Larmes.

by Responsable éditoriale | 01.10.2005 00:00

Image1Lorsque l’on a vu des colons israéliens fondre en larmes quand ils ont été évacués, avec une extrême douceur, par l’armée, on pouvait se dire que, à force d’apprendre aux garçons à ne jamais pleurer, ceux-ci finissent pas ne plus savoir très bien hiérarchiser leurs tristesses. On pouvait même penser que leurs pleurs actuels n’étaient guère compatibles avec d’autres, ceux qu’ils auraient pu verser s’ils avaient jeté un coup d’œil sur le traitement parfois infligé à leurs voisins palestiniens. Si l’on était méchant, on se prendrait à comparer ces larmes à celles des agriculteurs français, fous de douleur au spectacle de l’abattage de leurs vaches, folles elles aussi. Si l’on était plus charitable, on penserait plutôt aux larmoiements des « délocalisés », effondrés de devoir revendre une maison non encore totalement payée. Si l’on était tout à fait honnête, on reconnaîtrait que ces larmes existent d’abord, et non ensuite, comme réalité médiatique, comme outil de production émotionnelle d’un consensus politique et que, après tout, on a bien le droit de pleurer pour une vache équarrie ou pour un déménagement imposé. Le projet d’une désexuation du monde nous inciterait même à penser que tout sanglot masculin est une bonne nouvelle pour l’humanité. Ce qu’on devrait peut-être s’interdire de faire, c’est de fabriquer de l’empathie de masse sur des phénomènes, intéressants en eux-mêmes, mais qui risquent ainsi d’en dévaloriser d’autres, plus essentiels.

Dans le film West Side Story (Robert Wise, récemment disparu, & Jerome Robbins, 1961), alors que le chef de la bande des Jets vient d’être tué dans une rixe avec la bande des Sharks, un nouveau leader apparaît, qui, par un slogan, « Get cool, boy ! », et une chanson, indique à ses troupes qu’il convient de contenir ses réactions de haine ou ses désirs de vengeance conduisant à des actions irréfléchies et d’opter pour une stratégie offensive, certes, mais froidement calculée. Il nous fait comprendre ainsi ce que peut être la violence organisée, et notamment la violence d’État, policière ou guerrière. Celle-ci peut être terrible mais elle est conçue et, si possible, réalisée par des gens qui ne sont pas violents. Ariel Sharon, le tendre bourreau des colons de Gaza, est resté calme, comme il est probablement resté calme lorsqu’il a « laissé faire » les massacres de Sabra et Chatila, en 1982 à Beyrouth. Mais nous savons aussi que, lorsque les colonies ont été implantées, les sentiments enthousiastes et décidés de leurs nouveaux habitants ont significativement pesé dans la balance. Dans l’épisode de l’évacuation de Gaza, il serait peut-être utile de diviser les larmes des colons en deux ruisseaux distincts : celui, politique, qui joue le rôle d’un actant visant à culpabiliser le gouvernement et l’opinion publique, celui, plus individuellement affectif, conséquence de la prise de conscience que, justement, il n’y a plus rien à faire.

Ces événements nous font toucher du doigt une interrogation redoutable pour la recherche en sciences sociales. Quelle relation y a-t-il entre les logiques individuelles et les logiques collectives ? Jusqu’à quel point peut-on appliquer les concepts forgés pour rendre compte de l’individu à des phénomènes impliquant des groupes, des organisations, des institutions ? Émile Durkheim a aperçu le problème, Norbert Elias en a fait un des axes majeurs de sa démarche. On ne peut pas pour autant se dire satisfait de l’état de l’art sur le sujet. La description des articulations, dans les deux sens, entre le tout, dont il faut bien comprendre le fonctionnement des parties, et la partie, qui est aussi un tout, laisse des boîtes noires et des chaînons manquants. Trop souvent, les chercheurs ont fait preuve de paresse à cet égard, soit en niant la pertinence des acteurs individuels (structuralisme) soit en contestant la possibilité d’acteurs collectifs (individualisme méthodologique). Tout en restant cool, il serait bien venu que nous fassions de ce problème commun une affaire personnelle.

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