Dans l'air
Des Alpes à la mer : l’architecture d’André Gaillard.
Exposer des papiers défraîchis ?
Martine Jaquet

Image1Conserver des fonds d’archives provenant de bureaux d’architectes dans une école d’architecture, comme le font les Archives de la construction moderne (Acm), n’est pas une fin en soi. Les préserver dans des conditions idoines peut assurer leur pérennité, mais demeure un exercice en circuit fermé. Le catalogage d’un fonds permet non seulement de prendre connaissance de sa nature, mais également de formuler les hypothèses de la recherche et de sa valorisation. Elles sont de nature variée :

Le travail d’André Gaillard est emblématique d’une génération d’architectes qui développe son activité au lendemain de la guerre, alors que l’on observe des mutations rapides dans le domaine socio-économique : société de consommation et de loisirs, transports, abolition des distances, etc.

Bien que formé à Genève dans la tradition de l’École des Beaux-Arts, il s’imprègne de la leçon de Le Corbusier et des Modernes et propose des solutions architecturales pragmatiques et plastiques.

La production du « bureau Gaillard » est le fruit du travail d’une équipe, soudée autour de son patron.

Les Acm ont créé une collection éditée par les PPUR (Presses Polytechniques Universitaires Romandes) pour publier le travail de recherche : chaque ouvrage complète et dialogue avec une exposition consacrée à un travail monographique ou thématique.

Présenter à un public diversifié des documents originaux constitue l’une des missions des Acm, à laquelle elles répondent en sollicitant des moyens externes (commission ad hoc de la Faculté Enac, soutiens financiers privés). En effet, les ressources internes sont allouées à la recherche mais elles sont insuffisantes pour sa valorisation. Ceci implique d’adapter la mise en œuvre de l’exposition aux moyens à disposition.

L’exposition « des Alpes à la mer » trouve sa propre place aux côtés d’un ouvrage auquel plusieurs auteurs ont participé (voir infra). L’exposition ne peut être conçue comme un dérivé du livre qui ferait l’objet d’un accrochage. Elle doit / peut être vue pour elle-même, comme le livre peut être lu pour lui-même. Il s’agit bien de deux média différents au service de la communication d’une même problématique : qu’est-ce que le fonds d’archives d’un architecte des trente glorieuses peut nous dire aujourd’hui de la pratique de l’architecture ? Formulé autrement : l’exposition consiste à faire parler, suivant des angles problématiques, 10 mètres cubes de papier poussiéreux dans une salle d’environ 400 mètres carrés. Elle est en quelque sorte une « proposition de lecture des archives » et poursuit plusieurs objectifs de communication à la fois didactiques et esthétiques.

Confronter les étudiants de la Faculté, et plus particulièrement ceux de la Section d’architecture, à des documents originaux constitue un apport pédagogique relevant de l’histoire de la représentation ainsi que de l’histoire du projet d’architecture. C’est une manière d’offrir une émotion spécifique au visiteur, de le confronter avec la matérialité de l’architecture en train de se projeter, alors que l’on assiste à une dématérialisation du projet sur l’écran, à une abdication de l’acte de dessiner face aux propositions standardisées du dessin en trois dimensions. Rien de passéiste ou de nostalgique dans cette démarche, mais l’opportunité de s’interroger sur les moyens et sur les finalités de la représentation architecturale.

Offrir à un public de spécialistes un regard rétrospectif sur la pratique de leur discipline concourt également à une ouverture de l’Epfl vers le monde professionnel : la reconnaissance de l’activité passée est une manière de questionner les professions d’architecte et de dessinateur et leurs mutations.

Cette présentation s’adresse aussi à un public non spécialisé qui devrait pouvoir, grâce à la nature des documents exposés et à la scénographique de leur divulgation, découvrir une pratique professionnelle qui a façonné son environnement, et l’aider à s’interroger sur les finalités de ces projets.

Fil rouge.

Les hypothèses formulées au cours du catalogage du fonds constituent les paramètres qui président au choix des documents et doivent se traduire visuellement, indépendamment du texte livré dans le catalogue. L’exposition offre un propos structuré, mais doit recourir à un langage visuel, à une syntaxe, distincts de la langue écrite. Il s’agit aussi de proposer au visiteur une mise en situation des documents qui procure une émotion apte à stimuler la réflexion.

La recherche a mis en évidence la spécificité de l’activité d’André Gaillard dans la création  comme architecte — et souvent comme promoteur — de stations dédiées à des activités de loisirs, tant à la montagne qu’en bord de mer (Espagne, Antilles). L’exposition offre un raccourci visuel synthétique de cette activité avec l’affichage contre deux murs qui se font face d’un choix de dessins. D’une compréhension aisée (vues perspectives, documents colorés), ils permettent d’aborder intuitivement cet aspect de l’activité du bureau Gaillard. Des documents complémentaires sont présentés sur les tables et permettent une compréhension plus précise des projets exposés.

Le choix des documents a dû répondre à des contingences matérielles : certains projets importants sont absents des archives en raison de lacunes. Il a été structuré par la volonté de faire découvrir la variété de l’activité du bureau Gaillard, en termes de programmes, de solutions architecturales, d’expression plastique ou de choix typologiques. C’est ainsi que la présentation met l’accent sur quelques types de programme emblématiques de l’activité du bureau : les stations touristiques en montagne ou au bord de la mer, la villa-type et la villa de l’architecte, l’architecture industrielle ou religieuse, le logement collectif.

La scénographie de l’exposition constitue une déclinaison visuelle des paramètres issus de la recherche. La nature du travail d’équipe — réunissant autour de leur(s) patron(s) architectes projeteurs et dessinateurs confirmés — tout autant que stagiaires et apprentis m’ont conduit à proposer une présentation directe des documents : comment en effet exposer au public ce travail parfois brut sans muséifier les documents ? J’ai ainsi choisi une présentation simple : documents étalés sur des tables recouvertes de papier kraft tendu, ou accrochés au mur ; les systèmes de fixation ont été adaptés à la nécessaire préservation de l’intégrité des documents. Il n’est bien entendu plus question de scotcher ou punaiser dessins ou esquisses comme ils l’avaient été à l’origine…

Présentés sans la protection de verres, les dessins gagnent en force et interpellent le visiteur par la variété des codes de représentation graphiques, l’usage de la couleur, les diverses « pattes » des collaborateurs de l’agence. Le choix a également été orienté par la volonté de rendre familier l’univers visuel des années 1950 à 1970, le passage de l’univers graphique froid du trait à l’encre de Chine, à l’exubérance colorée de dessins au feutre, plus proches des bandes dessinées de science-fiction.

Fallait-il proposer une lecture critique des conceptions du développement urbain alors en vigueur ? de la vision technocratique du progrès dominante dans ces décennies que l’on croyait offertes à tous les possibles ? Nous croyons que la mise en scène de ces documents amène le visiteur à s’interroger sur les valeurs véhiculées par cette architecture : sans lui imposer la moindre interprétation, en préférant lui donner les moyens de mobiliser son libre-arbitre. En effet, la divulgation d’un choix de sources historiques constitue tout à la fois un moyen de stimuler la réflexion historique, mais aussi d’aiguiser notre regard sur nos pratiques contemporaines.

Martine Jaquet (dir.), des Alpes à la mer : l’architecture d’André Gaillard, Lausanne, Presses polytechniques universitaires romandes, 2005. Avec des contributions d’Antoine Baudin, Bruno Marchand, Paul Marti, Colette Raffaele, Manuel Blanco et Javier Ruiz.

 
 

Photo : © Luc Chessex.

 
Documents annexes
 
Martine Jaquet

Collaboratrice scientifique aux Archives de la construction moderne (Acm) -Inter-Enac à l’École polytechnique Fédérale de Lausanne, elle a une formation initiale en géographie urbaine et histoire de l’art. Elle a consacré sa thèse de doctorat en histoire de l’architecture à l’architecte « moderniste » Jacques Favarger (1889-1967). Plusieurs de ses travaux de recherche portent sur des fonds d’archives conservés aux Acm dans une perspective d’histoire de la production architecturale et urbaine. Elle est l’auteure de plusieurs expositions et travaille également pour la Direction du patrimoine et des sites du canton de Genève.

 
 
 
 
Pour faire référence à cet article
Martine Jaquet, "Des Alpes à la mer : l’architecture d’André Gaillard.", EspacesTemps.net, Actuel, 13.03.2006
http://espacestemps.net/document1889.html
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