« Imaginez un monde sans mesure… »

by Responsable éditoriale | 10.03.2004 00:00

Image1Que serait le monde, sans mesure ? Les durées, les lieux et même les directions perdraient de leur substance. Prendre la direction de Marseille ou de Lyon sans connaître la distance à parcourir pour y parvenir n’a pas de sens et rend ces lieux hors d’atteinte.

Ne pas connaître le temps d’attente restant avant d’embarquer pour Los Angeles ou Paris, rend, à nos yeux de « modernes mondialisés », ces destinations inaccessibles : autant sortir son duvet et s’installer dans l’aéroport pour l’éternité.

Image2Sans mesure, plus de distance, partant plus d’espace. Sans mesure, plus de temps, mais cette éternité qui ne passe pas, ce qui revient au même. Le vide s’empare du monde, à l’image de cet aéroport déserté, et c’est la démesure du ciel immense qui pèse.

Beau jeu de mot sur-mesure, que ce monde qui, se passant de mesure, en deviendrait démesuré.

C’est dans cet enfer vague d’un monde insaisissable qu’une société de mesure d’audience propose d’intervenir, afin que l’homme ne subisse pas cette démesure du monde. Médiamétrie, par cette campagne publicitaire, offre son expertise pour compter, mesurer, facturer le monde, et le rendre ainsi appréhensibles.

Pourtant, un mètre, une montre, sont-ils suffisants pour cerner l’espace et le temps ? Ce serait se limiter aux centimètres et aux minutes, à des mesures linéaires, dans un univers qui ne serait qu’euclidien.

Mais à y regarder de plus près, ces photos ne suggèrent pas qu’une seule interprétation de la mesure. Cet homme à pied sur l’autoroute arpente l’espace selon une métrique pédestre toute différente de la métrique automobile. C’est autant la métrique pédestre que l’information trop incertaine d’une destination plus ou moins lointaine qui découragent notre homme, ne pouvant tenter d’atteindre ce qui est devenu, depuis l’arrêt de sa voiture, incapable d’atteindre.

L’aéroport introduit une autre métrique, d’un autre ordre, réticulaire. L’absence d’indication sur le temps d’attente déconnecte, même de façon temporaire (mais comment le mesurer ?) cet aéroport de ses réseaux de vols. Tant que l’on ne peut embarquer pour Los Angeles ou Paris, on ne peut que rester sur place, puisque le réseau fonctionne en mode binaire : il est connecté ou ne l’est pas, il n’y a pas d’alternative. Et ce n’est plus là une question de rapidité du moyen de transport.

Image3La longueur d’un court-métrage s’appréhende également en fonction de l’ennui, du plaisir ou de la stimulation, par exemple, qu’il offre. C’est bien ce qui compte lorsque nous allons voir un film, ou que nous décidons d’accorder plus ou moins de temps à telle ou telle activité. Plus question alors de penser le temps comme seulement linéaire : il a une épaisseur variable, dans laquelle la subjectivité a toute sa place.

Il a neigé 20 centimètres à Marseille ; il a neigé 20 centimètres à Montréal : les Méditerranéens n’en croient pas leurs yeux, quand pour les Canadiens cet événement n’en est plus un.

Image4Que mesure-t-on alors ? Et comment ? Qu’est-ce qui permettrait une mesure plus fine de l’événement ou du non-événement créé par les vingt centimètres ? Que cherche-t-on réellement à mesurer dans un sondage, dans une audience ?

Image5Le temps et l’espace existent en tant qu’ils sont perçus, représentés, vécus par les sociétés. Et mesurés. C’est en cela qu’ils concernent les sciences sociales. Les normes sont, mis à part l’année ou le jour, des produits des sociétés : mois, heures, minutes, secondes ; le système métrique est récent et il est devenu encore plus récemment international, supplantant de très nombreux autres systèmes de mesure. Maîtriser le temps, cela signifie le compter, le mesurer, et cette maîtrise comporte des implications politiques1. Mais les décomptes fondés sur des normes ne suffisent donc pas à donner toute la mesure du temps et de l’espace.

D’autres approches2 de l’espace et du temps se développent, avec Norbert Elias ou Daniel S. Milo. Mais certains dictionnaires de dates, de simples chronologies ou inventaires de lieux montrent que la réflexion est loin encore d’être partagée, introduite dans la réflexion scientifique, sans même évoquer la culture populaire.

« Je comprends

Dom Juan aussi bien que Leibniz : moi non plus,

je n’aime pas écouter toujours les mêmes concerts,

apassionatas, sonates au clair de lune, symphonies inachevées,

alors que le monde est plein de musiques jamais jouées,

de pensées inabouties, d’îles et de corps non découverts.

Et pourtant je sais que l’infiniment petit

est encore plus petit à côté de l’infiniment grand,

les possibles réalisés à côté des non réalisés.

On peut mesurer ce qui est ou ce qui n’a pas été,

mais on ne peut les comparer l’un à l’autre. »

Jaan Kaplinski, Le désir de la poussière, 20023.

Laissons ce temps, cette mesure sensible et ces objets incomparables, à la littérature. Des sciences sociales, on attend qu’elles ne fassent plus passer pour norme unique et incontournable ce qui n’est en fait qu’une mesure, mais plutôt qu’elles soulignent les différents niveaux de mesure existants, et nous fassent prendre de la distance avec ces normes. Elles peuvent s’employer en outre à transformer le regard populaire sur ce qui rythme notre temps et notre espace, afin que l’on porte sur ceux-ci un regard tout autre, sans plus considérer ces normes comme des vérités linéaires.

Photos ©agence Lamtar, avec nos remerciements.

Source URL: https://www.espacestemps.net/articles/imaginez-un-monde-sans-mesure/