La grande petite fabrique de M. Sloterdijk.

Image1Peter Sloterdijk apparaît au premier abord comme un objet pensant non identifié. Il aborde une multitude de sujets — d’une histoire des idées et des images à large spectre à des questions plus cadrées comme la mondialisation ou l’éducation — sans parler de prises de position vigoureuses sur un sujet aussi prosaïque que la fiscalité. L’amplitude et l’ampleur de ses propositions n’en font pas pour autant l’homme d’un système. On peut même dire que, de livre en livre, il fabrique à chaque fois un personnage nouveau dont le lien avec le précédent ne va pas de soi.

D’autres caractéristiques, qui semblent sans rapport les unes avec les autres, font de Sloterdijk un personnage singulier. Son succès médiatique, d’abord, corrélé avec un rejet assez marqué de la part de la corporation philosophique, surtout en Allemagne. La difficulté qu’on a à le situer dans une catégorie idéologique simple, notamment le rapport gauche/droite tel que les scènes politiques européennes. Il se présente aussi comme écrivain (comme on le voit dans son texte publié dans cette Traverse), ce qui l’oppose aux prétentions du maître-penseur qui, par la magie des objets transcendants qu’il prétend traiter, réussirait à s’échapper de la dure logique d’un auteur-acteur qui tente désespérément de fabriquer du texte en contexte. Enfin, Sloterdijk se distingue par l’intérêt qu’il porte à l’espace.

La Traverse « Sloterdijk, écumes espiègles » propose un cheminement dans cette œuvre polyphonique.

Bien sûr, il y a cette tradition d’intérêt pour l’espace, notamment celle fondée par Martin Heidegger. Mais, sur un ton espiègle, parfois même dédaigneux, Sloterdijk reprend l’essentiel de l’Aufklärung, intégrant l’historicité et la liberté/responsabilité des humains à y avoir prise. Notre environnement conditionnant (l’« installation ») n’est pas la nature. Se trouve ainsi exorcisé le sortilège lancé par Heidegger : l’espace serait central pour l’humanité à la condition de basculer du côté de la métaphysique, comme expression d’une « condition » brouillée avec l’histoire. Chez Sloterdijk, l’espace retrouve une mondanité fondatrice, qui ne l’empêche pas pour autant de peser lourd. Ces « formes » ne sont pas périphériques par rapport à un cœur qui serait aspatial, comme l’ont systématiquement postulé tant les philosophies du Sujet que les théories des « structures », convergeant à cet égard pour interpréter de manière hiérarchique la dualité cartésienne entre res cogitans et res extensa. Au-delà, c’est l’idée même de forme, comme spatialité géométrique, matérielle et, au bout du compte, superficielle, telle qu’une tradition architecturale venue des beaux-arts a pendant des siècles imposée dans le champ du social, qui se trouve remise en cause.

Sloterdijk déplace donc les lignes des clivages habituels de la philosophie. Il est ainsi l’anti-Habermas, prenant à contre-pied la posture philosophique que ce dernier incarne. Sloterdijk assume totalement l’historicité, tout en s’écartant résolument des historicismes. On le voit dans le débat sur l’humanisme : en signalant les apories du pseudo-universalisme issu du christianisme revisité par le naturalisme que porte une certaine « gauche » philosophique européenne, il nous aide à éliminer les doubles fonds implicites de la théorie sociale. Le récent virage « réactionnaire » à propos du corps humain, qui place soudain Jürgen Habermas du côté du religieux, permet, rétrospectivement de mesurer à quel point Règles pour le parc humain ne faisait pas que gratter là où ça fait mal : il frappait juste. Lorsque la « pensée critique » autoproclamée se met au service du conservatisme social, on perçoit mieux comment elle fonctionne : un vernis (c’est-à-dire une couverture) idéologique, posé sur des fondements épistémologiques censés échapper, grâce à cette onction, à toute discussion. Il y a ici une composante proprement allemande, qui rend plus visibles des plans de conflits présents de manière moins visible ailleurs : l’émergence d’une conscience écologique a fait apparaître la présence dans le monde germanique d’une haine des humains, jugés coupables de crimes abominables par le simple fait de toucher aux conditions biologico-physiques de leur existence. Cette rupture antihumaniste avec les Lumières place, dans un paradoxe apparent, Sloterdijk du côté de ceux qui, racontant comment les hommes se sont fabriqués eux-mêmes, coupe court aux obsessions néo-naturalistes. Il le fait de manière d’abord négative, en demandant qu’on reprenne à nouveaux frais quelques postulats aux fondations fragiles, mais aussi en proposant des pistes prometteuses. Sa trilogie Sphères a acquis, avec le recul, la force des vraies « découvertes », celles qui nous paraissent évidentes après coup — sauf que personne n’y avait pensé. Il va chercher chez Nietzche son ton de sale gosse, apparemment désinvolte et jamais pontifiant, mais surtout soucieux de ne pas se prendre totalement au sérieux lorsqu’il aborde les choses sérieuses. C’est aussi un philosophe qui, contrairement aux piliers actuels de l’École de Francfort, ne prétend pas faire les sciences sociales à la place des sciences sociales. Plus encore que Gilles Deleuze, Sloterdijk accepte l’horizontalité du dialogue entre philosophie et autres logiques cognitives. Il renonce aux privilèges corporatistes et aux rentes qui faisaient le philosophe un démiurge intemporel, propriétaire pour l’éternité de la dernière matriochka, celle qui englobe toutes les autres. Il accepte de se laisser déranger par des travaux non seulement les plus éloignés (les sciences de la nature sont souvent choyées parce que non concurrentes), mais aussi les plus proches (arts, sciences sociales), vis-à-vis desquelles la position habituelle — « vous fabriquez, nous pensons » — ne peut pas tenir.

Ici nous rencontrons l’espace, dont la présence multidimensionnelle dans l’œuvre de Sloterdijk est explorée par l’article d’Hervé Regnault. L’espace comme construit précède la conscience et cela rend inconsistante la prétention de la tradition idéaliste d’un Sujet, même revu à la baisse par Kant, qui soit capable de penser avant toute relation au monde. L’espace est fondamental à différents points de vue : cognitifs, affectifs, esthétiques et éthiques, non pas parce que, comme chez Heidegger, il exprimerait une essence primordiale, mais parce qu’il est tout simplement une manière de présenter de façon compacte certaines des tensions les plus dynamiques de l’action humaine et d’ouvrir des pistes épistémologiques sérieuses pour dépasser l’oxymore de Kant sur l’insociable sociabilité des humains. En ce sens, il nous offre une nouvelle généalogie philosophique qui assume la démarche leibnizienne — un espace rien d’autre que relationnel et relatif — comme un point de départ peu contestable, mais qui nous contraint à admettre, à contrecœur et, on l’espère, provisoirement, que la géographicité est une chose trop sérieuse pour être laissée aux géographes. Peter Sloterdijk est un philosophe fulgurant, malin, joyeux, et au fond plus modeste qu’il n’en a l’air : utile pour les sciences sociales.

Illustration : Hexapetala, « Aquarium Scum », 03.08.2005, Flickr, (licence Creative Commons).

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Résumé

Peter Sloterdijk apparaît au premier abord comme un objet pensant non identifié. Il aborde une multitude de sujets — d’une histoire des idées et des images à large spectre à des questions plus cadrées comme la mondialisation ou l’éducation — sans parler de prises de position vigoureuses sur un sujet aussi prosaïque que la fiscalité. [...]

Pour faire référence à cet article

"La grande petite fabrique de M. Sloterdijk.", EspacesTemps.net, Traverses, 16.05.2011
http://www.espacestemps.net/articles/la-grande-petite-fabrique-de-m-sloterdijk/