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Jacques Lévy, Nobel de la géographie 2018.

Christian Grataloup

Lors du prochain FIG (Festival International de Géographie), du 5 au 7 octobre 2018, le prix Vautrin-Lud sera remis à Jacques Lévy. EspacesTemps.net ne pratique pas l’autocélébration ; il aurait cependant été quelque peu hypocrite de faire semblant de ne pas voir ce témoignage de la pénétration des idées que la revue défend depuis sa création en 1975, et dont il est justement l’un des pères fondateurs. Depuis quarante trois ans, il en a été l’inlassable animateur. C’est parce qu’il est d’abord l’acteur de collectifs, éditoriaux et de recherche – même si nombre de ses travaux personnels sont incontestablement majeurs –, qu’il faut considérer comme un honneur largement partagé la réception du prix le plus prestigieux de géographie.

Le Vautrin-Lud a été créé en 1991, dans le cadre du FIG, avec l’intention de participer à un rééquilibrage des récompenses internationales (Nobels, médailles Fields…) en faveur des sciences sociales. Le nom du prix vient de celui d’un chanoine animateur du « Gymnase vosgien », groupe d’érudits se réunissant au début du 16e siècle à Saint-Dié, dont le souvenir perdure parce que c’est en son sein que fut inventé le nom America pour désigner l’ensemble des terres atteintes à l’ouest de l’Atlantique par des Européens depuis 1492. Le planisphère réalisé en 1507 par l’un des membres de ce groupe, Martin Waldeseemüler, sur lequel est indiqué et justifié le terme America, est considéré comme l’acte de baptême de l’Amérique.

Jacques Lévy est le trentième lauréat (en 1992 et 1996 le prix fut décerné conjointement à deux géographes) et le sixième français. La procédure de désignation du géographe ainsi honoré est calquée sur celles des prix Nobel scientifiques. Dans une première étape de « grands électeurs », des géographes de toutes les universités du monde, désignés par tirage au sort dans les listes de l’Union Géographique Internationale, aujourd’hui au nombre de 300, proposent chacun, selon les statuts du prix, « un géographe vivant, ne résidant pas dans leur pays, dont la contribution à l’avancée scientifique de la géographie peut être considérée comme particulièrement significative et d’une notoriété internationale ». Les noms les plus fréquemment cités, de l’ordre d’une dizaine, sont transmis au président du jury sous contrôle d’huissier. La réunion à huis clos de l’ensemble du jury, à la fin du printemps, désigne le lauréat à la majorité des voix. Les délibérations ont lieu en français, mais les membres viennent de pays très différents. Le jury se renouvelle à raison d’un membre par an, par cooptation. La procédure est donc garante d’une ouverture et, de fait, le prix n’a pas été monopolisé par un courant de la géographie plutôt qu’un autre. Si les chercheurs qui ont porté la géographie modélisatrice et quantitative dans les années 1960-1980 ont d’abord été honorés (Peter Hagget en 1991, Torsten Hägerstrand en 1992…), c’est très certainement dû au fait que le Vautrin-Lud fut créé au moment où cette génération était alors au fait de la carrière universitaire. Très rapidement, d’autres manières de faire de la géographie furent également remarquées : la géographie critique (David Harvey en 1995), humaniste (Yi-Fu Tuan en 2012), environnementaliste (Gilbert White en 1992)… Mais s’il est une filiation dans laquelle situer Jacques Lévy, c’est plus surement celle du plus épistémologue des premiers lauréats : Milton Santos, en 1994. Le grand intellectuel brésilien fut d’ailleurs un compagnon de route des débuts d’EspacesTemps, alors qu’il était réfugié en France pour fuir la dictature militaire. Jacques Lévy lui consacra un beau livre : Milton Santos, philosophe du mondial, citoyen du local (PPUR, 2007).

La marque particulière de Jacques Lévy par rapport à ses prédécesseurs est sans doute sa plus grande ouverture à l’ensemble de la science sociale. En ce sens, le jury du prix témoigne d’une maturité récemment acquise par les géographes, de par leur insertion dans l’ensemble du champ scientifique. Il y a une petite trentaine d’années, au moment de la création du FIG, la géographie avait beaucoup changé de l’intérieur, en grande partie grâce à des importations d’autres études dimensionnelles du social, mais elle restait encore périphérique. Le dialogue était toujours à sens unique. En revanche, aujourd’hui, la géographie n’a plus de complexes et n’est plus ignorée. Nul doute que l’un des principaux acteurs, si ce n’est le principal en français, de cette épiphanie fut justement Jacques Lévy.

Cette efficacité doit beaucoup au démultiplicateur du collectif. Il a systématiquement contribué à construire des équipes dans lesquelles il a travaillé sans compter, peut-être au détriment d’une œuvre plus individuelle. EspacesTemps, dans ses deux supports successifs sur papier (les Cahiers), puis en ligne, qui ont été également deux générations successives, est sans nul doute le plus ancien et le plus pérenne de ces collectifs. À l’université de Reims (de 1993 à 2004, puis de nouveau depuis 2017) et surtout à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (de 2004 à 2017) avec le laboratoire Chôros, il a utilisé au maximum les structures universitaires pour dynamiser des équipes agrégatives. Outre ces aventures du temps long, des petits groupes plus conjoncturels ont été initiés pour réaliser une recherche ou une publication sur un aspect particulier. C’est le cas actuellement du Groupe Dulac, initié en 2011 par Jacques Lévy et la médiéviste Hélène Noizet, qui achève un ouvrage ambitieux sur l’unité de la science sociale.

Cette capacité fédérative doit d’abord sa dynamique à la rigueur et à la cohérence d’ensemble de la pensée de Jacques Lévy. Michel Lussault reconnaît qu’il doit à la lecture de L’espace légitime d’être resté géographe. Mais l’attrait intellectuel est doublé par une forte personnalité, dont les capacités de séduction n’ont parfois d’égal que des désaccords fracassants, revers inévitable et sans doute salutaire dans la constitution du champ social de la production scientifique. La liste des ruptures serait longue et, sans doute, aussi significative (et flatteuse) que celle des fidélités. Résultat de cette dimension d’entraîneur de meute, beaucoup de livres sont en collaboration : Atlas politique de la France avec Ogier Maitre, Ana Póvoas et Jean-Nicolas Fauchille (Autrement, 2017), L’invention du Monde avec un collectif de dix auteurs (Les Presses de SciencesPo, 2008), La carte, enjeu contemporain avec Patrick Poncet et Emmanuelle Tricoire (La Documentation française, 2004), De la ville et du citadin avec Olivier Mongin (Éditions Parenthèses, 2003), Le Monde. Espaces et systèmes avec Marie-Françoise Durand et Denis Retaillé (PFNSP et Dalloz, 1992)… pour ne citer que quelques-uns, sans compter les actes de colloques, en particulier à Cerisy, lieu symbolique où Jacques Lévy fut l’introducteur de la géographie (Logique de l’espace, esprit des lieux. Géographies à Cerisy, avec Michel Lussault – Belin, 2000). Cela dit, l’ouvrage collectif qui a le plus irrigué est certainement le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés dirigé avec Michel Lussault (Belin, 2003 et 2013). Les examinateurs du CAPES d’histoire-géographie racontent que souvent des candidats croient qu’il s’agit d’une seule personne : Lévy-Lussault, comme Lévi-Strauss ou Lévy-Bruhl.

Bien sûr, les ouvrages de sa seule main sont nombreux et souvent importants. L’espace légitime. Sur la dimension géographique de la fonction politique (PFNSP, 1994), synthèse du corps principal de la thèse d’État soutenue en 1993, est le texte fondateur de la théorie de l’espace des sociétés, dont découlent nombre d’ouvrages sur le Monde, l’Europe (Europe. Une géographie – Hachette, 1997 et 2011) ou encore la France (Réinventer la France – Fayard, 2013). La démarche initiale a d’abord été épistémologique, centrée sur la question de la géographie et de l’espace dans les sciences sociales. Les dix premières années d’EspacesTemps donnent une évidente illustration de cette démarche qui peut être qualifiée de militante. La dimension politique devient plus visible ensuite, avec le manifeste de la thèse. La question du Monde, comme niveau géographique pertinent, devient centrale dans les années 1990, d’abord dans le cadre des cours professés à Sciences Po Paris. Le compagnonnage avec Olivier Dollfus, qui fut tardivement son directeur de thèse, accompagna cette réflexion globale, notamment dans le cadre du GEMDEV (Groupement pour l’Étude de la Mondialisation et du Développent) et en particulier par l’ouvrage collectif Mondialisation. Les mots et les choses (Karthala, 1999). Jacques Lévy réédita La mondialisation de Dollfus, deux ans après son décès, avec des compléments et une préface. Mais on ne peut parler d’une périodisation thématique, tant les questions premières restent vives. Le tournant géographique (Belin, 1999) montre la persistance de la réflexion sur la théorie de l’espace comme dimension du social ; le livre à venir sur la justice spatiale indique la vivacité de la question politique… Ce qui est frappant, c’est que toutes ces préoccupations étaient déjà présentes dès les premières discussions d’EspacesTemps.

S’il est un domaine, en germe dès les années 1970, qui s’affirme et s’affiche de plus en plus depuis une vingtaine d’années, c’est bien l’entrelacement de la question de l’écriture géographique et de sa théorie. Les travaux sur la mondialisation et le politique ont amené Jacques Lévy à s’intéresser aux représentations spatiales, en particulier aux cartes en anamorphoses. La réflexion permanente sur la ville et l’urbanité a particulièrement été exprimée par le moyen du cinéma et la réalisation de plusieurs films, dans lesquels l’image mobile, mais aussi la musique, permettent une écriture différente de la géographie (Urbanité/s Urbanity/ies, 2013 ; Thinking Places, 2015 ; Exploring Humans’ Spaces, 2015).

Le chemin a été long depuis que, en 1976, le jeune trublion (24 ans) se voyait sermonné par ses institutions[1][1] pour un article publié dans le deuxième numéro d’EspacesTemps (« Le dictionnaire d’une géographie (sur une traduction simultanée) ») qui n’avait eu que le tort de faire une analyse du tout nouveau Dictionnaire de géographie du mandarin central de la géographie d’alors, Pierre George, incluant une cruelle comparaison avec Le Petit Robert. Aujourd’hui, c’est devenu un pont-aux-ânes, pour les étudiants de géographie, que de confronter le Lévy-Lussault au dictionnaire dirigé par Roger Brunet. Celui de George a été oublié. Le Vautrin-Lud acte donc la conquête du centre par la périphérie.

Endnotes:
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Note

[1] Grataloup, Christian. 2012. « 1975-1976. La géographie française bousculée à Cachan » in Le Bot, Florent, Virginie Albe, Gérard Bodé, Guy Brucy et Élisabeth Chatel (dirs.). L’ENS Cachan. Le siècle d’une grande école pour les sciences, les techniques, la société, p. 229-240. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Résumé

Le prochain prix Vautrin-Lud, en octobre 2018, est attribué à Jacques Lévy. C’est une reconnaissance du renouvellement profond qu’il a apporté non seulement à la géographie, mais à l’ensemble de la science sociale, en particulier par la fondation puis l’animation persévérante d’EspacesTemps, sous forme papier d’abord, puis en ligne. Le travail collectif a été et reste la marque de fabrique de l’œuvre de Jacques Lévy.

Pour faire référence à cet article

Christian Grataloup, "Jacques Lévy, Nobel de la géographie 2018.", EspacesTemps.net, Dans l’air, 26.07.2018
https://www.espacestemps.net/articles/jacques-levy-nobel-de-la-geographie-2018/