Un tourniquet partiellement grillagé, aménagé dans une grille qui bloque l’entrée d’un immeuble, suscite la curiosité. Nous ne sommes ni devant la herse d’un vieux château fort, ni devant l’entrée d’un bâtiment carcéral, et encore moins devant la cage d’un animal. Il s’agit en réalité d’un passage à pizza. Lorsque les résidents de l’immeuble qui se trouve derrière cette grille décident de se faire livrer une pizza, ils passent commande de manière tout à fait ordinaire, par téléphone ou par Internet. Jusque-là, rien de très original.
Mais l’affaire prend un tour plus particulier et inattendu lors de l’arrivée de la pizza commandée. Le livreur se signale au gardien en pressant le bouton de sonnerie situé sur la rue. Ce dernier avertit le résident qui descend en bas de l’immeuble pour prendre possession de sa commande. Pendant tout ce temps, le livreur est resté hors des grilles et patiente dans la rue sur le trottoir. Il dépose alors la pizza, qu’il conservait jusque-là dans son sac isotherme, dans le « passe-pizza » et récupère l’argent à travers la grille. Pratiquement tous les immeubles de ce quartier disposent de tels aménagements, plus ou moins élaborés. Cela va de la simple fente horizontale dans une grille, au tourniquet plus perfectionné dont on peut voir un exemple sur la photographie.
On peut imaginer une conversation banale entre le résident et le livreur, autour du prix de la pizza, du temps de livraison, des embouteillages ou du temps qu’il fait. Mais à aucun moment le livreur ne pénétrera dans l’enceinte de l’immeuble. Est-ce lui qui est craint, ou un éventuel intrus qui pourrait s’introduire dans l’immeuble en même temps que lui ? Impossible à dire. En tout état de cause, le résident qui assouvit son désir de pizza reste toujours à l’abri de la grille, tandis que le livreur reste dans la rue, à la merci d’une éventuelle attaque. À chaque livraison, deux mondes se rencontrent à peine dans un frôlement furtif.
La sécurisation de la livraison de pizza dans cet immeuble et dans des centaines d’autres qui l’entourent n’est qu’un aspect anecdotique du niveau très élevé de sécurisation des résidences du quartier. Les accès sur la rue sont solidement grillagés à la limite du trottoir et de la parcelle. Un « sas », grillagé, évoquant une cage, éclairé par des spots puissants la nuit et surveillé par une ou plusieurs caméra(s), est aménagé pour l’entrée des piétons. Depuis une guérite avec vue plongeante sur le sas, un gardien commande l’ouverture des portes. Il n’ouvrira la seconde grille que si la première est dûment refermée derrière la personne qui entre. Il n’ouvrira bien entendu qu’aux résidents de l’immeuble qu’il connaît, à leurs invités qui se sont préalablement identifiés et dont il aura vérifié qu’ils sont bien attendus, ou à leurs employés quand ceux-ci ne disposent pas d’une entrée de service. Le même principe s’applique pour les entrées des garages situés sous les immeubles. Parfois des caméras surveillent également les abords du bâtiment ; des barbelés couronnent les grilles ou les murs de séparation, quand ce ne sont pas des fils électriques. Par comparaison, les agences bancaires du quartier semblent jouir d’un niveau de protection très relâché, voire totalement désinvolte. La crainte des habitants de ce quartier de se faire attaquer et/ou cambrioler semble donc avoir atteint un haut niveau, qui confine à la névrose.
Ces photographies sont prises à Santa Cecilia, un quartier plutôt tranquille de Sao Paulo, au Brésil, situé à l’ouest du centre de l’agglomération1. Ici, le niveau de criminalité est très bas si on le compare avec le niveau moyen de l’ensemble de cette immense agglomération. Les immeubles y sont plutôt récents, souvent de belle facture et leurs noms permettent de repérer les lieux qui étaient à la mode au moment de leur construction : les plus anciens évoquent des destinations européennes (« Place de la Concorde », « Rive gauche », « Piazza San Marco », « Torre de Piza ») ; les plus récents, des espaces nord-américains, voire brésiliens (« Miami Style », « Michigan », « Manhattan », « Amazon », « Ipanema »). Ces édifices résidentiels ont en moyenne vingt à trente étages et forment un cœur d’agglomération dont le bâti est plus dense que celui de New York. Ils présentent généralement des façades très étroites car ils ont été construits sur des parcelles allongées autrefois occupées par des maisons basses disposant d’un jardin à l’arrière. Ils abritent des personnes de la classe moyenne ou moyenne supérieure, issue souvent de milieux plus modestes et de quartiers vraiment plus dangereux.
Au Brésil, la violence est plus forte au sein des milieux les moins favorisés qu’entre pauvres et riches. La démonstration sécuritaire est-elle alors une réminiscence des angoisses vécues lors d’une jeunesse moins dorée ? Est-elle l’expression de la peur de l’attaque, entretenue par les médias, dans une société très inégalitaire, où les riches craignent les pauvres et les pauvres attaqueraient particulièrement les riches ? Ou s’agit-il d’une démonstration ostentatoire du niveau de vie et de confort qu’a pu atteindre une certaine partie de la population pauliste ? Il est vrai que quelques indicateurs attirent l’attention : il y avait au Brésil 30 homicides pour 100 000 habitants en 2005 (contre 7 aux États-Unis et 2 en France). Mais ce chiffre masque des disparités géographiques. Il n’est pas rare d’enregistrer plus de 100 homicides pour 100 000 habitants dans les favelas les plus déshéritées. Mais on n’en recense que 1, voire 0, dans des quartiers plus chics, tels que Santa Cecilia. Et on peut ajouter que la criminalité semble reculer à Sao Paulo depuis le début des années 2000. On peut donc se demander si tous ces équipements de sécurité sont indispensables.
Précisons que, sur cette photo, le paysage montre un niveau de richesse et de sécurisation encore très loin de ce qu’on peut trouver dans d’autres quartiers. Pour se déplacer dans cette agglomération immense et congestionnée de dix-huit millions d’habitants sur un territoire de 8000 km², un peu moins vaste que l’Île-de-France, les Paulistes les plus riches utilisent volontiers la voie aérienne. Sao Paulo est la deuxième ville du monde pour le nombre d’hélicoptères, derrière New York. Ils sont en majorité possédés par de riches particuliers. Et il est fréquent d’en voir passer au-dessus de la ville en direction des quartiers d’affaires ou des shopping centres les plus luxueux. Les héliports sont non moins fréquents sur le toit de certains immeubles.
L’angoisse sécuritaire révélée par ces photos a un bon côté. Elle est un facteur non négligeable de redistribution de richesse, puisqu’il faut un ou plusieurs gardiens vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans chaque immeuble. Mais ces salariés ont des revenus modestes. Matin et soir, ils subissent probablement de longues heures de transport (notamment en raison des grandes distances qu’il faut parcourir depuis leurs quartiers de résidence, mais surtout en raison des interminables bouchons qui sont monnaie courante dans cette ville, qui souffre de congestion chronique), pour retourner dormir dans des quartiers moins tranquilles et plus périphériques. Cette remarque vaut également pour les livreurs de pizzas, qui ne sont pas, quant à eux, habilités à entrer dans les immeubles. Ces derniers font quotidiennement l’expérience d’une sorte de paradoxe : l’agglomération de Sao Paulo est l’une des plus grandes du monde et son fonctionnement devrait s’appuyer sur une extrême fluidité de l’espace ; mais elle est très segmentée, jusqu’à l’échelle fine du quartier. Les grilles électrifiées et les « passe-pizza » qui scandent les rues de Santa Cecilia en sont un des signes incontestables.
Etienne Henry, « Gigantisme urbain et gestion des transports métropolitains à Sao Paulo » in Revue française d’administration publique, n°107, 2003, pp. 409-419.
Hélène Rivière d’Arc, « Territoires urbains et sociétés dans la globalisation » in Strates, n°9, 1996.
Hervé Théry, Le Brésil, Paris, Armand Colin, 2005.
Hervé Théry et Neli Aparecida de Mello, Atlas du Brésil, Paris, Documentation française, 2004.
Clarisse Didelon est maître de conférences en géographie à l’Université du Havre et membre de l’équipe Cirtai et de l’umr Idees. Elle co-coordonne le projet « EuroBroadMap. Visions of Europe in the World » dans le cadre du septième Pcrd.
Yann Richard est maître de conférences en géographie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’umr Ladyss. Ses recherches portent sur la régionalisation à l’échelle mondiale et sur les dynamiques spatiales de l’Europe orientale.
| ISSN : 1777-5477 |
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