Paris défaite, Paris refaite : redéfinir la gentrification.

by Responsable éditoriale | 14.10.2014 08:50

Clerval, Anne. 2013. Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale. Paris : La Découverte.

Corbillé, Sophie. 2013. Paris bourgeoise, Paris bohème. La ruée vers l’Est. Paris : Presses Universitaires de France.

 

La campagne des municipales a rendu son verdict : Paris restera à gauche. Anne Hidalgo l’emporte le 30 mars 2014 avec ce qui peut sembler une confortable avance. Cependant, l’avance constatée au second tour par la candidate socialiste peut être relativisée si l’on s’intéresse aux résultats pour les mairies de l’Ouest parisien du premier, sixième, seizième et dix-septième arrondissements, d’ores et déjà gagnées par la droite une semaine auparavant lors du premier tour. La fracture est-ouest/gauche-droite semble ainsi réaffirmée par le vote des Parisiens en 2014. Les recherches originales proposées par Anne Clerval et Sophie Corbillé partent du constat de cette fracture politique, sociale et économique bien connue dans la capitale française. Les auteures interrogent alors cette fracture en s’intéressant toutes deux au phénomène de gentrification en cours à Paris. Elles remettent ainsi en cause l’idée d’une fracture claire et nette entre Paris bourgeois à l’Ouest et Paris populaire à l’Est en s’intéressant à l’histoire ainsi qu’aux acteurs et processus aujourd’hui à l’œuvre.

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La campagne 2014 a parfois été présentée dans les médias1 comme la campagne pour la conquête du vote des « bobos-bourgeois-bohèmes ». Si Anne Clerval préfère à la notion de « bobos » celle de gentrifieurs, Sophie Corbillé souhaite quant à elle en faire un réel concept scientifique, le définissant néanmoins au milieu de son ouvrage comme une « catégorie à la croisée de plusieurs champs, le journalisme, le marketing et la sociologie » (Corbillé, p. 101). Mais qu’est-ce que cette catégorie relativement nouvelle des « bourgeois-bohèmes » ou des gentrifieurs ? En quoi les populations qui la composent sont-elles spécifiques ? Qu’est-ce qui les distingue ? Peut-on parler d’une classe intermédiaire de gentrifieurs ? Quels sont les processus permettant la gentrification des quartiers populaires ?

Stigmatisée le jeudi 26 avril 2012 par Nicolas Sarkozy en meeting de campagne de l’entre-deux tours des présidentielles au Raincy dans sa fameuse phrase « Je ne parle pas pour les bobos de Saint-Germain », la catégorie des « bobos » est complexe. Elle recouvre un vaste ensemble de populations de catégories sociales différentes, de professions diverses et de situations familiales et d’âges distincts. Ainsi, Anne Clerval et Sophie Corbillé répondraient sûrement à Nicolas Sarkozy que Saint-Germain n’est aujourd’hui pas, ou tout du moins plus, le centre névralgique de la culture « bobo » et de l’installation des gentrifieurs.

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La gentrification à l’œuvre à Paris depuis plusieurs décennies a poussé cette catégorie socialement construite toujours plus à l’Est, et c’est donc logiquement à l’Est que Sophie Corbillé débute en l’an 2000 sa recherche. Pendant 10 ans, elle privilégie l’observation des quartiers en transformation de Paris, s’entretenant de manière plus ou moins formelle avec un grand nombre d’habitants, et se laissant « guider par les personnes, porter le regard là où les gens rencontrés l’indiquent » (ibid., p. 9). C’est également dans les quartiers populaires de l’Est qu’Anne Clerval pose son regard de géographe radicale, s’inspirant des travaux de Neil Smith (1996) et David Harvey (2010) et menant trois enquêtes qualitatives (dans les quartiers de Château-Rouge, du Faubourg du Temple et du Faubourg Saint-Antoine) qui viennent compléter son travail de cartographie et d’analyse quantitative de l’évolution des catégories professionnelles et de revenus dans la capitale.

Construction de l’objet et perspectives de recherche.

Sophie Corbillé et Anne Clerval s’intéressent tant aux processus qu’aux personnes ayant permis l’émergence de quartiers « gentrifiés », distincts des quartiers populaires classiques et des quartiers bourgeois de l’ouest parisien. Leur questionnement est donc double : qui sont les gentrifieurs, ces « bobos » s’installant dans des quartiers jusque-là populaires ? Et finalement qu’est-ce qu’un quartier gentrifié ?

Le concept de « boboïsation » fait aujourd’hui moins consensus que le concept aux apparences plus scientifiques qu’est l’anglicisme « gentrification », ce pour deux raisons. D’une part, la catégorie de « bobo » ne s’appuie pas sur une catégorisation sociologique ou socio-économique, mais bien plus sur une culture, voire une symbolique, selon Corbillé. D’autre part, bien que la catégorie de « gentrifieur » regroupe un ensemble divers, elle fait référence à une catégorie sociale plus facilement identifiable, celle des classes moyennes s’installant dans des quartiers populaires. Le flou entourant la catégorie de « gentrifieurs » est ainsi à mettre sur le compte du flou existant autour de la catégorie même de « classes moyennes ». Ainsi, « les gentrifieurs parisiens se distinguent surtout par un fort capital culturel et un mode de vie spécifique […], ils sont loin d’appartenir aux classes moyennes si l’on entend par là la classe des ménages dont le revenu est situé autour du revenu médian », selon Clerval (p. 143).

Comme Sophie Corbillé le rappelle, la catégorisation en « nouvelle classe alternative » (Ley 1996) de ces populations fait l’objet d’un débat aux conclusions incertaines. Il est ainsi difficile de parler de classe lorsque l’on parle de « bobos » ou de gentrifieurs. Comme elle l’exprime, « les personnes rencontrées ont des profils suffisamment divers pour qu’il soit difficile d’en faire une classe sociale à proprement parler » (Corbillé, p. 224). De plus, gentrifieurs ou « bobos » ont eux-mêmes du mal, voire sont réticents à se classer comme appartenant à une catégorie commune, ce bien que le terme de « bobo » semble faire consensus comme catégorie englobante sans définition claire dans le langage courant ou journalistique.

Ainsi, les deux auteures s’accordent sur le fait que les gentrifieurs ou « bobos » ne forment pas une catégorie unique et unifiée, mais recouvrent un ensemble divers de personnes aux capitaux sociaux, économiques et culturels différents. Anne Clerval va même plus loin que Sophie Corbillé en proposant trois sous-catégories au sein des gentrifieurs : les gentrifieurs stricto sensu, les gentrifieurs marginaux, et les locataires gentrifieurs « ne participant qu’indirectement à la gentrification » (Clerval, p. 142-143).

Le concept de « gentrification » n’est toutefois que peu critiqué par les auteures, alors que le débat entourant ce néologisme n’est pas clos depuis sa première occurrence dans les écrits de Ruth Glass au début des années 1960. Clerval applique ainsi à Paris la théorie généralisée de la gentrification de Neil Smith plus qu’elle ne développe sa propre théorie à partir du cas parisien. Or, comme Alain Bourdin (2008) le soulignait, le concept de gentrification rend compte de phénomènes divers et tend à simplifier à l’extrême les processus de transformation urbaine et sociale à l’œuvre. Selon lui, « le parti pris d’une approche globalisante entraîne également une simplification exagérée de l’analyse des villes » (ibid., p. 27) et, en effet, la transposition de concepts à l’échelle internationale tend à minorer la diversité des situations. Par ailleurs, les deux ouvrages limitent leur réflexion à la ville de Paris, or les phénomènes de gentrification dépassent aujourd’hui les frontières des villes — centre (Montreuil, par exemple) —, ce qui est une spécificité par rapport aux villes américaines aux banlieues originellement bourgeoises aujourd’hui en paupérisation.

Les deux auteures s’attachent à mettre en lumière tant les résultats de la « boboïsation » ou gentrification dans la capitale que les processus et les acteurs qui ont permis l’émergence de ce phénomène. Une différence est à noter néanmoins. Si Anne Clerval propose un travail à l’échelle de la ville — le département de Paris —, Sophie Corbillé travaille uniquement dans l’Est parisien. De leurs travaux se dégage finalement une définition renouvelée et clarifiée à la fois du phénomène de gentrification et de la catégorisation possible des gentrifieurs (ou « bobos »). Outre l’argument commun d’une diversité dans la catégorie des « bobos » ou gentrifieurs, trois points centraux semblent ressortir de leurs enquêtes. Ces trois points permettent de restituer une définition cohérente de ce qu’est la gentrification et finalement de qui sont les gentrifieurs, les « bobos » : la restructuration de l’économie urbaine et des emplois dans la capitale post-industrielle ; les stratégies individuelles de logement des gentrifieurs influencées par des politiques immobilières et urbaines de rénovation ou réhabilitation des quartiers populaires ou anciens ; et enfin la construction d’une « contre-culture » et d’un « environnement » propres aux divers gentrifieurs.

Si Anne Clerval s’intéresse aux deux premiers éléments, Sophie Corbillé s’attache principalement au troisième point, bien que faisant référence aux deux précédents. Nous reviendrons sur chacun de ces trois éléments avant de mettre en exergue quelques points critiques dans l’argumentation des deux auteures. Il nous est apparu que l’approche intentionnaliste des politiques publiques par Anne Clerval soit dommageable. De même, on peut regretter, surtout dans l’enquête anthropologique de Sophie Corbillé, le manque de réflexivité et de positionnement du chercheur par rapport à son terrain et finalement ce que le chercheur traitant des questions de gentrification fait à son terrain, à savoir une forme de reconnaissance du phénomène de transformation urbaine pouvant mener à son accentuation par cette même reconnaissance.

Paris post-industrielle, naissance d’une nouvelle économie urbaine.

Pour ouvrir son propos, Anne Clerval propose un détour historique riche, clair et crucial permettant de mieux comprendre les dynamiques actuelles dans la capitale française. Selon elle, le relatif retard du mouvement de gentrification à Paris (et ainsi du recul des classes populaires) par rapport aux autres grandes aires métropolitaines occidentales trouve son origine dans la plus tardive restructuration post-industrielle de la ville. La géographe propose une analyse statistique essentielle à son propos, montrant le mouvement de recul des classes populaires et la restructuration des emplois dans la capitale vers des emplois plus qualifiés. Ainsi, « l’augmentation des emplois de cadres et professions intellectuelles supérieures à Paris a surtout eu lieu dans les années 1980-2000, avec un rythme de 3 % par an » (p. 37-39), selon elle, alors que « les emplois d’ouvriers ont poursuivi dans les années 1980 un déclin […] particulièrement marqué dans les années 1990, avec une perte de plus de 4 % par an » (ibid.).

De ce détour historique et socio-économique, on peut noter la lecture idéologique de la chercheure, accusant, dans la logique d’une lecture néomarxiste, le capitalisme de ce déclin des classes populaires et de la domination de la classe dominante.

À ce détour historique, Anne Clerval ajoute en chapitre 4 une dimension géographique originale et éclairante. Cartographiant la division sociale de l’espace parisien selon une lecture de la domination, la géographe propose des cartes intéressantes sur l’espace parisien, bien que l’on puisse questionner la catégorisation proposée par cette dernière. En effet, Anne Clerval propose par trois cartes six profils sociaux dans Paris (de très bourgeois à très populaire ; voir p. 70, 80 et 81), ce qui marque une nouvelle fois le courant théorique (voire idéologique) dans lequel elle se situe. Cela soulève par conséquent une réflexion sur la validité d’une telle typologie, bien que l’on puisse sans conteste s’accorder avec l’auteure sur la dynamique « d’embourgeoisement » de la capitale, ce terme étant lui-même polémique et questionnable.

Sophie Corbillé ne propose pas directement ce détour historique. Par ailleurs, son regard anthropologique ne soulève qu’à la marge les questions de restructurations économiques. Néanmoins, elle ajoute à l’argument de Clerval en s’intéressant à la question du commerce et encore plus fortement à la création d’une économie de quartier nouvelle (commerces de proximités, lieux de loisirs, restaurants et bars), fondée par le goût pour la diversité (sociale, ethnoculturelle et raciale) et l’exotisme des consommateurs gentrifieurs et participant à la création et la reconnaissance d’un imaginaire commun du « village multiculturel ». Ainsi, le chapitre 9 de son livre, portant sur l’analyse d’un vide-grenier, lui permet de proposer une réflexion riche sur la création d’un espace de rencontres, de « convivialité » dans les quartiers en gentrification.

Outre la désindustrialisation et la restructuration des emplois et fonctions dans la ville, moins rapides à Paris que dans d’autres métropoles anglo-saxonnes et européennes, Sophie Corbillé et Anne Clerval mettent en lumière l’importance de la « classe créative » (Florida 2005) et des lieux de culture et loisirs dans les processus de gentrification. Cette classe créative peut être élargie et rassemble tant des artistes que des professions libérales et intellectuelles (journalistes, médecins, psychologues, architectes) ou encore des salariés de la fonction publique ou des secteurs de la communication et de l’information, voire certains agents immobiliers qui participent de la construction d’une image idéalisée des quartiers populaires présentés comme authentiques, branchés et abordables. Anne Clerval propose (p. 139) ainsi une cartographie éclairante et incontestable de la surreprésentation des professions de l’information, des arts et des spectacles dans l’Est parisien.

Effets des politiques urbaines et choix résidentiels.

Le logement a une dimension particulière dans les deux ouvrages ici présentés. Il est en effet présenté comme central à la fois dans les processus de gentrification ou de boboïsation que dans leurs résultats.

Le premier élément crucial repris dans l’argumentaire des deux chercheures est celui de la centralité et du rapport qu’entretiennent gentrifieurs ou « bobos » à cette centralité. Elles s’accordent sur le fait que les nouvelles classes moyennes s’installant dans les quartiers populaires ont des stratégies d’implantation construites en rapport avec le centre de la ville. Les gentrifieurs souhaitent en effet s’installer en centre urbain, apprécient la vitalité de ces centres et construisent une forme de rejet de la périphérie via la création d’une frontière symbolique vis-à-vis des banlieues (bourgeoises ou populaires). Les deux auteures font elles-mêmes le choix de cette centralité en n’étudiant que des quartiers de Paris et non des périphéries, bien que certaines références communes soient faites à Montreuil par exemple, commune limitrophe de Paris et reconnue actuellement comme une ville « bobo » en gentrification. Toutes deux semblent suggérer dans leurs études que le phénomène de gentrification est amené à s’étendre et se poursuivre hors des limites de la capitale, mais leurs études s’arrêtent à la mention de cette extension du phénomène et n’envisagent pas une spécificité propre à la gentrification des villes périphériques à la capitale.

Les deux ouvrages s’accordent sur un second point : l’implantation des gentrifieurs doit être comprise en interaction avec les politiques urbaines de réhabilitation des logements pour et par les nouveaux arrivants dans les quartiers populaires. Les prix de l’immobilier et les stratégies d’accès à la propriété ou de choix de location des gentrifieurs ainsi que « l’avancée du front de gentrification » (Clerval, p. 103) sont ainsi en interaction. Les prix de l’immobilier à Paris dirigent certains choix qui ont un impact direct sur l’augmentation des prix de l’immobilier (ibid., p. 59).

Directement en lien avec le point précédent, on notera l’importance accordée aux politiques publiques de rénovation et de réhabilitation urbaines dans les quartiers populaires et/ou anciens. Cette réhabilitation de l’habitat et rénovation des espaces publics notamment, en lien avec la restructuration et redynamisation économique des quartiers populaires comme vu précédemment, participe de cet imaginaire idéalisé, construit et mis en musique pour et par les « bobos », faisant référence à l’image d’un village multiculturel où les échanges et l’interconnaissance sont importants.

Comme Sylvie Tissot (2011) dans son enquête dans le quartier de South End à Boston, les deux chercheures s’accordent sur le fait que cet imaginaire idéalisé encourage une forme de distinction opérée entre gentrifieurs ou « bobos », nouveaux arrivants, et ménages populaires, souvent issus de l’immigration ou étrangers dans ces quartiers. Néanmoins, Corbillé voit dans cet imaginaire idéalisé une réelle symbolique urbaine, prise également comme « ressource », « capital d’autochtonie » et qui ne participe donc pas seulement à un processus de distinction (Bourdieu 1979), mais bien à une dynamique pour « faire quartier » (Corbillé, p. 145-146). On peut regretter alors que cette réflexion ne soit pas poussée plus loin par les auteures. Ainsi, celles-ci font toutes deux référence à la question de l’évitement scolaire comme preuve et symbole d’une forme de dés-appartenance au quartier et de distinction de la catégorie sociale des gentrifieurs à l’important capital culturel, mais n’engagent pas plus de réflexion sur ce phénomène. Or il aurait été intéressant de laisser plus de place à la question scolaire, qui reste une des raisons centrales de l’installation des ménages dans un quartier par rapport à un autre (Oberti 2007, François et Poupeau 2008).

C’est bien concernant les politiques mises en œuvre par la mairie de Paris, notamment sous les mandatures de Bertrand Delanoë depuis 2001, qu’Anne Clerval est la plus critique. En effet, dans ses chapitres 3 et 8, la géographe revient sur les différentes politiques de revitalisation urbaine opérées dans les dernières décennies, montrant leur ambiguïté. Selon elle, celles-ci ont permis à la fois une augmentation du taux de logements sociaux dans la ville depuis 2001 dans une logique de « mixité sociale », et un renforcement de l’exclusion des couches populaires ne pouvant plus se loger dans la capitale. Par la rénovation des logements sociaux, la réhabilitation des quartiers anciens, les investissements dans les espaces et infrastructures publics, la Mairie aurait ainsi permis une réelle revitalisation de certains espaces jusque-là relégués, mais dans le même temps aurait rendu impossible aux couches populaires de se maintenir à Paris. C’est cette exclusion masquée qu’Anne Clerval dénonce et qui ferait une spécificité de la capitale française par rapport à d’autres villes mondiales : l’ambiguïté entre un discours tourné vers la mixité sociale et une exclusion inéluctable des classes populaires. 

Construction et effets d’une contre-culture « bobo ».

Si Anne Clerval propose quelques points sur ce qui fait la spécificité de la culture des gentrifieurs, le lecteur trouvera des réponses plus élaborées dans le travail de Sophie Corbillé, qui présente par exemple une réflexion sur l’architecture et le design conçu par et pour les « bobos ».

Les deux auteures s’accordent sur un mode de vie tourné vers la centralité, un goût pour l’exotisme, l’atypique (notamment dans leur logement comme Collet 2012 le montre également pour les lofts), l’authentique et la diversité « équilibrée », auquel s’ajoute finalement ce qu’Anne Clerval désigne comme un « nouvel habitat urbain » (Clerval, p. 155-160), à savoir une volonté de renforcer l’interconnaissance, les échanges. De plus, les deux chercheures semblent s’accorder — entre elles, mais aussi avec Patrick Simon (1994) dans son travail de thèse sur Belleville, maintes fois cité par les deux auteures — sur le fait que ce goût pour la diversité est mesuré, relatif et participe à un « effet paysage » (Simon cité par Clerval, p. 165), « la mixité sociale faisant partie d’un décor au même titre que le tissu urbain, apprécié pour son caractère et son histoire » (Clerval, p. 165). Finalement, les deux chercheures confirment ce que Chamboredon et Lemaire déclaraient déjà en 1970 : proximité spatiale ne signifie pas nécessairement proximité sociale.

Cette ambivalence de proximité/mise à distance se décline en deux éléments essentiels selon les auteures : le goût pour la diversité d’une part et l’appétence des gentrifieurs ou « bobos » pour l’exotisme, l’atypique et l’authentique d’autre part. Sophie Corbillé décrit ce phénomène comme la création d’un « imaginaire » propre aux gentrifieurs. Cet imaginaire de quartiers-monde à l’importante mixité sociale et ethnoculturelle serait aussi déterminant que les contraintes économiques dans le choix et les stratégies d’implantation des « bobos ». Elle envisage même l’architecture et l’urbanisme comme participant à cet imaginaire — celui d’un « village multiculturel » idéalisé selon elle (chapitre 2). Le goût pour la diversité trouve alors des exemples clairs dans « l’éloge de la diversité commerciale » (Corbillé, p. 35), ou encore dans « l’image d’une petite société » accueillant des populations d’âges, d’origines sociales et de cultures différentes (ibid., p. 36).

Le second élément majeur est celui de l’atypique et l’authentique, tant dans l’intérieur des logements des « bobos » que dans le quartier avec des commerces, restaurants et lieux de loisirs proposant des objets d’ailleurs, une gastronomie « exotique » et des lieux de loisirs « branchés ». Anne Clerval partage ce constat d’une appétence pour l’exotisme, l’atypique et « l’authentique » défini à la fois comme ancien et populaire par Sophie Corbillé (p. 199). Les deux auteures rejoignent ainsi les conclusions de Richard Sennett (1979) sur la « quête d’intimité et l’idéal d’authenticité » (Corbillé, p. 59) dans les villes-centres, ou encore de Sharon Zukin (2009) dans son étude de la création et consommation de « l’authenticité » urbaine dans certains quartiers en rénovation et gentrification de la ville de New York.

En complément à cet attrait pour la diversité, l’atypique et l’exotique, Corbillé souligne l’importance de l’amitié entre « bobos » et de la création d’un imaginaire de l’interconnaissance et de l’échange dans les quartiers en gentrification. Les liens d’amitié s’ajoutent à la création d’un imaginaire d’une vie en commun fondée sur l’interconnaissance et sont également un élément conducteur du choix des « bobos » de s’installer dans un quartier.

On pourrait qualifier cette culture propre aux « bobos » de « contre-culture », qui se construit sur le refus des attributs symboliques de la bourgeoisie. Elle se fonde par ailleurs sur la construction d’un environnement (de l’intérieur des logements au quartier de manière plus large) imaginaire et idéalisé fait de diversité, d’authenticité et d’exotisme ou d’atypisme.

Anne Clerval et Sophie Corbillé partagent ainsi le même constat et proposent des conclusions complémentaires sur ce phénomène. Si Clerval y voit un moyen de distinction par le bas, à savoir un rejet des codes de la bourgeoisie héritière classique des quartiers de l’Ouest notamment, Corbillé y voit également un moyen de distinction par le haut, faisant de cette « contre-culture » un « bien symbolique » (Corbillé citant Bourdieu, p. 71) permettant aux « bobos » de se distinguer des catégories populaires aux capitaux culturel et économique moindres. Les deux auteures s’accordent finalement sur cette double distinction par le haut et par le bas.

Par ailleurs, cette « contre-culture » s’accompagne d’un message ambivalent en lien direct avec celui sur l’authenticité, à savoir la volonté de ne pas voir « trop de bobos » (Corbillé, p. 231). Cette « contre-culture », qui se veut « branchée » (ibid., chapitre 14) est donc fragile, puisqu’elle accentue un phénomène d’agrégation de ménages dits « bobos », mais ne doit pas atteindre un point de rupture au risque de voir se retourner sur lui-même le phénomène de gentrification. Une trop grande gentrification ne participerait ainsi pas à la création d’un village multiculturel reposant sur l’imaginaire de la diversité, de l’exotisme et de l’authenticité, mais participerait à une forme d’embourgeoisement pour lequel les gentrifieurs eux-mêmes n’ont que peu de goût. 

En complément à ce point, on peut noter la réflexion commune des deux auteures sur la problématique de la diversité ethnoculturelle considérée comme bénéfique et souhaitable par les gentrifieurs jusqu’à un certain point de rupture. En effet, le quartier en gentrification se fonde sur un imaginaire idéalisé de la diversité acceptée et souhaitable, mais ne doit pas dépasser un certain niveau d’équilibre de la diversité, notamment ethnoculturelle. Pour exemple, la place des étrangers et immigrés est voulue comme gage d’une diversité (voire de l’étrangeté dans les propos de Corbillé) positive dans le quartier des gentrifieurs, mais cette diversité doit être mesurée, permettant aux gentrifieurs de se sentir appartenir à un quartier mixte et non un quartier étranger.

Les deux chercheures s’inscrivent ainsi dans lignée de Patrick Simon (1994) dont la thèse est explicitement citée, ou encore Lydie Launay (2011) ayant montré l’émergence possible de tensions en contexte de mixité sociale tant dans les quartiers « bourgeois » que plus « populaires ». Ainsi, « le rapport positif cohabite souvent avec l’appréhension, le malaise, voire la crainte des autres » (Corbillé, p. 210) et soulève la question d’un vivre ensemble où la diversité implique également la diversité des « normes de comportements et des codes sociaux » (ibid., p. 219).

Deux ouvrages ouvrant des perspectives nouvelles pour la recherche sur l’urbain.

Finalement, Paris Bourgeoise, Paris Bohème et Paris sans le peuple sont l’œuvre respectivement d’une anthropologue très centrée sur les résultats de la gentrification et une géographe plus intéressée par ses processus, parfois reconstruits. Ces deux ouvrages s’appuient sur des enquêtes solides, bien qu’une nuance puisse être apportée quant à la lecture intentionnaliste donnée a posteriori aux politiques mises en œuvre à Paris.

Sophie Corbillé et Anne Clerval s’accordent sur de nombreux points, à tel point que la première va jusqu’à citer (Corbillé, p. 243) le travail de thèse d’Anne Clerval, duquel son livre est issu. Partant de perspectives et de disciplines différentes, les deux auteures s’accordent in fine sur une définition faisant avancer le débat sur la gentrification propre à Paris. Elles concluent néanmoins de manière différente, ce qui marque d’autant plus les agendas différents que les deux chercheures se sont donnés : d’un côté, l’anthropologue souhaite mettre en lumière l’importance de l’activité de création du symbolique dans la ville ; de l’autre, la géographe souhaite mettre en exergue, voire dénoncer, l’exclusion croissante des classes populaires, elles-mêmes divisées, hors de Paris.

Importance de la centralité, imaginaire du village multiculturel, prégnance des échanges urbains et de l’altérité et place de l’économie de la renommée sont les points que Sophie Corbillé souhaite soulever en conclusion (p. 269). Finalement, elle souligne l’importance de la création active d’une symbolique urbaine via la transformation urbaine et sociale : « le symbolique constitue donc toujours une activité sociale à part entière », conclut-elle (p. 270). On peut s’interroger toutefois sur les processus de création de cette symbolique, création qui suppose un rapport avec une norme, voire une forme de domination. Ainsi, la contre-culture « bobo » s’est bien construite face à une culture dominante plus « conventionnelle », jugée comme moins « authentique ». Peut-on dire que la symbolique urbaine propre au bobo se construise pareillement en regard de la symbolique urbaine dominante des quartiers de Paris bourgeois, voire des quartiers encore réellement populaires ?

Anne Clerval, quant à elle, conclut sur une note différente, plus politique voire polémique que simplement scientifique, en faisant un appel à un réel « droit à la ville » (Lefebvre 1968), pris non comme droit à l’expression démocratique dans la ville, mais bien comme la possibilité de co-construction de la ville par l’ensemble de ses habitants, notamment les classes populaires. Ce retour du concept de « droit à la ville », pris comme forme de résistance des couches populaires et de lutte contre la domination des classes dominantes (bourgeoisie traditionnelle et gentrifieurs), nous semble intéressant, mais son usage discutable. L’auteure part du présupposé que les couches populaires ont premièrement un désir de lutte ou résistance, et secondement n’ont aujourd’hui pas les outils pour mener cette lutte. Deux points qui mériteraient plus de précisions et une plus grande charge de la preuve dans l’ouvrage de la géographe et qui pourraient être l’ouverture d’une nouvelle recherche plus approfondie. Ce champ de recherche semble en effet être porteur, notamment en lien avec la rénovation urbaine, comme en attestent par exemple le rapport de Bacqué et Mechmache (2013) dans le cadre de la réforme de la politique de la ville en France, ou les travaux de Deboulet et Nez (dirs., 2013), de Carrel (2013), ou encore Marcuse (2009), marquant un renouveau de la sociologie et de la géographie critique en France et à l’étranger (Topalov 2013).

Si leurs conclusions sont donc différentes, marqueurs de disciplines et d’agendas de recherche divergents, plusieurs points critiques communs peuvent être soulevés.

Premièrement, il semble que la lecture intentionnaliste et a posteriori faite des politiques publiques dans les deux ouvrages soit discutable, voire problématique. Contrairement à Anne Clerval, Sophie Corbillé ne propose pas de réflexion critique sur le phénomène qu’elle étudie et auquel elle est consciente de prendre part. Ainsi, les remarques qui sont ici émises lui seront certainement moins directement adressées qu’elles ne le seront à l’égard de l’ouvrage d’Anne Clerval.

La lecture radicale et critique proposée par Anne Clerval repose sur un choix théorique clair et justifié, qui ne doit pas enfermer le débat, mais au contraire l’ouvrir. L’auteure se donne pour agenda une lecture critique du phénomène de gentrification. Elle y perçoit le rejet et l’exclusion des catégories populaires. Elle présente des cartographies reposant sur des typologies pouvant néanmoins apparaître moins académiques que polémiques de « très bourgeois », « bourgeois ». Il est dommageable que, partant des résultats des politiques qu’elle étudie, Anne Clerval conclut sur les intentions de ces politiques sans en questionner les processus. Or, comme Wildasvki et Pressman (1984) ont par exemple pu le montrer, ces processus de mise en œuvre sont déterminants pour comprendre les différences entre objectifs des politiques publiques et résultats de ces dernières. Il semble ainsi que l’auteure ait été enfermée dans le concept et la théorie qu’elle souhaitait défendre.

De plus, on peut regretter l’absence de réflexivité apparente des chercheures par rapport à leur objet de recherche (ces dernières étaient elles-mêmes actrices des phénomènes qu’elles observent) et aux concepts (boboïsation ou gentrification) qu’elles utilisent comme des théories générales globalisantes.

Enfin, les deux enquêtes ont permis la naissance d’une définition plus claire des processus de gentrification. En cela, on peut saluer la volonté de clarifier un débat parfois peu scientifique, et de s’inscrire dans un champ de recherche porteur. Néanmoins, bien que la frontière symbolique du périphérique soit mise en lumière et même dénoncée par les auteures, et que des références à d’autres métropoles internationales soient faites, on peut regretter l’absence de réflexion empirique comparatiste, ou tout du moins plus métropolitaine, sur les phénomènes observés. L’outil de la comparaison semble en effet important afin de mieux appréhender les spécificités parisiennes. De plus, cet outil méthodologique semble nécessaire lorsque l’on souhaite appliquer une théorie (telle celle de Neil Smith) à un territoire différent, hors du contexte historique et sociopolitique dans lequel cette dernière a pu être pensée.

Endnotes:
  1. [Image]: http://www.espacestemps.net/wp-content/uploads/2014/10/141014Clerval.jpg
  2. [Image]: http://www.espacestemps.net/wp-content/uploads/2014/10/141014Corbillé.gif

Source URL: https://www.espacestemps.net/articles/paris-defaite-paris-refaite-redefinir-la-gentrification/