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Serendipity.

Un objet de désir : le téléphone portable de Marc.

On peut imaginer que le téléphone portable soit un lien vocal entre deux personnes qui ne sont pas en présence l’une de l’autre; un outil technologique permettant de communiquer quel que soit le lieu où l’on se trouve. Son bon fonctionnement, son efficacité, se mesurent à sa capacité à mettre en relation deux individus (voire davantage, étant donnés les progrès techniques), selon un certain usage.

On peut également appréhender l’outil à travers le geste de ses utilisateurs ; ne pas se limiter à des propriétés physiques et techniques contraignantes permet d’observer les différents modes de relation qu’il suscite. Mais si l’objet devient ce que nous en faisons, il arrive qu’avant même de le posséder, le manipuler, l’utiliser, il soit investi a priori. Autour d’un objet non encore matérialisé peuvent s’articuler un ensemble de relations dont celui-ci portera ensuite la trace symbolique. Étudier un objet, son effet, son impact, participe à la fois de ce qui a permis sa fabrication matérielle et de sa présence dans une situation donnée. Il faut donc considérer l’objet à travers l’intention que suppose son existence, les conditions qui en ont imposé l’apparition.

Mr et Mme x ne voulaient pas acheter un téléphone portable à leurs fils de 14 ans. Réclamé depuis des années par Marc, adolescent parisien, ce téléphone était devenu un sujet de conversation récurrent au sein de la famille. À la fois sujet de conflit et enjeu de pouvoir, Mr et Mme x fondaient leur refus sur un principe d’éducation. Le téléphone portable, comme type d’objet, stigmatisait une certaine société de consommation à laquelle ils souhaitaient résister, et par voie de conséquence faire résister leur fils. Malgré eux, ils imposaient leur point de vue d’adultes et de fait, gardaient un certain contrôle sur les allées et venues de leur fils, en limitant ses déplacements sous le prétexte de ne pouvoir le joindre.

Après des années de refus, le périmètre géographique des déplacements de Marc largement agrandi, rien ne justifiait plus de les limiter. Ses déplacements s’avéraient ne plus se limiter à des parcours d’un domicile fixe à un autre, mais évoluaient en errances dans Paris, et Mr et Mme x trouvaient finalement désagréable de ne plus pouvoir communiquer avec leur fils afin de s’assurer de sa présence en un lieu donné. L’idée d’une impossibilité de contrôle sur l’émancipation de leur fils créait un malaise. Le téléphone portable apparu finalement la solution adéquate, surtout si Mr et Mme x s’en tenaient à ses propriétés fonctionnelles et non à l’objet comme signe de consommation superficielle.

De son côté, Marc y trouverait plus de liberté puisque le téléphone lui permettrait de rester en contact avec ses amis sans le regard et l’écoute de ses parents. Il permettrait de garder une certaine discrétion quant à ses relations amoureuses. Enfin, Marc pourrait désormais afficher une autre représentation de lui-même. On pourrait évoquer ici un accessoire du personnage selon les termes de Goffman (1959). Bref, son téléphone portable faciliterait sa socialisation auprès de ses pairs tout en assurant son émancipation. Le téléphone portable et divers autres objets de notre environnement « transforment aussi la perception que nous avons de nous-même, de notre place dans une famille ou dans un groupe, notre manière de nous socialiser ou au contraire de nous isoler, et même parfois notre façon de tromper l’angoisse » (Tisseron, 1999, p. 9). Mr et Mme x, de leur côté, pourraient à tout moment joindre leur fils au cours de ses pérégrinations dans Paris. Tout en conservant sa fonction d’objet de communication, le futur téléphone portable de Marc devenait un signe se transformant selon les acteurs et leur mode de relation à l’objet.

Il fallait désormais le choisir afin d’en faire l’acquisition. Le téléphone devient dès lors un produit marchand. Résultat d’une chaîne de production dans laquelle interviennent un certain nombre de personnes, la marchandise résultant d’un travail matérialisé représente une valeur d’échange. Actuellement, la variété de l’offre a considérablement augmenté. Les téléphones portables sont agrémentés, outre d’un design étudié, d’un ensemble de fonctions sans lien avec leur capacité à devenir des liens vocaux [1]. Ces diverses fonctions participent activement à l’objet technologique comme signe de représentation ou de socialisation. Si Marc souhaitait posséder un téléphone portable comme la majorité de ses copains, il fallait aussi qu’il puisse s’en différencier en personnalisant son téléphone comme par exemple au moyen d’un choix de sonnerie ou d’une couleur. Entre ses mains, le téléphone devient le résultat d’un processus d’acquisition, d’appartenance, il devient son bien personnel et sa valeur n’est plus celle de la seule marchandise.

Bien que Marc soit par avance considéré comme le seul utilisateur possible de ce téléphone, ses parents en assument la charge économique. En acceptant que leur fils choisisse l’objet de ses désirs, ils acceptent non seulement de lui faire plaisir, mais également qu’il impose à son tour ses propres codes sociaux. Le téléphone intervient comme une preuve de la relation de confiance que des parents et des enfants tentent d’instaurer entre eux. Elle se manifeste à travers la relation de coopération qu’elle engendre. Chacun doit faire des concessions en acceptant la conduite de l’autre.

Image1Après consultation de catalogues et de visites auprès de magasins spécialisés, Mr et Mme x firent l’acquisition d’un téléphone portable choisi par Marc. La place qu’occupe le téléphone dans les relations que Marc entretient avec sa famille et ses amis peut paraître évidente. Le téléphone de Marc « contient » les rapports sociaux qui ont présidé à son existence. De fait, la présence de l’objet suppose une intention. Le processus qui a entraîné sa présence dans une situation donnée, son évocation au cours des différentes interactions entre les membres de la famille a également provoqué un certain nombre de rapports sociaux. Tout en incarnant des relations, on peut également se demander dans quelle mesure l’objet participe à leur construction. Si le téléphone peut transformer la perception que nous avons de nous-mêmes, il participe aussi à la transformation de la perception qu’ont les autres de nous-mêmes en induisant un comportement associé. L’objet ne se limiterait pas à être le support d’accords sociaux mais en serait alors aussi le point de départ.

Photo: « Seven Nation Army des White Stripes pour les amis, Ti Amo pour sa mère, Le roi lion pour son père ».

Abstract

On peut imaginer que le téléphone portable soit un lien vocal entre deux personnes qui ne sont pas en présence l’une de l’autre; un outil technologique permettant de communiquer quel que soit le lieu où l’on se trouve. Son bon fonctionnement, son efficacité, se mesurent à sa capacité à mettre en relation deux individus (voire ...

Bibliography

Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, les éditions de minuit, 1973 (pour la traduction française, 1956 pour l’édition originale en anglais)

Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, Aubier, 1999

Notes

[1] Je n’évoque pas ici les différents abonnements qui s’associent à l’achat d’un téléphone et qui sont indispensables à son fonctionnement.

Authors

Galia Tapiero

Doctorante en anthropologie à l’Ehess sous la direction de Jean-Loup Amselle, elle travaille dans le cadre d’une anthropologie de l’objet, plus particulièrement les objets qui sont donnés à voir, et d’une réflexion sur la muséographie et la fabrication de « l’objet de musée » comme objet de savoir. Diplômée en histoire de l’art, elle a également été responsable d’une galerie d’art contemporain à Paris et poursuit actuellement une activité éditoriale destinée aux enfants.

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Serendipity.

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