Géographies du patrimoine.

by Responsable éditoriale | 07.02.2007 00:00

geographies-du-patrimoine-1[1]Maria Gravari–Barbas est une des rares géographes à s’intéresser à la question du patrimoine. Dès l’introduction d’un précédent ouvrage ― Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l’aube du 21e siècle ― Gravari-Barbas et Sylvie Guichard-Anguis exposaient le retard pris par les géographes, avant qu’ils ne s’intéressent au patrimoine. Habiter le patrimoine résulte de la 3e Université d’été du Val de Loire Patrimoine mondial, trente-neuf auteurs ont collaboré à sa rédaction. Le patrimoine, comme le supposent de nombreux articles de cet ouvrage, n’est pas exempt d’espace. Ainsi, ce livre imposant révèle le patrimoine par le truchement de l’habiter et avalise l’idée qu’il comporte une composante spatiale. En somme, le patrimoine est bien un objet géographique. Ater

Le patrimoine aujourd’hui.

Les auteurs exposent l’intérêt de croiser habiter et patrimoine à travers les différents textes qui dévoilent le même processus en quelques endroits du monde. Ainsi, que l’on se trouve à Addis-Abeba, à Valparaiso, à Montréal, à Mexico, à La Chaise-Dieu, au Mans, etc., le même processus semble opérer. En effet, ce ne sont pas uniquement les « géons » (« objet géographique unique » qui déclenchent un processus de patrimonialisation : tout lieu est en quelque sorte patrimonialisable. Un lieu jugé comme patrimoine résulte bien d’un processus de construction[2] sociétale ― la patrimonialisation, ainsi que nous le suggérions dans un précédent article (Letissier, 2005). De ce fait, de nombreux acteurs sociaux peuvent être impliqués dans l’émergence patrimoniale d’un lieu, qu’il soit déjà catégorisé ou non comme « patrimoine » par une instance officielle. Le « double défi » (p. 11) que soumet Gravari-Barbas en introduction semble en cela réussi. On peut en effet multiplier les exemples de divers lieux du monde, mais tous relèvent d’un même processus, que le thème de l’habiter vient éclairer. Il apparaît que l’impulsion est donnée par des acteurs différents selon les cas mais la construction sociétale s’avère immuable. Aujourd’hui, il semble que le patrimoine ne s’apparente plus uniquement à des lieux singuliers. Des lieux de vie, habités au quotidien prennent maintenant part à la composition de ce concept, comme l’introduit Gravari-Barbas. « La notion de patrimoine a tendance à couvrir des espaces de plus en plus vastes, relevant à la fois du monumental et du quotidien, de l’exceptionnel et de l’ordinaire. » (p. 11). En ce sens, Catherine Paquette et Clara Salazar exposent l’importance de la rue en tant qu’espace public habité quotidiennement par les personnes âgées du centre de Mexico. La forte valorisation du patrimoine par ces catégories de personnes est fortement liée à leurs pratiques territorialisées de cet espace familier (p. 85).

Corréler temps et espace.

Il appert que beaucoup d’auteurs appréhendent le concept d’habiter et celui de patrimoine variablement. Pourtant le croisement patrimoine/habiter laisse apparaître une corrélation temps/espace singulière et intéressante. Aborder la question patrimoniale à partir de l’habiter permet de basculer dans des temps longs ou courts, comme dans des espaces quotidiens ou extraordinaires. Ce croisement n’est en effet pas anodin. En les associant, on réalise de manière claire un glissement qui s’opère vers des géographies du patrimoine. Dès lors, on quitte le statisme du patrimoine uniquement architectural, résultat d’un temps long, pour accéder au patrimoine spatial, notamment au patrimoine urbain, à travers le cas de différentes villes que les auteurs présentent.

La question du temps est centrale pour le thème de l’habiter comme pour le thème du patrimoine. Le temps long est bien sûr hélé, comme l’indique Gravari-Barbas : « habiter le patrimoine intègre en effet une double temporalité : celle du patrimoine, fruit d’un temps plus ou moins long et celle d’“habiter” ce patrimoine, ce qui instaure des relations dynamiques et évolutives entre les hommes et leur cadre habité » (p. 21). Dès lors, le patrimoine et l’habiter, dans la majeure partie des articles, font appel à des actions de longue durée, même si certaines relèvent plutôt de l’habiter exceptionnel des lieux, que ce soit une habitation d’espaces publics, de logements privés classés, de logements populaires : de nombreux cas d’habiter semblent ainsi judicieusement envisagés. Le croisement entre habiter et patrimoine se révèle fructueux et génère de multiples possibilités. Ainsi, Luc Bossuet établit une typologie des résidents d’un village classé par les Monuments Historiques selon la durée de leur enracinement dans la commune. Il écrit qu’« habiter un lieu est différent de parcourir un espace, d’y passer » (p. 27). Il s’agit effectivement en majorité de résidents d’espaces privés, mais d’autres auteurs élargissent ce thème de l’habiter aux pratiques des individus dans les espaces publics urbains (Florence Paulhiac, p. 315) et travaillent davantage sur des temporalités plus courtes et parfois furtives, comme dans le cas de l’habitation des jardins marocains que présente Gaëlle Gillot (p. 105). Enfin, une dernière temporalité relative à une habitation fugace révèle une pratique touristique patrimonialisante. Le touriste est également considéré comme un habitant de lieux à l’épaisseur historique prégnante, comme le suggère l’article de Martine Geronimi au sujet des relations résidents/touristes dans le Vieux-Québec. Le rapport tourisme/patrimoine ou patrimonialisation/touristification n’est plus à démontrer : Naji Lahmini rapporte ainsi les propos de Jean Davallon concernant la touristification du patrimoine. « La relation est maintenant tellement évidente que l’on pourrait presque superposer la carte des hauts lieux touristiques mondiaux avec celle des ensembles patrimoniaux prestigieux. Par sa mise en tourisme, le patrimoine devient lui aussi objet d’actions esthétiques qui tendent à le muséifier. » (p. 220). Ainsi, le touriste apparaît comme un habitant non permanent, construisant sa propre représentation patrimoniale des lieux qu’il pratique. L’articulation de l’habiter et du patrimoine apparaît par conséquent comme une approche essentielle pour de nouvelles géographies du patrimoine.

Stratification actorielle.

Le patrimoine est ainsi présenté sous différents aspects et l’on peut distinguer la stratification des acteurs qui peuvent agir sur cette construction sociale (p. 312). En effet, comme l’éclaire Vincent Veschambre, « le patrimoine ne va pas de soi, mais se construit. » (p. 511). Il n’est pas facilement identifiable comme un monument historique, il peut « se confondre avec une ambiance, une atmosphère particulière » (p. 308). « Ainsi le patrimoine est constitué de bien d’autres choses que la seule qualité architecturale, historique ou esthétique » (p. 307) nous précisent Dominique Couret, Anne Ouallet et Benzunesh Tamru. De fait, les « critères définis par les organismes internationaux » tel que l’Unesco, ne sont pas les seuls acteurs légitimes en matière de « fabrication » patrimoniale. Certes, ce sont d’importants acteurs en matière de labellisation patrimoniale (Sarah Russeil, p. 337), qui engendrent une touristification des lieux désignés, comme le précise Geronimi : « il n’est plus à démontrer le rôle de labellisation du patrimoine et l’afflux de touristes en tout lieu du monde » (p. 451). Cependant, ces acteurs officiels ne peuvent contenir toutes les fabrications patrimoniales. Le processus de construction patrimoniale est complexe, certaines filières y participant leur échappent inévitablement. Il arrive même qu’il n’y ait « pas nécessairement adéquation entre l’espace classé par l’Unesco et l’espace support des valeurs patrimoniales » (Sébastien Jacquot, p. 163). La labellisation patrimoniale de l’Unesco n’est d’ailleurs pas, dans maints cas, des plus intéressantes à observer. D’autres acteurs sociaux entament également des procédures patrimonialisantes. Veschambre analyse avec finesse le processus de gentrification dans les quartiers du Vieux-Mans et de La Doutre à Angers. Il explique comment, dans les quartiers centraux de ces villes, la revalorisation du bâti dégradé est passée, dans un premier temps, par des changements matériels qui ont conduit in fine à un processus de patrimonialisation. Au sein de cette dynamique gît une réelle velléité politique de transformation des catégories de résidents qui demeure en double-fond de ce processus. La gentrification participe en ce sens du mécanisme de la patrimonialisation en se liant au processus initial de changement physique du quartier.

Les trente-sept articles traitent tous du patrimoine et de l’habiter de manière plus ou moins attendue. Le patrimoine est loin d’être étranger à l’espace, ce livre nous le confirme. On peut regretter que le patrimoine soit principalement considéré du point de vue du résident ou à partir de géons. Habiter le patrimoine, est-ce « vivre dans un ailleurs », comme le sous-entend la journaliste de Libération (Vital-Durand, 2006) ? Habiter le patrimoine ne s’arrête pas à résider dans des lieux singuliers, d’autres tendances patrimonialisantes apparaissent et ne sont pas toutes développées dans cet ouvrage. Ainsi, l’espace des lieux du quotidien vient insuffler une nouvelle branche de construction patrimonialisante sur laquelle les recherches futures pourraient se pencher, comme le signale Gravari-Barbas en conclusion. D’importantes perspectives s’ouvrent encore aux géographes : « le patrimoine et la manière de l’habiter apparaissent comme des médiations essentielles dans la compréhension de la manière dont les individus se construisent leurs identités spatio-temporelles. On peut penser que cette troisième direction constitue également un axe riche pour des nouvelles études à venir » (Gravari-Barbas, p. 618).

Gravari-Barbas Maria (dir.), Habiter le patrimoine. Enjeux ― approches ― vécu, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 27 €.

Endnotes:
  1. [Image]: http://www.espacestemps.net/articles/geographies-du-patrimoine/geographies-du-patrimoine-1/
  2. construction: http://www.espacestemps.net/document1265.html

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