entre vie sociale et liberté individuelle », pour reprendre l’expression d’Alain Morel (2005, p. 14), qui rend toujours difficile « la mise en ordre de la société de voisinage ».

Devons-nous interpréter l’émergence d’ensembles résidentiels destinés exclusivement aux seniors comme un signe emblématique du dépassement de l’individualisme moderne au profit de la montée en puissance de « néo-tribus » communautaires, pour reprendre la thèse développée par le sociologue Michel Maffesoli (2000) ? Ce développement d’un entre-soi générationnel, à défaut de parler de communautarisme, constitue-t-il une nouvelle forme de marginalité, non plus subie mais choisie (Montagné-Villette, 2007) ? Cette difficulté à penser avec sérénité ce processus renvoie à la conception universaliste et égalitariste de la société française, où la mixité s’est imposée dans l’énoncé des politiques urbaines depuis les années 1980 (Lelévrier, 2005 ; Madoré, 2005). C’est pourquoi les complexes d’habitat visant à créer explicitement une forme d’entre-soi sont si mal perçus en France, car jugés contraire au dogme urbano-sociétal et à la représentation du faire-société.

Toutefois, nous percevons, à partir de l’observation de la Villa Vermeil de Biscarrosse, comment l’imposition d’une mixité (intergénérationnelle dans ce cas de figure) n’est pas forcément synonyme d’un bien-vivre-ensemble à l’échelle du complexe d’habitat, surtout lorsqu’elle ne correspond pas à ce que certains étaient venus chercher en emménageant dans ce qui était à l’origine un village seniors. Les non-seniors sont alors perçus comme des intrus, des fauteurs de trouble. Les récriminations se cristallisent sur la figure du jeune, du préadolescent au jeune adulte. Cette ligne de démarcation n’est pas spécifique au cas étudié, elle a été observée dans d’autres contextes géographiques et sociaux, comme les milieux périurbains par exemple, où Éric Charmes (2005) a montré que la première ligne de fracture y est générationnelle, avec en particulier les troubles occasionnés par les jeunes.

Plus fondamentalement, cette recherche d’une vie communautaire basée sur l’entre-soi ne réactive-t-elle pas la distinction entre Gemeinschaft (communauté) et Gesellschaft (société) (Tönnies, 1944), même si cette différenciation ne se pose plus en termes d’alternative mais bien de complémentarité ? Aussi, dans cette quête d’un équilibre entre une double nécessité, s’ouvrir aux autres tout en se protégeant, « l’“entre-soi” ou les appariements électifs apparaissent non seulement comme l’expression de soucis identitaires de plus en plus difficiles à satisfaire dans une société plurielle et mobile, mais aussi comme des moyens d’inspirer la confiance et de gérer le risque » (Ascher et Godard, 1999, p. 176). Vu sous cet angle, la quête d’un entre-soi (générationnel, social, ethnique, etc.) ne constitue-t-elle pas l’un des multiples avatars de la modernité urbaine, en trouvant racine dans une volonté de « bricoler » une nouvelle forme de sociabilité, se nourrissant à la fois d’une réminiscence des réseaux sociaux de proximité et de la recherche d’un appariement avec ses semblables, afin d’y développer une vie « en tribu » ? Cependant, l’échec du projet de création d’un village seniors à la pourtant bien nommée Villa Vermeil de Biscarrosse interroge, même s’il ne préjuge en rien de la réussite ou de l’échec d’autres expériences en France, en particulier pour toutes celles, assurément les plus nombreuses pour l’instant, ouvertes aux ménages propriétaires. D’une part, y-a-t-il place en France pour une large diffusion d’un entre-soi générationnel inspiré du modèle de la retirement community étatsunienne ? Si on ne peut nier l’existence de logiques résidentielles affinitaires en France, celles-ci prennent sans doute moins de poids qu’aux États-Unis, où la référence à la communauté occupe une place majeure dans le positionnement socio-résidentiel des individus (Billard, 1999 ; Ghorra-Gobin, 2000 ; Pihet, 2003). D’autre part, le modèle du village seniors, qui impose aux résidants des charges financières non négligeables, pour assurer à la fois le tri générationnel (adhésion au club) et la vie communautaire (aménités et services divers), est-il compatible avec une ouverture du modèle aux classes moyennes inférieures et a fortiori populaires ?

Le roman de Pascal Garnier dont est extrait l’épigraphe raconte la vie de seniors qui s’installent dans un ensemble résidentiel fermé (les Conviviales), gardienné et conçu exclusivement pour eux dans le Sud de la France (Lune captive dans un œil mort, Paris, Zulma, p. 119).

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